La tragique histoire d’Alfred et Emily, de Doris Lessing

Les femmes écrivains, la chronique de Jean Mauduit
Le dernier livre publié par la grande britannique née en Perse, Doris Lessing, prix Nobel de littérature 2007, « Alfred et Emily », a été choisi par Jean Mauduit qui apprécie ce récit romanesque à l’atmosphère très anglaise, lequel dévoile en vérité la vie des parents de la romancière, histoire d’amour et de souffrances, qui développera chez Doris la haine de sa mère... Un roman magnifique et une histoire tragique !


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Émission proposée par : Hélène Renard , Jean MAUDUIT
Référence : chr629
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Date de mise en ligne : 20 février 2011

Sur les 285 pages que compte le volume, 145 sont consacrées à un récit romanesque, très "british", où dans l’Angleterre des premières années du 20ème siècle toute une compagnie de jeunes gens et de jeunes filles de bonne famille vit sa vie plus ou moins traversée d’éclairs sentimentaux, sous le regard bienveillant de Mrs Mary Lane, une femme d’influence et de bienfaisance qui est un peu la mère de tout le monde. Nous partageons ainsi la vie paisible d’un village du nom de Langerfield, non loin de Londres. Thé à 5 heures, réceptions et bals entre amis, flirts sans importance, et l’inévitable cricket. Un petit monde de jeunes gens et de jeunes filles pour qui le mariage demeure l’ambition numéro 1, et que survolent deux personnalités : Emily qui a choisi le dur métier d’infirmière alors que tous les boulevards sociaux lui étaient ouverts et dont nous suivons la remarquable carrière, jusqu’à son mariage avec un brillant médecin, son veuvage prématuré, la dépression où elle sombre. Mais aussi l’extraordinaire activité dont elle a fait preuve en créant un peu partout des bibliothèques pour enfants qui sont de véritables centres d’apprentissage de la lecture et de la culture. Et la seconde est Alfred, champion de cricket, un homme dont la beauté fascine les jeunes filles à la ronde mais qui consacre tous ses soins à veiller comme un frère sur Bert, le fils à moitié détraqué, ivrogne et violent des fermiers chez qui il travaille. Et contrairement à l’attente du lecteur Alfred n’épousera pas Emily !

L’ombre de ses parents hante la romancière

Parce qu’Alfred et Emily sont les clones romanesques des parents de Doris Lessing. Et parce que, dans la vraie vie, les choses se passent tout autrement. Alfred s’est bel et bien marié avec Emily mais la première guerre mondiale arrive ; et il en revient avec une jambe en moins, soigné dans l’hôpital même, le Royal Free Hospital, où travaille Emily qui l’assiste après son amputation. On l’équipe d’un appareillage sommaire avec lequel il vivra tout le reste de sa vie en endurant mille morts, au point de supplier vers la fin « Vous abrégez bien les souffrances d’un vieux chien, pourquoi ne pas faire pareil avec moi ? ». Quant à Emily, après quelques années heureuses avec son mari et les deux enfants qu’il lui a donnés en Iran - la Perse à l’époque - elle enterre son extraordinaire carrière d’infirmière pour rejoindre Alfred à Salisbury, capitale du Zimbabwe dans ce qu’on appelle à l’époque la Rhodésie du sud, un territoire du Commonwealth. Emily aide son mari invalide à choisir une ferme dans une région sauvage, ils font bâtir sur une éminence de terre une maison absurde, qu’elle meuble en teignant des sacs de farine pour en faire des rideaux et en fabriquant des tables et des armoires avec des caisses de paraffine. Après quoi, elle va sombrer peu à peu dans une dépression extrême, faite des regrets de son ancienne profession et des souffrances inoubliables dont elle a été le témoin, faite aussi de sa solitude, de ses rêves brisés, de la vie amoindrie qu’elle mène, du climat très dur, de l’échec de leur ferme. Quand Alfred et elle se rendent compte de leur fiasco, ils n’ont plus les moyens de retourner en Angleterre. Les voilà prisonniers à vie de ce pays sauvage. Prisonniers aussi de la maladie – le diabète – qui frappe Alfred.

Dans ce contexte difficile, une sorte de haine se développe entre Doris Lessing et sa mère. Doris fait des fugues, la première à 6 ans, (p.192). Elle veut par-dessus tout échapper à l’autorité baroque de sa mère, le lui dit avec violence, et s’engage avec elle dans une interminable querelle. C’est à la fois un épisode de la longue lutte des femmes pour leur libération et une grande histoire d’amour qui tourne mal. Partie en pension dans un collège catholique, Doris regrette sa maison mais continue d’en vouloir à sa mère. Naturellement ce n’est pas si simple (p.195).

Et c’est de l’excellente littature, bien sûr ! Autant la partie romanesque, que l’ombre de Doris me pardonne, est sinon convenue du moins attendue – un roman à l’anglaise parmi d’autres – autant la tranche biographique est forte. Ce pays de tous les dangers où la petite Doris nourrit une peur panique des animaux qui hantent la brousse, les léopards, les serpents, les insectes venimeux ; cette solitude loin de tout ; ce huis clos domestique entre un père infirme et une mère foudroyée qui n’est plus que l’ombre d’elle-même ; oui, tout cela est magnifique.

On y trouve la clé du talent de Doris Lessing qui, si jeune, a vu tant de choses, qui a connu les aspects les plus noirs de la vie, qui a pris conscience du malheur des hommes et de l’injustice dont ils sont accablés en fonction de leur couleur de peau. Comment s’étonner si la seconde guerre mondiale l’amènera à adhérer à un petit groupe marxiste qui œuvre pour la fin de l’Apartheid ? Elle se met à publier en 1951, à 32 ans, et son premier ouvrage est un recueil de nouvelles inspirées de son expérience africaine. C’est dire si tout cela l’a marquée, et l’intérêt de ce ultime témoignage. « Alfred et Emily » peut être considéré comme un de ces messages d’avant la mort où l’essentiel remonte.

texte de Jean Mauduit.

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Doris Lessing, Alfred et Emily, éditions Flammarion, 2010






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