La fin de la faim est-elle enfin en vue ?

La chronique économique de Philippe Jurgensen
La flambée des prix des matières premières alimentaires va aggraver la situation du milliard de personnes qui souffrent de la faim, soit un humain sur sept... Des solutions sont-elles envisageables ? L’économiste Philippe Jurgensen, fin connaisseur de la "carte de la faim" dans le monde, analysant les causes de cette terrible situation, expose ici des solutions qui pourraient permettre de gagner cette bataille. Il explique aussi les causes de l’envolée des prix des aliments de base, naturelles, conjoncturelles mais aussi dues à la spéculation... Il détaille enfin six pistes envisagées lors du dernier G20.


T�l�charger le fichier sur votre ordinateur
Références Émission afficher

Référence : CHR659
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/chr659.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida6692-La-fin-de-la-faim-est-elle-enfin-en-vue.html
Date de mise en ligne : 13 mars 2011

Cette émission a été enregistrée début mars 2011.

Le journal anglais The Economist vient de publier un dossier bien documenté montrant que d’ici le milieu du siècle, tous les humains devraient être, pour la première fois, en mesure de manger à leur faim. La famine, ce fléau historique de l’humanité, serait ainsi en voie de disparition. Dans le même temps, le dernier rapport de l’organisation internationale de l’agriculture et de l’alimentation, la FAO, montre que près d’un milliard d’humains souffrent, en plein XXIème siècle, de faim ou de malnutrition sévère ; cette situation intolérable pourrait encore s’aggraver avec la récente poussée des prix des matières premières alimentaires.

Qui a raison ?

L’ampleur du drame actuel est indéniable. Avant même la nouvelle hausse des prix alimentaires, le monde comptait encore, en 2009, selon la FAO, 925 millions de personnes souffrant de faim chronique. Une situation « inadmissible », selon les termes de son directeur général Jacques Diouf ; pourtant, ce chiffre était – pour la première fois depuis quinze ans - en net recul par rapport à celui de l’année précédente, qui dépassait légèrement un milliard. Mais cette baisse a toute chance de n’être que temporaire, compte tenu des nouvelles catastrophes naturelles qui ont entraîné raréfaction des produits et nouvelles hausses de prix. De toute façon, si l’on s’écarte des fluctuations conjoncturelles pour regarder l’évolution sur longue période, il faut bien constater que le chiffre ne s’est jamais éloigné durablement d’un milliard, - soit un humain sur sept !

Où se situent ces affamés ? Dans les pays du Sud bien sûr, essentiellement en Asie du Sud (Inde, Pakistan, Bangladesh ) et en Afrique. En valeur absolue, l’Asie et le Pacifique sont les plus touchés, avec 578 millions de personnes souffrant de sous-nutrition ; mais on en compte 238 millions en Afrique subsaharienne, et c’est là que leur proportion est la plus élevée, atteignant 30% en moyenne. La proportion d’affamés dépasse la moitié des habitants dans une vingtaine de pays, surtout africains.

Les Cassandre ont quelques raisons de dire que la situation va encore s’aggraver. En effet, la « bombe démographique » n’a pas tout à fait fini d’exploser, même si le ralentissement de la croissance de la population est maintenant marqué, y compris dans la majorité des pays du Sud. La population mondiale va continuer à s’accroître pour dépasser neuf milliards vers le tournant de ce siècle ; compte tenu de l’inertie des phénomènes démographiques, c’est là une quasi-certitude. Mieux nourrir ces quelque deux milliards et demi de terriens supplémentaires, soit 40% de plus qu’aujourd’hui, nécessitera aussi une augmentation des rations alimentaires en quantité (calories) mais aussi en qualité (protéines, vitamines, etc.) ; or un kilo de viande nécessite la transformation de trois à cinq kilos de céréales… Au total, une augmentation de moitié en quarante ans de la production agricole sera nécessaire.

Est-elle possible ? Je crois, heureusement, que oui :

- D’abord, il faut savoir que la triste situation actuelle est due davantage, j’ai déjà eu l’occasion de le dire ici, à des problèmes d’insécurité, de stockage et de transport qu’à une insuffisance globale des quantités produites. Dans beaucoup de pays pauvres, des poches de famine subsistent dans certaines provinces, alors que des surplus existent dans d’autres : c’est qu’il n’existe tout simplement pas de réseau ferré ou routier suffisant pour acheminer cette nourriture, ni d’organisation permettant de la distribuer aux populations de façon équitable. Elle est alors accaparée par des spéculateurs ou dévorée par les charançons dans des silos mal protégés… Près du tiers de la récolte indienne, par exemple, est perdue faute d’infrastructures adéquates. La carte de la faim dans le monde est beaucoup plus celle de pays marqués par la guerre civile, la désorganisation de la production, du stockage et des transports, que celle de prix trop élevés.

