L’essentiel avec... Axel Kahn

Le généticien, correspondant de l’Académie des sciences, évoque des moments essentiels de sa vie
Axel Kahn est un scientifique au parcours atypique, président de l’université Paris Descartes depuis 2007. Ayant choisi d’évoluer dans le monde de la recherche plutôt que la médecine, il a su faire confiance à l’Inserm et au CNRS. Qu’est-ce que le bonheur selon lui ? Vivre pleinement ce à quoi on a aspire car on écrit le monde... Un conseil de sagesse parmi d’autres qu’il confie dans cet entretien.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : HAB615
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Date de mise en ligne : 13 mars 2011

Axel Kahn est l’un des scientifiques français les plus connus du grand public par ses livres et par ses interventions médiatiques dans toute une série de grands débats. Ses travaux portent notamment sur le contrôle des gênes, les maladies génétiques, le cancer et la nutrition. Après la direction de l’Institut Cochin, il a été de 1992 à 2004 membre du comité consultatif national d’éthique. Il est à présent directeur de recherche à l’Inserm et depuis décembre 2007 président de l’université Paris Descartes. Il est Correspondant de l’Académie des sciences, section biologie humaine et sciences médicales depuis le 7 mai 1990 .

Recherche ou médecine ?

1 - Dans votre itinéraire professionnel, dans votre carrière, quel a été le moment essentiel ?

A.K : J’aimerais répondre en évoquant deux moments essentiels dans ma vie professionnelle. Le premier, lorsque je termine mon internat des hôpitaux de Paris. Je suis médecin et deux carrières s’ouvrent à moi : la première consiste à être médecin des hôpitaux puis sans doute chef de service dans ma spécialité, l’hématologie. La seconde consiste à me lancer dans la recherche, poser ma candidature à l’Inserm. Ce n’est pas évident car c’est un choix qui à l’époque me fait perdre la moitié de mes émoluments. D’autre part, surtout pour un médecin, il y a une carrière noble qui est d’être professeur, médecin des hôpitaux, et patron de médecine. Dans l’immense majorité des cas, sont chercheurs ceux qui sont en attente. Le purgatoire c’est l’Inserm ou le CNRS. Moi je m’engage à l’Inserm et il s’agit à la fois de mon purgatoire, car il faut apprendre, mais je considère que ce peut être aussi le paradis et j’y resterai. Le deuxième choix très important et très récent : il m’a été proposé de devenir président d’une très grande université française.

«  Aimer la totalité de l’éventail de l’expression de l’humanité  »

J.P. : Vous me pardonnerez d’évoquer un moment privé, mais vous l’avez évoqué dans plusieurs livres : le 17 avril 1970 le jour où votre père s’est suicidé. En vous laissant ce mot extraordinaire : « Sois raisonnable et humain ». Aujourd’hui avec le recul arrivez-vous à donner sens à cette injonction ?

Axel Kahn, membre de l’Académie des sciences
Axel Kahn, membre de l’Académie des sciences

A.K : Oui mais cela m’a pris des décennies, au moins 30 ans. Je suis arrivé à une hypothèse stabilisée de la signification de ce message. Message très ambigu et angoissant. Si mon père, qui était philosophe, a cru indispensable de s’adresser à moi et pas à mes aînés, peut-être était-ce qu’il craignait que je ne fusse ni raisonnable ni humain. J’ai surmonté cette phase. Je pense que ce qu’il a voulu me dire c’est : avant de décider ce que tu dois faire, essaye de faire usage de toutes les capacités de la raison. Quand tu auras déterminé ce qui est nécessaire alors fais-le et même durement s’il le faut. Sois humain (j’étais à l’époque un jeune militant communiste inscrit à 16 ans au PC et y suis resté jusqu’à 34 ans, je suis monté au sommet de la hiérarchie) : être humain c’est aimer les gens tels qu’ils sont réellement et non pas tels qu’on les imagine. A l’époque pour moi le monde était noir ou blanc, il y avait ceux les positifs et les négatifs, je n’étais pas enclin aux compromis concernant mon jugement sur les gens. Ce que m’a dit mon père c’est qu’être humain, c’est aimer les gens non pas tels qu’on aimerait qu’ils fussent mais tels qu’ils sont réellement. Or les gens ont des fulgurances, des prodiges de créativité, des moments d’un courage inouï, mais ils sont aussi menteurs, petits, cyniques. Si tu ne les aimes pas ainsi, dans la totalité de l’éventail de l’expression de l’humanité, tu ne seras pas humain.

J.P : Quel est pour vous l’essentiel à dire dans votre domaine d’activité scientifique : biologie et génétique ? ou même patron d’université ?

