Michel Déon, de l’Académie française : "Les poneys sauvages ? j’ai corrigé quelques défauts" !

Entretien avec l’académicien à propos de la réécriture de son livre... et de quelques souvenirs
Michel Déon nous explique ici les motivations qui l’ont amené à se pencher à nouveau sur son ouvrage "Les poneys sauvages" qui a enchanté trois générations depuis sa première édition en 1970. A l’occasion de sa réécriture et de la nouvelle réédition dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard, l’auteur confie, pour notre grand plaisir, bien d’autres souvenirs...


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Émission proposée par : Virginia Crespeau
Référence : PAG886
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Date de mise en ligne : 13 mars 2011

"Je ne suis pas du tout un voyageur, je suis, -c’est ainsi que Paul Morand m’avait qualifié dans un article- un « nomade sédentaire », c’est-à-dire que je vais dans un pays, je m’y installe, j’essaie d’apprendre plus ou moins la langue, de connaître sa littérature, sa musique et sa cuisine, les choses absolument indispensables, ce qui demande du temps… Je me suis ainsi installé en Grèce, en Italie très longtemps, beaucoup au Portugal et finalement même aux Etats-Unis. Je ne me prends pas du tout pour un voyageur, d’ailleurs je n’aime pas tellement le voyage, j’essaye de l’éviter au maximum ; en revanche, je tente plutôt de comprendre l’esprit d’un pays, ses mœurs, ses habitudes, son passé, les secrets de sa langue, de sa musique, de ses mots. Connaître les gens, cela ne se fait pas en un voyage de 48 heures ! La recherche de l’autre, comprendre ce qui vous lie à ces gens-là, pourquoi votre curiosité s’est dirigée là, cette relation s’opère souvent par le biais des livres, de la littérature, de la poésie, de la musique. "

Souvenir du loup qui m’a mordu avenue Mozart...

Michel Déon de l'Académie Française
Michel Déon de l’Académie Française

"Je suis né à Paris, d’un père parisien et d’une mère quasi parisienne. Je me suis souvenu d’une chose que je n’avais pas oubliée mais reléguée à l’arrière-plan comme minime : nous habitions dans le XVIe de Paris, avenue Mozart. A l’âge de quatre ou cinq ans, je fréquentais à un petit cours où j’appris à lire en une quinzaine de jours seulement. Dans une classe supérieure, il y avait une jeune fille qui habitait le même immeuble et qui avait l’habitude de me raccompagner. Elle me prenait par la main et nous revenions en descendant l’avenue Mozart, puis elle me déposait devant chez moi. Un jour, au cours de notre chemin-retour, je suis tombé ; rien de grave, je me suis ouvert un peu le genou, je saignais. Nous arrivons à la maison. Ma mère voyant que ce n’était pas très grave, exagérait à plaisir l’incident : « mon pauvre petit, c’est affreux, que t’est-il arrivé ? » Je lui répondis : « nous sommes sortis de l’école, et avenue Mozart, j’ai été attaqué par un loup qui m’a mordu mais j’ai trouvé un bâton et je l’ai tué, et je suis revenu avec Yvonne qui me tenait la main ». Evidemment on aurait pu me dire « petit menteur, fabulateur, cet enfant est fou… » Mais pas du tout. Le soir, mes parents m’ont dit : « Merveilleux, mon petit garçon comme tu es gentil, penser qu’à ton âge tu as pu tuer un loup à coups de bâton ; quelle chance d’avoir trouvé un bâton avenue Mozart ! » Des amis sont venus dans les jours qui ont suivi, on leur disait : « Vous savez « il l’a fait, il a tué un loup, avenue Mozart » et tout le monde de s’exclamer « Mais quel enfant merveilleux ! » A tel point que je me demandais si l’on ne se moquait pas un peu de moi. Eh bien non, pas du tout. Au fond, c’était ma carrière de romancier qui a commencé ces jours-là…"

Souvenir de mon père...