- Ensuite, il subsiste dans le monde de vastes quantités de terres arables non exploitées. On en trouve en Europe (où on subventionne encore des agriculteurs pour laisser leurs champs en jachère !), en Amérique du Nord et du Sud, en Sibérie… Ces surfaces - environ 10 % des terres cultivables - peuvent être facilement mises ou remises en culture . Il y en a même beaucoup, ce qui peut surprendre, en Afrique, là où règne pourtant la faim…

- Enfin et surtout, la productivité très insuffisante des terres du Sud peut beaucoup augmenter : un hectare cultivé avec des méthodes archaïques produit dix fois moins que le même hectare cultivé avec les méthodes les plus efficaces. Comme le rappelle à juste titre le patron de la FAO, « dans les pays en développement, 60% des gens sont agriculteurs mais ces derniers n’arrivent pas à satisfaire les besoins locaux, tandis que dans les pays industrialisés, l’agriculture produite par seulement 2 à 4% de la population suffit à nourrir un pays entier ».

Produire plus, oui, mais à certaines conditions

Il faudra bien sûr veiller – c’est l’un des grands enjeux écologiques – à ce que cette augmentation de productivité se fasse autant que possible avec des méthodes « douces », évitant les abus d’engrais et de pesticides de notre « agriculture intensive », mais il y a de la marge…. D’autant que les progrès de la sélection variétale – y compris, osons le dire, l’usage des OGM – permettront d’améliorer les rendements avec un minimum de dommages pour l’environnement. Une seconde « révolution verte », succédant à celle qui a déjà permis, depuis trente ans, de faire reculer la famine en Chine et en Inde, peut nous donner les armes pour gagner cette bataille de l’alimentation.

En tout état de cause, les pessimistes ont jusqu’à présent perdu car, sur la durée, la production alimentaire mondiale continue à augmenter régulièrement, à un rythme légèrement supérieur à l’accroissement de la population du globe ; l’objectif du doublement de la production d’ici à 2050 est donc bien à notre portée, avec son corollaire : la fin de la faim.

Quand le prix des aliments de base s’envole...

Tout cela n’empêche pourtant pas les prix agricoles – et, partant, ceux de l’alimentation – de se remettre à flamber, plongeant de nouveau des millions de pauvres du Tiers-Monde dans la malnutrition, voire la famine pure et simple.

- L’envolée des prix des matières premières agricoles est incontestable : le blé, le soja, le maïs, ont vu leurs prix doubler en un an ; le riz, aliment de base dans nombre de pays du Sud, a vu le sien augmenter de moitié. L’indice FAO du prix des produits alimentaires en montre les conséquences pour les populations : sur base 100 entre 2002 et 2004, il était de 140 début 2009 mais a atteint 231 en février 2011, dépassant son record de juin 2008…

- Ce renchérissement des produits de base entraîne la menace de nouvelles « émeutes de la faim », comme au Mozambique en septembre 2010, en Bolivie et en Chine centrale au début de cette année, et surtout en Égypte et dans tout l’arc sud-méditerranéen, où la demande d’une liberté confisquée par le pouvoir se conjugue souvent avec les protestations contre la cherté des denrées de base.

L’envolée des prix a pour partie des causes naturelles :

- difficultés structurelles d’abord : il s’agit notamment de la raréfaction des sols cultivables, due aux progrès de la désertification, de la salinisation, et de l’urbanisation qui, dans des pays pauvres en terres et densément peuplés comme l’Inde ou l’Egypte, prend des allures catastrophiques. Une autre cause souvent évoquée est la concurrence des cultures de biocarburants, qui se sont largement étendues. Si ce souci doit être relativisé - car il touche surtout le maïs, qui n’est que partiellement utilisé pour la consommation humaine, l’huile et le sucre, mais le riz par exemple n’est aucunement concerné -, il peut contribuer aux difficultés. Un troisième facteur structurel est l’enrichissement rapide des pays émergents. Il entraîne une augmentation de la consommation alimentaire, et surtout, le déplacement de celle-ci vers la viande et d’autres produits animaux, qui nécessitent une quantité de céréales quatre ou cinq fois supérieure à la consommation directe de ces produits sous forme de pain ou de riz.

A ces causes structurelles se sont ajoutés des accidents conjoncturels, donc réversibles.

Les catastrophes naturelles, sans doute liées au réchauffement et au changement climatique, sont de retour : sécheresses et incendies géants en Russie, en Ukraine, au Kazakhstan, inondations au Pakistan et en Australie, sécheresse la plus grave depuis deux cents ans en Chine du Nord … La situation a été aggravée, comme en 2008, par les embargos décrétés par des pays habituellement exportateurs, comme la Russie et l’Ukraine, pour réserver leurs produits à leurs propres populations.

Ces éléments de tension sur les prix alimentaires sont renforcés par les conséquences du démantèlement des filières vivrières dans de nombreux pays en développement, notamment en Afrique, sous l’égide de politiques mal conçues du FMI et de la Banque Mondiale – qui, aujourd’hui, se préoccupe heureusement davantage de l’approvisionnement local.

