L’abstraction panthéiste et janséniste d’Anna-Eva Bergman (Stockholm 1909- Grasse 1987)

Les peintres du XXe siècle, une chronique de Lydia Harambourg.
Anna-Eva Bergman fut avec son mari Hans Hartung, membre de l’Académie des beau-arts, une des figures de proue de la peinture au XXe siècle. L’historienne et critique d’art Lydia Harambourg, correspondante à l’Académie des beaux-arts dans la section peinture, s’intéresse dans sa chronique à cette artiste au parcours riche en rebondissements.


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : CHR665
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Date de mise en ligne : 5 juin 2011


D’une famille d’officiers, elle suit les cours de l’Académie des Arts appliqués à Oslo où elle a passé son enfance. D’un tempérament inflexible, consciente très jeune de l’engagement qu’elle prend avec la peinture, elle se dote d’un langage irréversible. La malveillance d’un jury de peinture qui s’était permis de recouvrir de craie la surface de ses tableaux dorés à la feuille d’or, la décide à adopter définitivement les feuilles de métal comme une expression picturale à part entière. Anna-Eva Bergman n’est pas femme à se laisser décourager, ni par la bêtise des censeurs, ni plus tard par la poursuite des nazis qui la forcent à se cacher dans les montagnes où elle fait des centaines de photographies. Elle fait face à son destin. Elle se passionne pour la physique, lit les philosophes, étudie la symbolique religieuse en attente de définir l’image du monde. Elle peint des paysages fantastiques et des nus sous l’influence de Munch.

Anna-Eva Bergman et Hans Hartung
Anna-Eva Bergman et Hans Hartung
© Fondation Hartung-Bergman

À Paris, où elle arrive en 1929, elle fréquente l’Académie Lhote et fait la connaissance d’Hans Hartung. Le couple se marie en 1931 à Dresde, où Anna-Eva fait sa première exposition. Leurs recherches communes sur la section d’or la font réfléchir sur les solutions qu’offre l’abstraction pour percer le secret de l’univers qu’elle place au centre de sa peinture. Hans et Anna-Eva s’installent à Minorque dans les Baléares où ils vivent jusqu’à la guerre. En 1939, de graves problèmes de santé lui font abandonner la peinture et retourner en Norvège à la suite de sa séparation avec Hans Hartung. Quand elle reprend les pinceaux en 1948, elle s’éloigne de la figuration et tend à une construction géométrique de laquelle elle rejette toute allusion et toute émotion dans des peintures qu’elle expose à Oslo en 1950.

Anna-Eva Bergman, "N°8-1969 Grand horizon bleu ", 1969, 200 X 300 cm, vinyle, feuile métal , toile, 1969
Anna-Eva Bergman, "N°8-1969 Grand horizon bleu ", 1969, 200 X 300 cm, vinyle, feuile métal , toile, 1969
©Fondation Hartung-Bergman

En février 1952 le destin la rattrape et lui réserve un ravissement. Elle arrive à Paris et se rend au Musée national d’art moderne où elle rencontre Hartung. Ils se remarient et ne se quitteront plus. À Montparnasse, le couple compte parmi les peintres qui écrivent la nouvelle école de Paris, avec Bryen, Goetz, Schneider, Soulages.
Le couple est dans un dénuement extrême. Il se rend régulièrement chez Lacourière pour faire de la gravure. Anna-Eva travaille le burin, l’eau-forte et la pointe sèche qu’elle a toujours pratiqués parallèlement à la peinture. Elle exposera régulièrement ses gravures galerie La Hune. De 1953 à 1959 Hans et Anna-Eva partagent un atelier rue Cels. C’est là qu’elle élabore une œuvre, exigeante, sans compromission. Des compositions sobres d’une perfection formelle qui répond à l’essentiel. Elle aime les formats allongés, verticaux ou bien horizontaux, traversés de lignes qui délimitent des plages de couleurs uniformes sans aucune vibration.

