La Ligne Droite : le film de Régis Wargnier, de l’Académie des beaux-arts

La chronique cinéma de Gauthier Jurgensen
Régis Wargnier, de l’Académie des beaux-arts, est le dernier réalisateur français à être revenu des Etats-Unis avec l’Oscar du meilleur film étranger. C’était en 1993, pour son film "Indochine". Il avait déjà remporté un César pour son premier film "La Femme de ma vie", et l’a ensuite manqué de peu en 1999 avec "Est-Ouest". En 2007, il avait réalisé "Pars vite et reviens tard". Son nouveau film "La Ligne Droite" est sorti en salles le 9 mars 2011. Gautier Jurgensen l’a vu en avant-première et a pu poser quelques questions à l’académicien cinéaste reçu sous la Coupole le mercredi 1er février 2012.


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Émission proposée par : Gauthier Jurgensen
Référence : CARR770
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Date de mise en ligne : 13 mars 2011
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Que se passe-t-il lorsqu’un jeune homme non voyant propose à une ex-taularde de devenir son guide d’athlétisme ? C’est dans cette situation peu commune que nous suivons Yannick, coureur de 400m, qui a récemment perdu la vue dans un accident de voiture. Frustré, impatient et incapable d’abandonner, il souhaite continuer à s’entraîner régulièrement et, peut-être, concourir dans les plus prestigieuses compétitions handisports. Seulement, il faut à Yannick un binôme voyant en qui avoir une totale confiance. Découragés, ses coachs déclarent forfait. Sa route croise alors celle de Leïla, une ancienne athlète qui sort de prison. Touchée par la détermination de ce jeune aveugle, elle décide de faire équipe avec lui et d’attacher à sa main l’autre bout du fameux fil qui relie le coureur non voyant à son guide.

Avec une histoire pareille, et au vu de la bande annonce qui tournait dans nos salles depuis déjà quelques semaines, nous ne pouvions que nous attendre à une histoire de dépassement de soi, de délivrance par le sport, une grande leçon de courage et d’humanité qui aurait insisté sur la discrimination que subissent les handicapés en général et les non voyants en particulier. Mais ce n’est pas le cas. Enfin… Pas seulement.

Car, ce qui surprend dans La Ligne Droite, ce sont les méandres ! On apprend par exemple, dès les quinze premières minutes du film, que le jeune Yannick ne supporte plus sa mère (interprétée par Clémentine Célarié) qui, depuis son accident, s’occupe de lui bien maladroitement, sortant parfois de son rôle maternel, allant même jusqu’à payer des prostituées d’Europe de l’Est pour son fils. Quant à Leïla, sortie de prison, elle cherche à revoir son enfant de sept ans, adopté par la famille de son beau-frère. L’un se cherche une mère, l’autre n’a plus de fils : ils étaient faits pour se rencontrer.

Impossible alors de dissimuler notre surprise quand, plus tard, ces deux-là s’engagent dans une romance passionnée. L’athlétisme qui restait encore présent en toile de fond s’efface alors totalement pour céder la place aux sentiments, aux larmes, en un mot : au mélodrame. Deux films ressurgissent du passé dans nos têtes comme maîtres étalon du genre. D’abord Les Lumières de la ville, où Charlot s’improvisait milliardaire pour sauver une pauvre petite vendeuse de fleurs de sa cécité, et Le Secret Magnifique de Douglas Sirk, où Rock Hudson faisait perdre la vue à Jane Wyman dans un accident de voiture et consacrait sa vie à la médecine, dans l’espoir de pouvoir opérer un jour sa victime et lui rendre ainsi ce qu’il lui avait pris. Régis Wargnier souhaitait-il rendre hommage à ces deux cathédrales du genre ? Je lui ai posé la question. Voici mot pour mot ce qu’il m’a répondu :

- « J’étais môme, j’allais voir les films de Douglas Sirk sans savoir qui était Douglas Sirk. Le Secret Magnifique, je ne suis pas sûr de l’avoir vu. Et puis, Les Lumières de la ville, il y a bien un personnage de non voyant, mais franchement… Je crois que je ne l’ai pas revu depuis le collège. C’est loin. Mais ça a pu me marquer ! De toute façon, je suis plutôt un fan des mélodrames. Je n’ai rien contre les mélos, puisque j’en ai fait. Je ne suis pas sûr que celui-là soit un mélodrame. On navigue dans d’autres eaux. Un mélodrame a d’autres codes, dans lesquelles on n’est pas ici. Un mélodrame irait vers une fin plus dramatique, plus lourde, plus triste, plus tragique... Là, au contraire, on commence en creux de vague avec ces personnages et puis après on entame une lente remontée. Je trouve que les mélodrames ont des temps différents. Un mélodrame finit souvent mal. Alors que là, à la fin de l’histoire, on débouche sur le commencement d’une autre. Le schéma de mon film, c’est ‘Boy meets girl’, c’est vieux comme le monde. »

Manifestement, Régis Wargnier n’a pas souhaité faire un mélo parolympique. Il a préféré s’intéresser à ses personnages et saluer le professionnalisme de ses acteurs qui, en effet, incarnent sans peine ces deux amants atypiques. Rachida Brakni, d’abord, est particulièrement crédible. Elle aurait pu nous agacer dans ce rôle un peu convenu d’immigrée sortie de prison, mère courage et sprinteuse à la première occasion. Mais elle avait un atout de taille, puisqu’elle a véritablement fait de l’athlétisme en compétition. Ensuite, le jeune Cyril Descours, vu l’année dernière dans Complices de Fédéric Mermoud, incarne très justement ce jeune aveugle au visage figé derrière des lunettes noires qui lui mangent le visage.

Bravo aussi à Laurent Dailland, le chef opérateur associé au réalisateur depuis Est-Ouest, qui a travaillé sur la dimension sportive du film. Sa photographie très solaire nous donne à voir les scènes de course sous deux aspects : d’abord celui que nous connaissons à la télévision, avec de longues focales, juste pour savoir qui est en tête sur la piste, et puis de plus près, avec des focales plus courtes et quelques ralentis, pour nous offrir plus de sensations musclées. On y voit la chair qui vibre, l’effort des corps et les membres qui tirent. Yannick, le non-voyant, est souvent filmé de profil et moins de face, puisque c’est son oreille qui lui sert à recréer l’espace autour de lui alors que ses yeux n’expriment plus rien.

Un léger regret ? On aurait peut-être aimé être pris un peu plus à contre-pied par le scénario et passer un peu moins par toutes les péripéties obligées du genre, on peut même regretter le manque d’audace dans la mise en scène et la façon un peu artificielle dont les personnages se rencontrent... mais ce n’est qu’un très léger regret !

A bientôt pour la suite du programme de 2011 : le film de Woody Allen Midnight In Paris qui fait l’ouverture du festival de Cannes et Or Noir de Jean-Jacques Annaud, tous deux membres de l’Académie des beaux-arts. Et n’oubliez pas de vous procurer Le Locataire de Roman Polanski, sorti pour la première fois en DVD dans une magnifique édition chez Paramount.

- Régis Wargnier à l’Académie des beaux-arts






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