"L’enfance, j’en ai parlé dans un seul livre « La chambre de ton père » qui est lié à un événement tragique de ma vie et qui se termine par ces mots : « Une enfance inachevée ne s’oublie jamais ». Mon père est mort quand j’avais 13 ans, c’est quelqu’un en qui j’avais une extrême confiance ; peu de communication entre nous mais nous attendions de pouvoir nous parler, d’être d’homme à homme. Tant que j’étais un petit garçon, il y avait face à moi un visage assez sévère, exigeant, mais je sais que c’était quelqu’un d’extrêmement sensible qui ne voulait pas montrer les choses qui le blessaient. La mort brutale de cet homme, une attaque à 40 ans, c’est quelque chose que je n’ai pas très bien comprise sur le moment… Mais j’ai compris des années après, combien il était important dans mon existence ; il a manqué un homme auprès de moi à partir de l’âge de 13 ans jusqu’à l’âge où l’on s’en passe, où l’on devient étudiant, libre, où l’on sort du cadre familial. L’absence et la présence du père c’est quelque chose de terriblement important dans la vie."

Souvenir de ma première écriture des Poneys sauvages...

"Grâce aux professeurs qui ont placé « Les poneys sauvages » au programme scolaire, je me suis vu bombardé de lettres de jeunes-gens ; il y avait donc déjà deux générations peut-être trois, entre eux et ma première écriture des « poneys sauvages ». C’est curieux, tant de livres ont du succès et tombent ensuite dans l’oubli. Les poneys sauvages qui renferment un peu du destin de l’Europe, ont donc survécu à leur succès.

Pourquoi avoir ressenti la nécessité de reprendre l’écriture de ce livre ? Un romancier passe sa vie à apprendre des choses ; le fait aussi que je fasse partie de plusieurs jurys littéraires, que je reçoivent des centaines de livres. Je dirais que ce sont les mauvais livres qui vous apprennent le plus ce qu’il ne faut pas faire. Je me suis replongé quarante ans après dans la lecture des poneys sauvages ; j’y ai vu les erreurs que j’avais faites et qui sont explicables parce que le livre était énorme ; c’était une entreprise qui a duré longtemps, où la combinaison des évènements était lourde et complexe, les personnages nombreux… J’avais essayé de maîtriser cela à la première écriture. Depuis, à la suite de quelques reproches amicaux du style : « mais vraiment il y a trop d’épithète, il y a des conjonctions inutiles, comment est-ce qu’il n’a pas vu ça ? » j’ai retrouvé en effet dans mon livre quelques-uns des défauts qui me hérissent le plus dans ce que j’appelle « les mauvais livres ».

La vie d’un écrivain, c’est la vie d’un autodidacte : on apprend sans cesse, on est constamment sur les bancs de l’école…

Je suis né en 1919, je suis tombé en pleine bagarre ; mes études de droit ont été interrompues, je m’y ennuyais, je n’étais pas fait pour ça, la seule chose agréable, c’était les camarades, le milieu étudiant intéressant à cette époque-là. Mais j’étais assez content d’être délivré de passer une licence et de suivre une filière qui ne m’attirait pas ; j’avais vraiment envie d’autre chose. Mais à 20 ans, on peut difficilement dire "je vais devenir un grand romancier ; on peut se dire "je vais essayer d’écrire".

Le véritable souvenir de ma jeunesse

Pendant cette guerre, quand j’ai été mobilisé, j’ai commencé à écrire un roman pour la première fois, un mauvais roman et puis un moins mauvais qui a été publié le 25 août 1944 ; j’ai pu ouvrir tous les journaux le lendemain matin, il n’y avait pas un mot sur lui : c’était le jour de la Libération de Paris, ça occupait tout le monde et mon livre était passé inaperçu ! Cela n’a eu aucune importance, c’est un livre qui avait trouvé des lecteurs. C’est une histoire assez naïve que plus tard, puisque j’ai cette habitude, j’ai complètement réécrite sous un autre titre, avec d’autres personnages mais avec un fond assez semblable qui s’appelle « Un souvenir » ; c’est un livre auquel je tiens beaucoup puisque c’est au fond un véritable souvenir de ma jeunesse.