<i>Glacier</i> par Anna-Eva Bergman (1967)
Glacier par Anna-Eva Bergman (1967)
©Fondation Hartung-Bergman

À partir de 1960, un atelier plus vaste, près du parc Montsouris, rue Gauguet, où le couple s’est installé, lui permet de réaliser de grands formats qui se prêtent à un répertoire de formes monolithiques et symboliques, monochromes, ocre rouge, bleu, noir. Les toiles s’appellent Lunes, soleils, arbres, pyramide, barques, mers, montagnes, murs et sont des résurgences conscientes ou inconscientes des éléments du Grand Nord qui ne la quitte pas. En 1964 Anna-Eva et Hans font un voyage en bateau le long des côtes norvégiennes, au-delà du Grand Nord, duquel ils rapportent un millier de photographies. Cette nature arctique partage ses rêves méditerranéens. Quand en 1972 elle s’installe à Antibes avec Hartung, qui a fait construire leur atelier respectif, elle rêvera de Scandinavie. Les espaces imaginaires glacés et battus par les vents s’ouvrent à des visions de fjords et d’archipels, d’iceberg, de demi-barque, ces draug, lourds de présages dans le silence d’une lumière qui découpe les arêtes des volumes, sous les sonorités d’une palette qui s’assombrit ou s’éclaircit. Une palette dont elle a exclu le vert.

La rigueur qui accompagne ces figures métaphoriques semble démentie par la richesse des matières travaillées à partir d’une technique très personnelle.

Anna-Eva Bergman, "N°20-1960 Miroir d'or sur fond rouge", 1960, 195x114 cm, Tempera et feuille de métal, Toile
Anna-Eva Bergman, "N°20-1960 Miroir d’or sur fond rouge", 1960, 195x114 cm, Tempera et feuille de métal, Toile
©Fondation Hartung-Bergman

Celle-ci consiste en l’application de feuilles d’or et d’argent sur la toile au moyen de la tempera et de vernis, suivant un procédé utilisé au Moyen Age. Ces feuilles peuvent disparaître ou réapparaître suivant des grattages qui rayent et craquellent certaines parties. La toile présente alors des carrés qui s’imbriquent et jouent sur une dissymétrie qui déclenche une dynamique. C’est Hans Hartung qui l’initie à la peinture à l’huile, et lui donne le goût de l’alchimie des couleurs, des oxydes et des terres calcinées. Des couleurs qu’elle broie jusqu’à quatre heures du matin. Elle allie l’héritage des primitifs italiens et des peintres de Ravenne dans une vision minimaliste.

Sa peinture est une épure décantée, vibrante sous la lumière froide d’une demi obscurité, captée et rayonnante comme une icône. Ses formes archétypiques, issues des mondes géologiques renvoient au poème d’Ibsen, Les bateaux brûlés. La puissance d’évocation et le dépouillement de son art appellent à la méditation. Chaque soir, Hartung vient voir le travail d’Anna-Eva. Un regard unique qui sélectionne pour lui le meilleur.
Anna-Eva Bergman exposait comme Hartung à la galerie de France à Paris. Une première rétrospective a lieu en 1977 au Musée d’art moderne de la ville de Paris accompagnée d’un texte de Jean Tardieu. En 1986 le musée Picasso d’Antibes présente la rétrospective de son œuvre peinte. Le musée conserve une donation des œuvres d’Anna-Eva Bergman faite par Hartung.

L’œuvre d’Anna-Eva Bergman est conjointement conservée avec celle d’Hartung à la Fondation Hartung- Bergman à Antibes.

Lydia Harambourg

Anna-Eva Bergman, " N°49-1969 Paysage nordique ", 146 X 97 cm, vinyle et feuille de métal, support bois, 1969
Anna-Eva Bergman, " N°49-1969 Paysage nordique ", 146 X 97 cm, vinyle et feuille de métal, support bois, 1969
©Fondation Hartung-Bergman

Pour en savoir plus :
Lydia Harambourg, est correspondante élue dans la section peinture au sein de l’Académie des beaux-arts. Historienne d’art, critique, écrivain et commissaire d’exposition, auteur de nombreuses monographies de peintres et sculpteurs du XXe siècle et en particulier du Dictionnaire des peintres de l’Ecole de Paris 1945-1965 , ré-édition Ides et Calendes.


- Fondation Hartung-Bergman à Antibes
- Le geste libre d’Hans Hartung au sein de l’aventure abstraite






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