A.K : Je suis à la tête d’une grande université à un moment où la totalité des universités sont bouleversées. Le paysage universitaire et de la recherche se modifie de fond en comble. Je me suis pris d’une passion incroyable pour l’université. A mon âge je ne peux pas prétendre avoir un démon de midi mais j’ai un démon de minuit : l’université qui est ma belle, celle après qui je soupire, pour laquelle j’ai une passion dévorante. Elle est pratiquement le seul lieu de civilisation qui persiste dans notre société. La civilisation c’est ce qui est matérialisé par cette fameuse citation de Pascal : « Toute la suite des hommes depuis le cours de tant de siècles est comme un seul homme qui vit toujours et apprend continuellement ». C’est le phénomène par lequel se crée un corpus des connaissances de la culture, de l’art, de la beauté au contact duquel nos capacités mentales se développent nous amenant à créer encore plus d’art, de culture, etc, et ce corpus lui-même va croissant. Cet ensemble des hommes autour du corpus qu’ils enrichissent génération après génération c’est la civilisation. Quand je dis que l’université est le lieu de civilisation, je sais ce que je dis.

J.P : Quelle idée mettriez-vous en avant sur l’évolution du monde et de notre société ?

A.K : J’ai eu l’occasion de dire lors d’une interview récente que, profondément, je n’aime pas le monde qui se fait. Cela m’inquiète parfois. C’est d’ailleurs ce que pensait mon père et c’est pourquoi il a quitté le monde. Mais j’aime les gens et le contact humain et j’ai une faculté d’enthousiasme qui consiste à dire si on ne fait rien, nous irons droit dans le mur. Les choses vont s’aggraver. Je sais très bien qu’accroître la capacité scientifique, développer l’enseignement supérieur et la transmission des savoirs, est totalement indispensable. Mais si on ne le fait pas avec la vision de la société que l’on veut édifier, cela n’assure nullement une société apaisée dans laquelle j’aimerais que vivent mes petits-enfants. Par conséquent il faut également un projet politique. Je pense que l’échec de l’idée de progrès est là.

Le progrès a oublié de se fixer des finalités...

J.P : Pour vous quelle est la plus grande hypocrisie de notre temps ?

A.K : Il y en a beaucoup ! Je pense que la plus grande est liée à ce dont je viens de parler. D’un côté on tient un discours enthousiasmant sur l’accroissement des valeurs au niveau du monde, sur la promotion de la liberté, de la démocratie et, en réalité, on aboutit à quelque chose de totalement intolérable, et cela année après année. Quelques données chiffrées : les richesses créées ont été multipliées par 8 en 20 ans. Durant la même période si on additionne les sous-nutris et les malnutris : ce nombre a augmenté. Les inégalités face aux besoins vitaux (manger à sa faim, mourir) vont du simple au double selon l’endroit ou vous naissez. Vous habitez en Afrique, vous avez une espérance de vie de 40 ans et en France, vous atteignez allègrement 82 ans. C’est la conséquence d’un progrès qui a oublié de se fixer des finalités.

J.P : Quel est l’évènement de ces dernières années ou la tendance apparue ces dernières années qui vous laisse le plus d’espoir ?

A.K : Je crois que c’est la possibilité, avec d’énormes difficultés, d’un dialogue possible. La mondialisation a aussi des effets positifs car certaines des références sont partagées sur le plan moral. Aujourd’hui il y a une possibilité de lancer un débat éthique international. Cela ne veut pas dire résoudre les problèmes. Chaque individu peut devenir la clef de voute de la société et devient immensément important. Je ne prétends pas que l’on va vers une vertu universelle, j’ai oublié depuis très longtemps d’être naïf.

J.P : Question très personnelle : quel a été le plus grand échec de votre vie ? (bien évidemment vous n’êtes pas obligé d’y répondre).

A.K : Mes parents ont eu une vie de couple très difficile, ils se sont séparés après que la fidélité n’ait pas été la qualité principale de mon père. Je me suis promis de ne pas faire la même chose. Je valorise énormément la quotidienneté de la vie partagée. Faire les nouilles à deux est un moment délicieux. Mais je n’ai pas réussi. Qu’est ce que le bonheur ? Vivre pleinement ce à quoi on avait aspiré. Mes aspirations quant à ma vie de couple sont très loin de ce que j’ai vécu : par conséquent c’est un échec.

J.P : Aujourd’hui quelle est votre motivation essentielle dans la vie ?

A.K : C’est d’essayer de faire partager ce sentiment que j’ai exprimé à travers notre échange : une vision assez noire de l’évolution du monde, la réduction de toutes les valeurs à la valeur numérique, financière, une grande caractéristique de notre époque, qui me hérisse totalement. Mais également j’ai des éléments d’optimisme. Je vous en ai cité un : la possibilité de faire référence à une valeur partagée facilitant le débat international. Par conséquent j’essaie de véhiculer ce message. Souvent vous vous désengagez parce que vous pensez que tout est écrit. Il n’en est rien. Osez vouloir ! On ne peut pas être heureux sans la référence à l’autre. C’est nous qui écrivons le monde.

Axel Kahn est généticien, directeur de recherche à l’INSERM, ancien directeur de l’Institut Cochin, actuel président de l’Université Paris Descartes, membre de l’Académie des sciences

En savoir plus :

- Consultez la totalité des leçons inaugurales 2010 sur le site internet de l’Ecole nationale de Ponts ParisTech

- Axel Kahn de l’Académie des sciences

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