Les langues régionales de France : Le corse, fidèle à ses origines lointaines (8/20)

8ème émission de la série proposée par la linguiste Henriette Walter
Il est temps d’aborder les langues héritées du latin ! Après avoir fait le tour des langues de la France par la périphérie, avec le basque à l’angle méridional occidental, le breton, à l’angle septentrional occidental, et les langues germaniques à l’angle septentrional oriental et aux frontières orientales. Abordons les autres langues territorialisées, qui sont toutes héritières du latin. Commençons avec le corse.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : sav575
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Date de mise en ligne : 7 août 2011


- La fragmentation du latin

On ne sait pas vraiment quand ni exactement comment le latin véhiculé par les légions romaines s’est finalement fragmenté pour donner naissance aux variétés dialectales qui se manifestent après la chute de l’Empire romain (476) et la fin des grandes invasions. L’un des premiers témoignages de l’existence de ces dialectes date du concile de Tours (813), qui prescrit au clergé de ne pas prêcher en latin, mais en langue vulgaire, romane ou germanique. Cette décision officialisait probablement la prise de conscience d’un état de fait généralisé.

- Les Romains arrivent en deux vagues

On sait par ailleurs que la romanisation des langues s’est opérée beaucoup plus tôt dans le Sud de la Gaule : une des raisons pour lesquelles ces langues issues du latin ont pris un caractère particulier dans le Midi, en donnant naissance aux variétés d’oc (provençal, languedocien, béarnais, gascon...) tient justement à ce que l’implantation des Romains dans cette région avait précédé de plus d’un demi-siècle l’occupation de l’ensemble du pays, avec la création, dans le Sud, de la première province romaine en 120 avant J.C. De ce fait, la présence du latin y a été non seulement plus précoce, mais aussi plus profonde.

Toutes ces langues issues du latin seront traitées dans les émissions qui suivent. Elles seront regroupées selon leur répartition traditionnelle en : langues d’oc, d’oïl et francoprovençal, et en mettant à part le catalan, qui se distingue des langues d’oc par des traits spécifiques, et qui se prolonge en Espagne, et le corse, qui s’apparente aux langues de l’Italie.
On terminera ce voyage par les créoles, des langues de la France d’outremer, qui ont la particularité d’’être nées beaucoup plus récemment.

Mais c’est avec le corse, la langue la plus anciennement latine de France, que nous entamerons tout de suite cet examen des langues romanes de notre pays.
La première occupation de l’île par les Romains date de 259 av. J.C., c’est-à-dire plus d’un siècle avant la création de la première province romaine, la Narbonnaise (qui s’est faite seulement en -120).
Cette ancienneté se manifeste dans la langue actuelle grâce à un certain nombre de traits qui perpétuent les formes latines d’origine alors qu’elles ont subi des modifications importantes dans les autres langues romanes.

Le corse est, par exemple, avec le sarde, pratiquement la seule langue ayant conservé la voyelle latine /u/ en dernière syllabe inaccentuée. Alors qu’en français, l’adjectif latin clarus a pris la forme clair, en éliminant carrément la dernière syllabe du mot, le corse a conservé le /u/ du latin (chjaru) et se différencie ainsi également par exemple de l’italien, qui l’a gardé, il est vrai, mais en faisant évoluer le /u/ en /o/ (chiaro). Et le cas n’est pas isolé :

    CORSE / ITALIEN
  • locu "lieu" luogo
  • muru "mur" muro
  • siccu "sec" secco
  • vechju "vieux" vecchio


On retrouve également le latin sous-jacent dans l’évolution des voyelles /e/ et /o/ accentuées, et qui sont restées fidèles au latin dans les formes corses, mais qui ont évolué en diphtongues, par exemple en italien :
    CORSE / ITALIEN
  • petra "pierre"< lat petra pietra (diphtongue)
  • pede "pied" < lat pedem piede ( " )
  • core "cœur" < lat cor cuore ( " )
  • bonu ’bon" < lat bonus buono ( " )


La survivance de ces formes si proches du latin dans la langue corse relève presque du miracle si l’on garde en mémoire les diverses invasions que l’île a subies au cours des siècles, de populations dont la langue n’était pas le latin.


