Dictionnaire des gens du monde ou petit cours de morale à l’usage de la cour et de la ville

L’hermite sort de l’ombre
Bertrand Galimard Flavigny, dit "le bibliogue" nous parle du "Dictionnaire des gens du monde ou petit cours de morale à l’usage de la cour et de la ville" d’Alexandre Baudouin.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 21 avril 2006


Bertrand Galimard Flavigny
Bertrand Galimard Flavigny

Il y a les grands livres, les grands titres que l’on connaît et dont on admire la qualité de l’impression, la somptuosité des reliures et que l’on n’ose à peine toucher. Puis surgissent au détour d’un catalogue de libraire, dans une boîte dans une foire du livre ancien, ces ouvrages sans prétention qui passeraient presque inaperçus, sans leur titre qui laissent présager quelque chose d’insolite. La curiosité est là, derrière un frontispice et surtout un texte rempli de saveurs. En voici un au titre accrocheur : « Dictionnaire des gens du monde ou petit cours de morale à l’usage de la cour et de la ville » par « un jeune hermite » (sic). Il a été imprimé à Paris pour Alexis Eymery en 1818. L’hermite en question se nomme Alexandre Baudouin, mais l’on ne sait rien de lui, sinon deux ou trois traits glissés dans des propos déguisés placés en guise d’introduction : « je déclare que je suis jeune, que je n’ai jamais étudié, et qu’avec tous ces talents (sic) je veux instruire les vieux et les doctes ». La tâche est ardue, mais l’on sent déjà poindre l’humour. En fait, son dictionnaire est un recueil d’aphorismes qui, en 200 pages, fait le tour de la société.

Deux vers ont été placés en exergue sur la page de titre : « Des gens d’esprit souvent la folie est le lot, Et parfois la sagesse est la vertu d’un sot ». Ils sont signés J.-B. Rousseau. Celui-ci n’était pas parent avec l’autre hermite, c’est-à-dire Jean-Jacques. Non, Jean-Baptiste Rousseau, qualifié de poète lyrique français est né à Paris en 1671 et mort à Bruxelles en 1741, bien avant, semble-t-il, qu’Alexandre Baudouin vît le jour. Arrêtons-nous un instant sur le sort de ce Rousseau-là afin de comprendre pourquoi, il apparût ainsi en exergue. Il entra à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, en 1705, et fut la victime d’une affaire qui montre que les élections académiques ne furent jamais de tout repos. Il disputait à La Motte, le fauteuil de Thomas Corneille, lorsqu’on fit courir sous son nom, des couplets calomnieux contre des gens de lettres. Il y eut un premier procès qu’il gagna. Mais pour se venger, il tenta de rejeter l’accusation sur Saurin, de l’Académie des Sciences. Le Parlement finit par le déclarer coupable d’avoir composé les couplets et calomnié Saurin, et le condamna au bannissement. Passons sur les malheurs et les errances de sa vie, sachons simplement, et c’est là notre justification, qu’il excella dans les épîtres et surtout dans les épigrammes. Il s’agit, selon l’auteur du Dictionnaire des gens du monde, d’une « Sorte de trait avec lequel on blesse plus ou moins sensiblement, suivant le tempérament que l’on rencontre ; elle doit ressembler à l’épée ; courte, claire et pointue pour être propre à plaire, à punir ou à défendre. »

Le Dictionnaire des gens du monde est orné d’un frontispice dessiné par Chasselat et gravé par Azé, représentant, dans une vignette les trois ordres de la société de l’ancien régime, un abbé, un officier noble et un bourgeois d’où s’échappe de la poche de son habit, une feuille sur laquelle on peut lire « Charte ». Face à eux, la morale vêtue d’une toge noire et coiffée d’un bonnet de fou qui leur tend des pages arrachées d’un cours de moral qu’elle tient dans sa main gauche. La vignette surmontée d’une guirlande ornée de trois masques, repose sur un socle. Sur celui-ci est déposé un sceptre de fou avec ses grelots, une banderole sur laquelle sont inscrits le mot « Privilèges » et la date « 1756 » et un volume au titre illisible. On lit enfin sur le socle, cette indication : « Petit cours de morale ». On retrouve ce même frontispice dans la seconde édition « revue, corrigée et considérablement augmentée et diminuée » à la même date de 1818 et publiée par le même Emery et... voilà qui est intéressant par Baudoin frères, libraires au 36 rue de Vaugirard. Alexandre Baudouin aurait donc été libraire ? Le bibliologue est aussi un détective. Nous avons trouvé une intervention datée de 1836, de l’imprimeur-libraire Alexandre Baudouin, et des ouvrages imprimés par lui à la même époque, est-ce le même ? Serait-il le fils de Jean-François Baudouin qui fut imprimeur de l’assemblée nationale ? Toujours est-il qu’Alexandre Baudouin publia, en 1828, les chansons inédites de Béranger et fut condamné le 10 décembre de la même année, à six mois de prison et 500 francs d’amende.

