Haendel : Le Messie par Gilles Cantagrel

Texte d’une conférence donnée au Théâtre du Châtelet à Paris
En parallèle de la représentation du Messie de Haendel dans l’orchestration de Mozart au Théâtre du Châtelet en mars 2011, Canal Académie vous propose de lire ici le texte d’une communication publique du musicologue Gilles Cantagrel lors du colloque organisé par le philosophe Benoît Chantre, Figures du Messie , dans les salons du théâtre du Châtelet le 15 mars 2011.


T�l�charger le fichier sur votre ordinateur
Références Émission afficher
Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : CARR772
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/carr772.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida6771-Haendel-Le-Messie-par-Gilles-Cantagrel.html
Date de mise en ligne : 12 juin 2011

L’œuvre la plus célèbre de Haendel n’est pas pour autant bien connue du grand public. On en a retenu le fameux Alléluia. Sa genèse, sa création, sa diffusion, sa célébrité tissent une très belle histoire, bien peu ordinaire. Et qui jette une lumière fascinante sur la personnalité du musicien.

Rappel biographique

Musicien saxon qui a fait ses débuts à Hambourg avant de passer par l’Italie, Haendel se fixe à Londres en 1710. Il a vingt-cinq ans. Et là, très rapidement, ce conquérant-né va se faire admirer de toute la noblesse, auprès du duc de Chandos et très tôt de la famille royale – il est vrai

que le roi George Ier, ancien électeur de Hanovre, est un compatriote allemand. Au palais St-James, Haendel enseigne la musique aux jeunes princesses, filles de la très aimée et très vénérée reine Caroline, l’épouse du futur George II, elle-même allemande du Brandebourg et fidèle protectrice du musicien.

Toile de Gemälde von Thomas Hudson, portrait de Georg Friedrich Händel, 1749

Sitôt établi à Londres, les succès se suivent pour Haendel, qui compose hymnes, musiques de fêtes, sonates, concertos, oratorios et opéras. C’est que depuis la mort de Purcell quinze ans plus tôt, aucun compositeur n’avait repris le flambeau de l’opéra et surtout de l’oratorio. En 1719, il prend la direction de l’Académie royale de musique en 1719. Là, il va tenter d’acclimater à Londres l’opéra italien, et en langue italienne, tel qu’il l’avait admiré et pratiqué à Rome et à Naples, à Florence et à Venise. Entrepreneur privé, il fait venir et paye à prix d’or les plus célèbres chanteurs de l’époque, le castrato Senesino, et les plus célèbres prime donne, la Cuzzoni, la Bordoni. On ne parle que de lui dans la presse, il est l’un des hommes les plus en vue de la plus grande ville du monde - un million d’habitants. Mais la greffe ne prendra jamais. Le public finit par se lasser, les abonnés désertent. Après de multiples et douloureuses péripéties, il se trouve au bord de la faillite et au comble du désespoir.

La crise de 1736-1737

Il est alors atteint de paralysie, retourne en Allemagne pour se soigner et se ressourcer, revient guéri à Londres en novembre. Mort de sa protectrice, la reine Caroline. En 1738, il fait représenter Faramondo, puis Serse. Lui-même annonce qu’il renonce à l’opéra. Il y aura encore l’opéra ultime, Deidamia en 1741. Il compose et publie les 6 Concertos pour orgue op. 4, puis les 12 Concertos grossos op. 6, et se tourne vers l’oratorio, avec Saül, puis Israël en Egypte.

1741. Londres. Composition du Messie

Haendel reçoit l’invitation du duc de Devonshire, Lord Lieutenant d’Irlande, de se rendre à Dublin pour donner des concerts au profit des institutions charitables de la ville. Le musicien décide donc de composer un nouvel oratorio, et se met au travail dans une extrême exaltation, travail d’une prodigieuse intensité, en état second. La partition est achevée en 24 jours (22 août-14 septembre), ce dont témoigne le graphisme du manuscrit (conservé à la British Library), couvert de ratures et de corrections. Alors qu’il a achevé d’écrire l’Alléluia, Haendel, en larmes, aurait dit à son domestique : « Je croyais avoir vu le ciel ouvert et Dieu lui-même ». Récit sans doute controuvé, de caractère romantique et début d’une légende. Mais la foi de Haendel ne fait aucun doute. A Rome, au service de plusieurs cardinaux, on lui a demandé de se convertir au catholicisme, ce qu’il n’a pas voulu. A Londres, il n’est pas non plus devenu anglican, mais est resté profondément ancré dans la foi luthérienne de ses pères. A la fin de sa vie, on dit qu’il se livrait, à l’église, à des manifestations ostentatoires de sa piété.