La Corse : carte d'orientation
La Corse : carte d’orientation

- Avant le latin

Des traces encore plus anciennes peuvent être identifiées, comme toujours, dans les toponymes de la Corse, à commencer par le nom même de l’île Corsica qui repose, semble-t-il, sur une base pré-latine KORS « relief dentelé ».
On pense également que certains mots encore vivants dans le sud de l’île sont des vestiges de formes pré-latines :

  • caracutu « houx »
  • talavellu « asphodèle »
  • tafone « trou »
  • mufrone « mouflon », et aussi
  • erba barona « thym ».


- Après l’occupation romaine

Le long épisode romain avait donc eu pour conséquence l’implantation définitive du latin dans les usages des habitants, mais dès la fin de la domination romaine (milieu du Ve siècle de notre ère), la Corse avait été l’objet de convoitises venues de plusieurs horizons, avec en particulier les invasions germaniques (Vandales, Ostrogoths, Lombards, Francs). Elle a aussi intéressé les Byzantins, mais toutes ces populations n’ont pas laissé de marques profondes sur un latin un peu particulier, alors adopté par les populations locales.

- L’influence durable du toscan

Tel n’a pas été le cas avec la domination des Pisans au IXe siècle, pendant lequel la langue corse en formation a été en contact avec le toscan, dont l’influence durera plusieurs siècles, jusqu’au moment où, au XIVe siècle, Gênes supplantera Pise. Une expression comme omu sà « on sait », et que l’on croirait d’influence récente français, vient sans doute du toscan, car elle était déjà bien connue de Dante et de Boccace.
Le toscan a été également la voie de passage de formes germaniques dans la langue corse, comme par exemple valdu (Cf. l’allemand Wald « forêt ») très vivante dans le sud de l’île, alors que dans le nord elle ne se trouve que dans des formes figées, celles des toponymes, comme dans Forêt de Valdu Niellu, qui, en plus, se révèle être une tautologie puisque Valdu, mot germanique, signifie déjà « forêt », donc « forêt de forêt (noire) ».

C’est une tautologie du même genre, mais cette fois entre le basque et le latin, que l’on trouve dans les Pyrénées, dans le toponyme Val d’Aran, où Aran signifie aussi « vallée » en basque (donc « Val de val »).
Si, face à l’importance du toscan, l’impact du génois a été moindre, c’est parce que les occupants génois eux-mêmes, alors installés en Corse, parlaient surtout le toscan. Quelques vestiges du génois subsistent cependant dans le vocabulaire de la mer et des poissons :
  • livazzu ou luvazzu pour désigner le « bar », ou encore
  • cagnazza pour nommer une espèce de requin.

- Ecrire le corse

Lorsque, au XIXe siècle, il a été question d’écrire le corse, jusque-là uniquement de tradition orale, c’est sur la base des graphies italiennes qu’ont été établies les conventions graphiques du corse, où l’on constate cependant des innovations permettant de découvrir une des spécificités du corse par rapport à l’italien : les séquence < chj > et < ghj > n’existent pas en italien, et si elles ont été choisies, c’est pour rappeler que leur prononciation n’est pas exactement celle de et de l’italien, qui se situe à la hauteur du voile du palais, mais plus en avant, près du palais dur.

- L’influence du français

L’annexion par la France en 1768 n’a pas entraîné l’adoption immédiate de la langue française, car c’est l’italien qui, jusqu’à la fin du XIXe siècle, restera la langue de prestige. Le français n’est devenu seule langue officielle, qu’en 1852. Il était alors qualifié de « langue du pain », ou encore de «  langue du dimanche », alors que le corse restait la « langue du cœur ». On peut reconnaître par exemple l’origine française des verbes ammusassi « s’amuser » ou suagnà « soigner » ou encore le nom apparegliu « appareil ».