Comment viennent les images ?

Il m’est venu une image, celle de quatre personnages, -Paul Morand avait fait un livre avec quatre personnages-. Il y a ainsi un cadre dans lequel on sent qu’on peut se glisser tout en restant très personnel, en choisissant des données très précises dans lesquelles les personnages doivent évoluer ; pour Les poneys sauvages, ces données très précises étaient l’histoire de mon temps, l’histoire qui a commencé juste avant 1939.

Un journaliste est convié à une opération pour laquelle on lui demande d’être un témoin et de jurer sur l’honneur de ne pas raconter. Cette opération, nous savions qu’elle avait existé, mais elle n’avait jamais été complètement dévoilée, c’est l’affaire de la reddition de la rébellion algérienne ; j’ai entendu parler de cette affaire, j’ai essayé de savoir, j’ai enquêté ; je connaissais l’endroit ; bien sûr, j’ai inventé le récit que j’en fais. Pourtant deux ans après, je recevais une lettre : « Comment avez-vous su tout ça ? » puis une deuxième lettre du général Challe, commandant en chef, qui m’a écrit de la prison, « Comment savez-vous cela ? Tout ce que vous dites est exact ».

Il faut donc croire que par l’imagination, on peut pénétrer des choses qui historiquement peuvent rester des mystères ; on peut fracturer toutes les portes…

L’histoire de Katyn m’a valu quelques volées de bois vert, y compris dans les journaux de droite, disant « Cette vieille histoire ! On sait très bien que ce sont les allemands qui ont tués 16 000 officiers polonais, chacun d’une balle dans la tête ». Les journaux de gauche ou bien le mentionnaient ou bien me traitaient de fabulateur… J’ai laissé passer l’orage, c’était un moment assez curieux, très fortifiant car j’étais sûr d’avoir raison. Trois ans après, les Russes ont avoué qu’ils étaient responsables de ce massacre…

Souvenirs du bonheur ? Je suis un survivant...

Un critique qui avait mal lu l’un de mes livres qui se terminait très mal, m’a qualifié de « romancier du bonheur » ! Pourtant il n’y a pas beaucoup de mes livres qui se terminent par le bonheur ; au contraire malheureusement c’est toujours assez amer, sévère ; le bonheur peut passer comme il passe dans nos vies heureusement, mais on ne vit pas dans le bonheur…J’ai connu le bonheur, pendant une période de ma vie, quand je me suis installé en Grèce et que j’ai eu des enfants. J’ai rencontré le mal très souvent ; j’ai toujours été puni de ma naïveté ; mais j’aurais mauvaise grâce à me plaindre car j’ai eu toute ma vie des amis merveilleux. Ma grande tristesse et la seule, à mon âge, c’est d’être un survivant. Je suis le survivant d’une génération, la guerre en a dévoré quelques-uns, la misère, la maladie, l’éloignement, l’oubli, tout cela vous sépare des êtres avec lesquels vous pensiez vivre toute votre vie, c’est tragique…

Et maintenant ? Il y a tant de belles choses à aimer, à faire…Mais il arrive un moment où l’on se dit : « Si je m’en vais, je n’aurais pas perdu tout mon temps »".

Michel Déon est ici l’invité de Virginia Crespeau. Rappelons que son livre "Un taxi mauve" a été couronné du grand prix du roman de l’Académie française en 1973. Michel Déon a été élu à l’Académie française en 1978 au fauteuil de Jean Rostand.

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- Consulter sa fiche sur le site de l’Académie : http://www.academie-francaise.fr/immortels/index.html






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