1742. Dublin. Création du Messie

À cinquante-six ans, Haendel se rend en Irlande, et arrive à Dublin le 18 novembre 1741. Il y restera jusqu’au mois d’août, soit neuf mois. Aussitôt fêté, adulé, il est reçu, applaudi, et doit multiplier les concerts. Il joue de l’orgue, dirige des oratorios, l’Allegro, Esther, Alexander’s Feast, Imeneo, Acis et Galathée, l’Ode à sainte Cécile. Il se produit presque chaque soir, avec un succès considérable. Dublin a alors cent mille habitants.
Un incident marque les préparatifs de la création du Messie. Jonathan Swift, déjà très souffrant (il va sombrer dans la démence quelques mois plus tard), doyen de la cathédrale, veut interdire aux chantres de la cathédrale de se produire dans la nouvelle œuvre. Mais les difficultés finissent par s’aplanir. Le 13 avril 1742 à midi, première exécution du Messie. Non pas dans une église, mais dans une salle de concert, le New Music Hall, dont on dit grand bien.
Anecdote : on avait demandé aux dames d’abandonner les robes à panier et aux messieurs leurs épées, pour pouvoir loger plus de monde, dans la mesure où il s’agissait d’un concert à bénéfice. Au lieu de 600 personnes, on put en accueillir 700, sans doute très serrées. Le chef était le violoniste et maître de la musique d’État Matthew Dubourg, ami de Haendel. Les parties solistes étaient réparties sur un plus grand nombre de chanteurs qu’on ne le fait aujourd’hui : deux sopranos (femmes), trois altos (une femme et deux hommes), deux ténors, deux basses. Le chœur était composé de garçons et d’hommes, issus des chœurs des deux cathédrales, et pas de femmes. Succès considérable. Un journal écrit : Le Messie, grand oratorio sacré de Mr Haendel, a été joué au nouveau Music-Hall ; les meilleurs juges le donnent comme la plus accomplie des pièces de musique. Les mots manquent pour exprimer les joies exquises qu’il a procurées aux très nombreux auditeurs admiratifs. Le sublime, le grand et le tendre, adaptés aux paroles les plus élevées, majestueuses et émouvantes, se conjuguaient pour transporter et charmer le cœur et l’ouïe.
Haendel abandonne la recette, de même que le chef, les deux sopranos et les membres du chœur. La somme correspondante, environ 400 livres, est versée en parts égales à trois œuvres charitables, la Société de secours aux prisonniers pour dettes, l’Hôpital des pauvres et le Mercer’s Hospital.
Le Messie sera redonné deux fois à Dublin, une en répétition publique (1er juin), l’autre en concert (3 juin).

1743. Londres

Le séjour à Dublin a provoqué chez Haendel un regain d’énergie. Il retourne en Angleterre en août 1742, où les triomphes obtenus à Dublin ont rendu les Londoniens jaloux.
L’oratorio Samson obtient un grand succès. Mais une cabale s’élève contre le projet de faire entendre le Messie, sur le lieu (un théâtre) et sur les chanteurs, peu convenables pour exécuter de la musique sacrée. On parle de scandale et de sacrilège.
Un an après la première à Dublin, le 23 mars 1743, on donne le Messie à Londres, dans la grande salle du théâtre royal de Covent Garden. Accueil plus que froid, indifférent. On ne compte que de rares enthousiastes, et il n’y aura que trois exécutions seulement en 1743, aucune en 1744. En 1745, deux exécutions du Messie, dans des salles vides.
Mais à compter de 1746, on dénombre deux ou trois exécutions publiques chaque année, ou presque, généralement à Covent Garden, Haymarket ou au Foundling Hospital, l’hospice des enfants trouvés. Le succès du Messie va croissant à compter de 1750 et des auditions au Foundling Hospital. Selon les dénombrements et les lieux (Dublin, Oxford, Bristol, Gloucester, Bath, Worcester), il y aurait eu entre 35 et 70 exécutions en tout du vivant du musicien, et toujours au profit de l’hospice des enfants trouvés.

Le roi Georges II est venu écouter l’œuvre et s’en est montré enchanté, au point de se lever au moment de l’Alléluia (à moins, dit-on, qu’il ne se fût agit d’une nouvelle crise de goutte qui l’ait fait souffrir à ce moment…). Et la tradition s’est établie de se lever lorsque éclate l’Alléluia. Dès lors, le Messie allait devenir une œuvre fétiche pour les Anglais. Il ne connut aucune éclipse jusqu’à nos jours.
La dernière audition du Messie en présence du vieux musicien devenu aveugle a lieu le 6 avril 1759. Haendel meurt huit jours plus tard, le 14 avril, un vendredi saint, selon son vœu.