- Diversité des usages

Au cours des siècles, le latin en Corse s’est largement diversifié, mais on peut regrouper les différents usages selon deux aires dialectales principales :

- au nord, un groupe proche du toscan
- au sud, des usages apparentés au sarde, au sicilien et parfois aux parlers du sud de l’Italie.

C’’est d’ailleurs dans le sud de l’île que l’on entend une consonne très particulière dans des mots qui contenaient en latin la consonne /l/ en position intervocalique :

  • cavaddu < caballus « cheval »
  • peddi < pellis « peau »


Ce d ne se prononce pas comme en français, avec la pointe de la langue contre les dents - c’est une dentale -, mais avec la pointe de langue complètement retournée de sorte que ce soit le dessous de la langue qui vienne s’appuyer contre le palais dur. Il porte en phonétique les noms de rétroflexe, ou cacuminale.
Mais dans le nord de l’île cette prononciation ne s’entend pas et on entend (comme en italien) cavallo pour le cheval et pelle pour la peau.

- Une belle créativité lexicale

C’est enfin l’abondance des formes lexicales pour un même objet, ou pour un même être vivant, si minuscule soit-il, qui est remarquable, comme on peut le constater avec les noms de la coccinelle, pour lequel on a pu compter jusqu’à 24 noms. Ce sont d’ailleurs des noms plutôt flatteurs puisqu’ils vont de madunnina « petite madone » à spusatella « petite mariée », à santa lucia « Sainte Lucie » ou à cucchjarella d’oro « petite cuiller en or ».

- Les patronymes

Arrêtons-nous, pour terminer, sur une curiosité de la forme graphique des patronymes corses. On les reconnaît le plus souvent à leur terminaison en -i (Paoli, Pietri...), et on peut s’étonner de les voir parfois écrits avec un < y > final.
Cette modification graphique s’est produite au moment du passage à la France. Les notaires corses écrivaient alors la terminaison –ii du génitif singulier ou du nominatif pluriel en le transformant à l’écrit en « i lungo », c’est-à-dire au moyen du caractère < j >. Ainsi, Paolii devenait Paolj. Et c’est cette forme allongée de ce < j > qui finalement sera transcrite comme un < y>.
Le nom d’un grand écrivain français de Corse porte témoignage de ce changement graphique. La famille de Paul Valéry n’a écrit son nom sous la forme que nous lui connaissons, avec < y >, qu’à l’époque de sa génération. Il était né en France, en 1871, mais son père, né à Bastia 46 ans plus tôt, en 1826, écrivait encore son nom avec un  : Valerj.


Comme on l’a vu, le corse est à rapprocher des dialectes italiens. De son côté, le catalan a des affinités avec ceux d’Espagne.


Henriette Walter
Henriette Walter

Henriette Walter, linguiste renommée, est professeur émérite de linguistique à l’Université de Haute Bretagne (Rennes) et directrice du laboratoire de phonologie à l’école pratique des Hautes Études à la Sorbonne. Henriette Walter est reconnue comme l’une des grandes spécialistes internationales de la phonologie, parle couramment six langues et en « connaît » plusieurs dizaines d’autres. Elle a rédigé des ouvrages de linguistique très spécialisés aussi bien que des ouvrages de vulgarisation.


Bibliographie sélective d’Henriette Walter :

- L’aventure des langues en occident (Robert Laffont)

- L’aventure des mots français venus d’ailleurs (Prix Louis Pauwels 1997)

- Le Français dans tous les sens (distingué du Grand Prix de l’Académie française en 1988)

- Honni soit qui mal y pense, l’incroyable histoire d’amour entre le français et l’anglais,

- L’aventure des langues en Occident (prix spécial de la Société des gens de lettres et grand prix des lectrices de Elle, Robert Laffont, 1994)

-  L’aventure des mots français venus d’ailleurs (prix Louis Pauwels 1997, Robert Laffont)

- Honni soit qui mal y pense (Robert Laffont, 2001)

- Arabesques (Robert Laffont, 2006)

* A noter que son ouvrage "Aventures et mésaventures des langues de France" sera prochainement (printemps 2012) réédité par les Editions Honoré Champion.



En savoir plus :

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