La peinture onirique de Lucien Coutaud (1904-1977)

Les peintres du XX esiècle : la chronique de Lydia Harambourg, correspondant de l’Académie des beaux-arts
Lucien Coutaud, artiste de génie, a fréquenté la plupart des grands noms de la scène intellectuelle et artistique de Paris (Pablo Picasso, Jacques et Pierre Prévert, Jean Paulhan, Jean Cocteau, Jean-Paul Sartre..), sans jamais pour autant perdre son indépendance. Illustrateur, graveur, peintre, décorateur pour le théâtre, de nombreuses expositions et rétrospectives dans les plus grands musées ont émaillé sa carrière, dont la dernière en date, "Les tissages du rêve", a eu lieu à la galerie Les Yeux fertiles, à Paris. Dans cette chronique, Lydia Harambourg, correspondant de l’Académie des beaux-arts, retrace la vie et l’oeuvre de cet artiste inclassable.


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : CHR666
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Date de mise en ligne : 7 août 2011


Entre peinture et théâtre, Coutaud (né à Meynes, dans le Gard, en 1904, et mort à Paris en 1977) développe un langage onirique dont les résonances poétiques participent des milieux existentialistes de Saint-Germain-des-Prés autour de Boris Vian qui écrit en 1948 dans la revue « Derrière le Miroir » éditée par la galerie Maeght : « Coutaud, homme du Sud, se fabrique son monde et se moque de l’autre ».

Inclassable. Tel est Lucien Coutaud qui sans s’être jamais rallié au surréalisme d’André Breton, demande à sa peinture d’être l’interprète de ses rêves et de ses fantasmes. Il qualifie sa peinture de « surréelle ». Un monde dont il réécrit le réel sous la pression d’un imaginaire nourri de ses souvenirs, de ses rencontres, des lieux aimés. De ses origines occitanes aux rivages normands, de l’espace théâtral au métier de haute lisse -au renouveau duquel il contribue avec Lurçat dès la fin de la guerre-, il crée un monde où le merveilleux et l’étrange tissent leurs métamorphoses visuelles.

Lucien Coutaud
Lucien Coutaud
© Association Lucien Coutaud

Arrivé à Paris en 1924, il fréquente les académies libres de Montparnasse, et est reçu à l’Ecole des arts décoratifs. Sa collaboration avec Charles Dullin l’introduit dans le monde du théâtre qui restera prioritaire. Dès 1942 il rejoint comme décorateur de théâtre la troupe Renaud-Barrault, travaille avec Jacques Copeau, Roland Petit, Serge Lifar. Ce goût pour la fiction caractérise sa peinture au réalisme minutieux et aux couleurs contrastées, gardés de son apprentissage d’orfèvre auprès de son père.
C’est un univers de cités crépusculaires évoquant Kafka, que découvre le public parisien en 1946, aussitôt rattrapé par Raymond Roussel qui lui inspire des pointes qui envahissent ses compositions. Coutaud s’impose rapidement comme l’une des figures majeures de la Jeune Peinture Française, ce que confirment sa sélection à la Biennale de Menton de 1951 et sa présence au sein du Comité du Salon de Mai dont il est un des membres fondateurs aux côtés de Gaston Diehl.

La métamorphose est au cœur d’un monde qui propose plusieurs lectures. Celles des mythes, des paysages et des architectures familiers, de ses villégiatures à Lacoste où planent les mânes du marquis de Sade, à Belle-Ile-en-Mer (1948-49) puis à partir de 1952, Trouville et Villerville où il acquiert en 1953 une propriété face à l’estuaire de la Seine, baptisée « Le Cheval de brique », où il passera plusieurs mois chaque année. Elle est au centre de son inspiration.
Parallèlement Nîmes introduit une dimension mythique. La ville lui a révélé les secrets de la tauromachie qui libèrent les pulsions érotiques dont le délire répond au thème des baigneuses. Les mythes tauromachiques et maritimes lui inspirent une dramaturgie qui engendre des métamorphoses existentielles et lyriques, porteuses de ses interrogations sur le double et l’identité qui s’inscrivent à la suite de celles que posent Lautréamont, Roussel et Cocteau.