L’œuvre

Le Messie est une œuvre totalement atypique. « Oratorio sacré » en trois parties. « Sacré », c’est-à-dire chrétien, contrairement à Jephté, Samson, Israël en Égypte et autres.
Aucun argument dramatique ne rapproche l’œuvre d’un opéra, contrairement aux autres oratorios de Haendel, ou aux Passions de Bach, par exemple. Il n’y a ni narration suivie, ni protagonistes, ni combats, moins encore d’amours humaines. Et le Messie, qui donne son titre, est absent des intervenants de l’œuvre. L’histoire n’est pas celle d’un opéra, mais la grande aventure spirituelle du rachat de l’humanité par le sacrifice. Et le livret propose une série de méditations contemplatives et de réflexions sur la mission rédemptrice du Christ, au centre de l’œuvre, à partir de textes empruntés à l’Ancien et au Nouveau Testament, parfois mêlés, selon un montage dû au poète Charles Jennens.
Celui-ci a organisé son livret en trois parties, successivement l’attente et la venue du Messie, puis les souffrances et la mort du Christ, enfin la résurrection et l’accomplissement de la rédemption. Puisqu’il s’agit d’une évocation, et non pas d’un récit, la deuxième partie, consacrée aux souffrances et à la mort du Christ, ne raconte pas les événements. Cette deuxième partie commence directement par la contemplation bouleversée de l’homme de douleurs, le Christ flagellé et bafoué, dans un air qui est l’un des chefs-d’œuvre des oratorios de Haendel.

Typologie

Il y eut plusieurs versions de l’œuvre du vivant du musicien, avec des modifications, notamment de solistes vocaux, en fonction des interprètes dont il disposait.
Les effectifs étaient relativement modestes à l’origine à Dublin : seulement les cordes et le continuo, avec une trompette solo pour une seule intervention (n° 46 de la 3e partie, The trumpet shall sound), ce qui met l’accent sur l’aspect méditatif de l’œuvre, au contraire de ce que la postérité en fera. Pour les exécutions à Londres, Haendel ajoutera des hautbois et des bassons, les cordes doublées avec les chœurs. Les épisodes confiés à l’ensemble choral sont en nombre important (seul équivalent : Israël en Égypte) : 20 numéros sur 52 de la partition. Ainsi l’œuvre prend-elle un aspect plus « massif » que ce qui se fait d’ordinaire.
Quant aux arias à da capo, elles sont en nombre de quatre dans la version de Dublin, ramenées à deux dans la version de Londres. Les emprunts à des œuvres antérieures sont relativement peu nombreux par rapport à l’usage. Il proviennent de duos italiens composés peu avant – d’où la légèreté de texture de morceaux comme For unto us a child is born.
Le musicien a retiré peu à peu certains figuralismes instrumentaux, d’une version à l’autre. Demeurent les ailes des anges de la nativité, les mouvements, les cris, etc. Mais les mots importants sont toujours renforcés avec insistance, comme le mot Peace, la paix. Intensité de l’expression de la douleur et de la compassion (He was despised).

Les trois parties de l’oratorio sacré I. Le monde avant la Rédemption
- L’ordre de Dieu. L’Attente. Les prophéties.
- La Nativité
- La douceur du sacrifice annoncé II. La mission salvatrice du Christ
- La Passion
- La douleur du sacrifié
- La Résurrection, l’Ascension
- Refus de l’ordre divin, et combat du bien et du mal
- La victoire finale sur le mal et sur la mort. Alléluia III. L’humanité rachetée
- Le Christ ressuscité et présent
- La mort dépassée
- La rédemption par le sang de l’Agneau
- La félicité de l’Amen et les bénédictions

Exécutions

De son vivant, Haendel conserva l’exclusivité du Messie (il avait pour cela refusé qu’on en imprime la musique qu’il conservait par devers lui). La plupart de ces exécutions eurent lieu dans des lieux profanes, et non dans des églises, si ce n’est dans la chapelle du Foudling Hospital, l’hospice des enfants trouvés de Londres. Haendel, qui n’avait pas eu d’enfant, fit toujours donc des recettes des exécutions au Foundling Hospital, dont il sera élu gouverneur en 1749.

On sait qu’au XVIIIe siècle, le Messie a été exécuté avec des effectifs en nombre croissant. L’une des toutes dernières exécutions du vivant de Haendel, sous sa direction et avec lui-même à l’orgue, au Foundling Hospital le 27 avril 1758, a requis 12 violons, 3 altos, 3 violoncelles, 2 contrebasses, 4 hautbois, 4 bassons, 2 cors, 2 trompettes, 1 timbale et 23 chanteurs, soit 57 exécutants (avec Haendel à l’orgue).

En 1784, pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de la mort du musicien, on organise à Londres un grand festival de ses œuvres. Le Messie y est interprété par 525 artistes. En 1859, pour le centenaire de la mort du musicien, on ne réunit pas moins de 3200 musiciens pour exécuter le Messie au Crystal Palace de Londres. Et en 1883, 4500 exécutants. Aucun musicien n’a jamais connu pareille postérité.

Théâtre du Châtelet, Colloque "Figures du Messie", 15 mars 2011 15 mars 2011
Théâtre du Châtelet, Colloque "Figures du Messie", 15 mars 2011 15 mars 2011
© Canal Académie

Pour en savoir plus

- Théâtre du Châtelet
- Gilles Cantagrel sur le site de l’Académie des beaux-arts, correspondant au sein de la section de composition de l’Académie des beaux-arts

A écouter sur Canal Académie, la chronique de Gilles Cantagrel sur ce même thème : « Musique, que me veux-tu ? » par Gilles Cantagrel : Haendel






© Canal Académie - Tous droits rééservés

Notez cette émission :

Commentaires