Le Louvre conserve un groupe sculpté par Delaville représentant les « arrières petits-enfants du peintre Boucher jouant à la main chaude ». Ceux-là se nomment Baudouin et parmi eux figure un Alexandre. Simple coïncidence, sans doute. Quoique...

Revenons à notre « Dictionnaire », il est à noter que, dans cette seconde édition l’exergue a changé, elle reprend un vers de La Fontaine : « les longs ouvrages me font peur/ Loin d’épuiser une matière/ On n’en doit prendre que la fleur ».

L’Hermite n’a pas donné de définition de la fleur, sinon à Espérance, c’est à dire « la fleur du bonheur ». Il évoque, par exemple, deux fois la « mode ». La première fois au singulier : « Loi dont l’objet varie souvent, et dont la force ne s’affaiblit jamais » ; la seconde au pluriel : « Le changement des modes est l’impôt que l’industrie du pauvre met sur la vanité du riche ». Un véritable jugement philosophique plutôt que sociologique. Si les femmes, les hommes, les politiques, les polichinelles et les poètes sont délicatement décrits, la littérature reçoit un bel hommage : « Champ immense dont le génie est propriétaire, et dont les productions sont sans cesse exposées aux insultes de la contrebande ». Face à la rentrée (littéraire), on ne saurait oublier ce que dit notre auteur à propos du livre : « Dépôt des erreurs et des folies humaines, où parmi un grand nombre de paradoxes, on rencontre quelques vérités ».

Au risque de déplaire à nos amis académiciens pour lesquels j’éprouve le plus grand respect, je citerai la définition de l’académie donnée par cet hermite anonyme : « Dortoir littéraire. » C’est lapidaire, mais l’image est si courante qu’elle en perd toute sa saveur. Victor Hugo, lui-même qui, avant d’y entrer et d’écrire ses Choses vues, notait méchamment : « l’Académie est le chef-d’œuvre de la puérilité sénile. » Alfred de Vigny, dans son Journal intime n’était pas plus tendre pour la docte assemblée, sans doute avant d’y être admis à son tour : « l’Académie a un grand malheur, c’est d’être .la seule corporation un peu durable qui n’ait jamais cessé d’être ridicule. » Voltaire ne s’y était pas trompé en écrivant, en 1732, à Monsieur Lefebvre : « Cette Académie est l’objet secret des vœux de tous les gens de lettres. C’est une maîtresse contre laquelle ils font des chansons et des épigrammes jusqu’à ce qu’ils aient obtenu ses faveurs, et qu’ils négligent dés qu’ils en ont la possession. »

Nous pourrions compléter les propos de Jean-Marie Arouet, par la définition du style académique donnée par l’hermite du Dictionnaire des gens du monde : « [c’est un ] Jargon ampoulé et farci de fleurs de rhétorique, en usage dans les académies pour réveiller les auditeurs. » Le rêve de l’académicien serait-il, alors, de suivre ce qu’il annonce à l’entrée de « Encre » : « Munition de l’homme de lettres. Petite liqueur noire avec laquelle on renverse les rois et l’on change la face de l’univers. » Certes, mais nous ne suivons pas toujours l’humour ou la perfidie de cet Alexandre Baudouin, s’il est bien l’auteur de ce dictionnaire un peu particulier. Il décrit, en effet, la bibliothèque, comme un « Vaste dépôt des crimes et des erreurs de l’homme, dont on pourrait brûler les onze douzièmes sans lui porter au¬ préjudice. » Espérons que dans le douzième restant, le dictionnaire sera, malgré tout conservé, quoiqu’il en dise qu’il s’agit d’une « Espèce de livre dont le mérite n’est pas toujours en raison de la gros¬seur ; science des ignorants, memento des savants. » Il n’aime pas plus l’encyclopédie qui est un « Recueil indigeste, dans lequel la sottise et l’esprit sont tellement confondus, que l’on prend souvent l’un pour l’autre. - Image de bien des gens du monde. » Dans la seconde édition, la bibliothèque est devenue la « Médecine de l’âme. - Dépôt de vérités et d’erreurs, où le mauvais l’emporte malheureusement sur le bon. - La pharmacie et l’égout de l’esprit humain. Ce dictionnaire est donc impertinent et il est d’autant plus intéressant que l’on ne connaît pratiquement rien de son auteur, sinon quelques hypothèses. La recherche n’est donc pas achevée.






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