Le Minotaure, le cheval, les femmes-fleurs exorcisent la mort et la vie antérieure en donnant naissance a un corps scindé, vidé de sa substance. Des architectures déboîtent ces corps, creusent une perspective qui s’ouvre sur l’infini maritime d’une grève balayée par des bourrasques qui renversent arbres et plantes. Ses emprunts à l’océan breton ont accentué l’ambiguïté entre le végétal et le minéral qui dialoguent dans des paysages maritimes et agrestes, tandis que les joutes amoureuses exacerbent un érotisme où le meurtre est l’ultime étape d’une transmutation allant jusqu’à la minéralisation des personnages. Le château Fadaise curieuse construction nîmoise est rejoint par l’ange cathare dans des scènes inspirées par Montségur, Quéribus et le château de Roquevaire à Sauve. Le monde cathare de Coutaud introduit une transcendance dans cet univers constitué de lambeaux du réel. Tout s’enchevêtre et se répond dans un monde qui n’ignore pas les délices inventives d’Arcimbolodo et des paysages anthropomorphes de Joos de Momper.

Le visage de la femme s’est changé en fleur, les dames sur les planches, les coquillages, les rochers, les toreros, tous ont subi l’assaut destructeur du temps.
Les rochers fantomatiques, les plages où défilent les demoiselles minérales, les compositions érotico-magiques, les corridas initiatiques, l’univers marin et conchylien, celui des faucheurs de vagues, des personnages tronqués, les fleurs et les poissons, les mâts les cabines, nous envoûtent par ces délires en images d’une beauté aigre-douce.

Chacune de ses réalisations est un avatar d’une scénographie visionnaire de l’univers où comme l’écrit Alain Bosquet, « seul le rêve rend le réel réel ».

Lucien Coutaud expose régulièrement dans les galeries parisiennes et à l’étranger ; il participe à des expositions de groupe, notamment l’Ecole de Paris, galerie Charpentier, à la Royal Academy de Londres. Invité dans les salons, il expose aux Peintres témoins de leur temps depuis la fondation en 1951. Il a beaucoup pratiqué la gravure et illustré de nombreux ouvrages (Rimbaud, Mallet, Desnos, Voltaire) et, à ce titre, est sociétaire des Peintres Graveurs français, où il expose depuis 1949. Il est Professeur chef d’atelier de gravure à l’eau-forte à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. En 1967, il a reçu le Grand Prix de Peinture de la Ville de Paris et, en 1971, le Grand Prix de l’Institut Académie des Beaux-Arts.

Lydia Harambourg

Lydia Harambourg
Lydia Harambourg
© Canal Académie

En savoir plus

- Historienne et critique d’art, spécialiste de la peinture du XIXe et XXe siècle, particulièrement de la seconde École de Paris, Lydia Harambourg a publié un dictionnaire sur L’École de Paris 1945-1965 (prix Joest de l’Académie des beaux-arts) et Les peintres paysagistes français du XIXe siècle.
- Monographies de Lydia Harambourg : André Brasilier (2003), Yves Brayer (1999, Prix Marmottan de l’Académie des beaux-arts en 2001), Bernard Buffet (2006), Jean Couty (1998), Olivier Debré (1997), Oscar Gauthier (1993), Louis Latapie (2003), Pierre Lesieur (2003), Xavier Longobardi (2000), Jacques Despierre (2003), Georges Mathieu (2002 et 2006), Chu Teh Chun (2006) ou encore Edgar Stoëbel (2007).

- Ecouter d’autres chroniques de Lydia Harambourg
- L’abstraction panthéiste et janséniste d’Anna-Eva Bergman (Stockholm 1909- Grasse 1987)
- Le geste libre d’Hans Hartung au sein de l’aventure abstraite

- Le site de l’association Lucien Coutaud

- Un diaporama de l’exposition Lucien Coutaud. Les tissages du rêve, qui s’est achevée le 14 mai 2011, à la galerie Les yeux fertiles, à Paris

- Lydia Harambourg sur le site de l’Académie des beaux-arts

- Lydia Harambourg est commissaire de l’exposition Sculptures en mouvement, qui se tient au château de Lacoste jusqu’au 2 octobre 2011.






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