La transmission des savoirs : Les Veda, les monuments littéraires les plus importants au monde

avec Pierre-Sylvain Filliozat, orientaliste et indianiste, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres
La survie de la littérature védique est exceptionnelle. Elle s’étend sur quatre millénaires : du XVe siècle avant notre ère à nos jours. Point de départ de toutes les doctrines de l’Inde classique, la culture védique est le socle de la civilisation indienne du XXIe siècle. Pierre-Sylvain Filliozat, orientaliste et indianiste, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres évoque la transmission orale du savoir védique, ses méthodes, sa poésie, ses musiques et sa force transcendante. Qu’est ce que les Veda ? Quelles sont les techniques de récitation des hymnes védiques ? Quelle est la valeur psychologique et religieuse de la mémoire des textes védiques ?


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : RC525
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Date de mise en ligne : 27 mars 2011

La civilisation indienne, en général, est une des plus grandes réalisations de l’humanité. Elle est moins vieille que celles de l’Égypte ou de la Mésopotamie, mais elle n’en plonge pas moins ses origines dans la préhistoire et tandis que les deux premières sont mortes depuis longtemps, la civilisation indienne, elle, demeure vivante encore aujourd’hui. Cette survie exceptionnelle n’a pas été sans évolution ni renouvellement mais elle a porté jusqu’à nous, par une tradition continue, une masse de textes anciens infiniment plus considérable que ce qui nous reste des vieilles littératures grecque, latine et chinoise. La littérature védique en est le meilleur des exemples.

Le Veda : le « savoir » par excellence, la connaissance sacrée

Le Veda est conçu comme un corps de savoir éternel, existant par lui-même. Il est dit « expiré » sous forme de parole par un dieu dit Brahma lors d’une création, et communiqué au monde terrestre par une « vision » donnée à des sages supra-humains, la vision étant une prise de connaissance instantanée.

Pierre-Sylvain Filliozat, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres
Pierre-Sylvain Filliozat, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres

Il est transmis ensuite par la mémoire. Les hommes ne le connaissent que par l’audition. Il est appelé shruti « audition » parce que pour les hommes il est audition et seulement audition. Ces textes comprennent les Samhitâ ou « collections », généralement en vers, qui contiennent surtout des hymnes, des prières, des formules rituelles ; les Brâhmana ou « explications brahmaniques », commentaires théologiques des Samhitâ, en prose ; les Aranyaka « textes de la forêt » et l’Upanisad, commentaires annexes aux Brâhmana, mais de caractère plus ésotérique. Enfin le Veda se termine par le Vedânga « les membres auxiliaires du Veda », œuvres subsidiaires de l’exégèse, qui ne font plus partie du Veda au sens restreint du terme. On parle de Veda au pluriel ou plus précisément des quatre Veda lorsqu’on envisage les quatre types distincts de Samhitâ : le Rgveda, le Yajurveda, le Sâmaveda, l’Atharvaveda.

Toute cette littérature, ou du moins la majeure partie, a été conçue et conservée oralement. La chose, à peine imaginable, s’explique par l’immense effort que demandent à la mémoire et qu’en obtiennent des hommes façonnés de génération en génération à cette discipline. Cette tradition textuelle est passée d’âge en âge, transmise avec un soin méticuleux. Ce n’est qu’autour du XIe siècle de notre ère que les Veda -donnée auditive et matière de mémoire- ont été consignés par écrit.

La récitation, facteur déterminant de la conservation du Veda

Onze modes de récitation ont été codifiés au cours des âges. Au moins trois sont d’une haute antiquité.

Les onzes modes de récitation des Veda
Les onzes modes de récitation des Veda

L’idée de départ est que le même texte peut être présenté sous plusieurs formes. Chacune de ces formes est apprise indépendamment des autres. Une fois que le récitateur a mémorisé les onze, l’une après l’autre, il peut les comparer et connaissant la règle de présentation de chacune voir s’il y a bien conformité entre toutes, éventuellement déterminer un défaut de mémoire, une altération, quand il apparaît une déviation d’une récitation, et corriger ce défaut. Ainsi sera préservée l’intégrité du texte. On compte trois formes de bases et huit dérivées.

- La première présentation consiste à réciter la strophe de façon continue sans marquer de pause entre les mots, à l’exception d’une césure de mi-strophe.

- La deuxième présentation consiste à réciter le même texte en marquant une pause après chaque mot.

- La troisième présentation consiste à lier chaque mot du texte au mot suivant en marquant une pause après chaque paire ainsi formée.

Huit autres récitations sont dérivées du matériel fourni par les trois premières. Chacune comporte une règle d’agencement des mots et des paires.

L’apprentissage par l’oreille uniquement de la seule récitation continue dure deux ans. On le fait commencer vers 6/8 ans. L’étude complète du Veda, forme et sens, dure environ douze ans.

Parfois le texte est chanté. La mélodie est aussi mémorisée à l’oreille. C’est sans doute le seul cas au monde de transmission d’une musique depuis une très haute antiquité. On soupçonne quelques modifications régionales au cours de l’histoire. Mais on a de bonnes raisons de penser que la part d’innovation est inférieure à celle de la préservation. La profession de « récitateur » est encore exercée car le rite est toujours vivant à notre époque. La réussite de la transmission orale des textes védiques sur plus de 4 millénaires est certaine, même avant l’apparition de l’écriture. De nos jours -où le secours de l’écriture est disponible- il existe des récitateurs capables de s’en passer.

Paroles védiques et concept de l’absolu

La récitation est une profession : le premier devoir du récitateur est de l’enseigner puisqu’elle vise à assurer la transmission sans oublier la valeur religieuse et psychologique qui lui est attachée. La récitation des textes védiques est un rite accompli dans la maison ou dans le temple, à certaines occasions pour des motivations diverses. Le rôle de l’inconscient est déjà révélé dans la culture védique et les poètes védiques ont été les premiers philosophes de la parole. Ils sont allés droit à la conception d’une parole transcendante. La formule rituelle leur paraissait avoir une efficacité cachée la distinguant de la parole ordinaire. Ils se sont intéressés à l’énigme et ce type de parole au sens caché est un des premiers objets auxquels ils ont appliqué le mot brahman. On connaît le destin de ce terme dans la philosophie indienne.

Conclusion

Riche et vivace, la civilisation de l’Inde a été aussi puissante et expansive. Elle a créé 2 des plus grandes religions du monde : le brahmanisme et le bouddhisme. Sa philosophie et sa science ont été pour l’Asie ce que la philosophie et les sciences classiques ont été pour l’Europe. Le bouddhisme est le pendant asiatique du christianisme.

En savoir plus :

- Pierre-Sylvain Filliozat à l’Académie des inscriptions et belles-lettres

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