Reste la grande question de l’influence de la spéculation sur les cours.

Il est indéniable que le volume des capitaux en quête de placements est considérable : certains estiment le volume des « marché dérivés » de produits financiers à sept cents mille milliards de $ - 14 années de production mondiale !

Découragés de l’immobilier par la crise des « subprime », et des risques souverains par les excès d’endettement des pays européens, mais aussi des États-Unis et du Japon, ces capitaux sont en quête de nouvelles sources de gains ; ils se replient donc en masse sur les marchés des matières premières, énergétiques, minérales ou alimentaires. Or, ces derniers sont étroits (7 % seulement du riz produit dans le monde sont échangés). Ils sont aussi très volatils. Or les opérations purement financières y dominent désormais largement : sur 20 transactions, 19 sont purement financières ; une seule se traduit par une livraison physique.

- Pour les économistes les plus libéraux, la spéculation n’a pas d’effets pervers ; elle est même bénéfique, dans la mesure où elle donne du volume et de la liquidité aux marchés, les rend plus « profonds ». il serait donc impossible de prouver un lien entre hausse des prix des matières premières agricoles et spéculation. C’était la thèse soutenue dans un récent document de la Commission européenne, qui heurtait tant le bons sens qu’il a été ensuite amendé.

- A l’inverse, certains attribuent tous les dérapages aux excès de la spéculation, jugée « économiquement dangereuse et moralement inacceptable » par notre Ministre de l’agriculture Bruno Le Maire. Il est clair que celle-ci peut avoir un rôle très déstabilisateur, dans la mesure où les effets d’emballement sont fréquents : la hausse appelle la hausse, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’on est allé trop loin et que les cours s’effondrent ; de même, une pénurie attendue à la suite d’une mauvaise récolte va entraîner des comportements de couverture allant bien au-delà des besoins. Par exemple, un industriel de l’agroalimentaire va se procurer dès à présent les produits dont il n’aura besoin qu’après-demain, de crainte de les payer plus cher le jour venu ; mais derrière lui, des spéculateurs ("pure players") vont se joindre au mouvement et l’accélérer, dans un but purement financier. Mais on peut, en contrepartie, observer que la hausse des prix est restée plus modérée pour les produits agricoles que pour les métaux ou autres matières premières minérales , et que le lien entre quantités physiques et opérations financières y apparaît plus fort que sur d’autres segments du marché.

Toujours est-il que les dirigeants internationaux, réunis au sein du « G20 », ont décidé de prendre le taureau par les cornes – avec un enthousiasme variable, le Président français et la Chancelière allemande étant parmi les plus allants et les anglo-saxons étant, comme toujours, réticents à l’idée d’interférer avec le libre jeu du marché.

Plusieurs pistes s’offrent au G20 ; en voici six :

*améliorer la transparence par un bon recensement des stocks et des récoltes dans le monde ; de façon plus ambitieuse, créer des stocks mondiaux ou régionaux de régulation de produits essentiels (céréales) ; * créer des outils d’intervention pour transporter rapidement les excédents vers les régions en déficit ; * limiter les excès de la spéculation sur les marchés financiers et physiques en encadrant les « produits dérivés » sur le modèle de la loi américaine « Dodd-Franck » : il s’agirait par exemple d’imposer le passage par une chambre de compensation des affaires actuellement conclues de gré à gré et/ou d’exiger la détention d’un minimum de stock physique en couverture d’opérations financières sur les produits agricoles ; * améliorer la concertation entre les acteurs : gouvernements, institutions internationales, opérateurs des marchés ; * renforcer l’aide alimentaire en permettant au PAM (Programme alimentaire mondial) d’acheter à des prix plus stables, et en lui confiant une réserve alimentaire (et financière ?) d’urgence. * accroître la part de l’agriculture dans l’aide internationale ; cette part est en effet tombée de 19% en 1980 à 5% seulement ces dernières années. Il faudrait, selon la FAO, 45 Mds $ par an pour améliorer la ressource en eau et augmenter la productivité agricole des pays du Sud - une somme tout à fait à la portée d’un monde qui dépense mille milliards de dollars par an pour ses armements…

Ces bonnes intentions ne se concrétiseront certes pas toutes. Mais les mesures qui seront prises pourraient calmer un jeu dangereux et permettre aux progrès que j’ai décrits de se faire sentir. La production agricole progressera d’autant plus, au Sud comme au Nord, que les agriculteurs seront encouragés à innover et disposeront de débouchés stables, au lieu d’un recours exclusif à des marchés internationaux trop souvent désordonnés. C’est pourquoi il n’est, au bout du compte, pas tout à fait vain d’espérer en finir définitivement, d’ici deux générations, avec cette tare inacceptable de notre monde : la faim. Texte de Ph.Jurgensen

- Écoutez les autres chroniques Les chroniques économiques de Philippe Jurgensen
- Et aussi sa première chronique sur le même sujet La faim dans le monde






© Canal Académie - Tous droits rééservés

Notez cette émission :

Commentaires