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Agir et ressentir. Colloque Regard sur l’homme contemporain (3/3)

avec Jean Robert Armogathe, directeur d’Etudes à l’EPHE, Alain Berthoz et François Gros, de l’Académie des Sciences
Qu’ils soient philosophe, théologien, juriste ou scientifique, les intervenants de ce colloque s’intéressent aux dimensions morales, spirituelles et du droit qui font partie intégrante des représentations psychiques et des comportements humains. Regard sur l’homme contemporain est un cycle de trois colloques. Canal Académie retransmet ici le deuxième colloque en trois émissions. Retrouvez dans ce troisième et dernier volet le père Jean-Robert Armogathe et Alain Berthoz. Quant à François Gros, il apporte des conclusions à l’ensemble des interventions de ce colloque.


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Référence : col655
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Date de mise en ligne : 23 janvier 2011

Morale et science : agir et connaître

Par le père Jean-Robert Armogathe, directeur d’Etudes à l’EPHE (Sorbonne)
Le primat de l’action Il est bien difficile de définir l’action. Aristote savait que son maître Platon avait lié l’action au verbe dans le Sophiste, fort astucieux mais incomplet. Le mot “action” désigne aussi des attitudes très différentes. On a pu dire que c’était l’idée intuitive d’action qui permettait de classer les verbes plutôt que l’inverse. Dans “Je construis une maison” le verbe construire est l’action. Mais quand je dis “je suis triste”, ce n’est pas le même sens.

Jean-Robert Armogathe
Jean-Robert Armogathe
© Canal Académie

Les philosophes contemporains sont divisés entre une théorie unitaire de l’action et une théorie pluraliste. Je vous proposerais un constat minimaliste qui évite de prendre partie.

Toute action est détermination selon moi. On “agit pour”. Je définirais l’action par ce qui n’est pas l’action, c’est-à-dire le chaos. C’est ce qui sépare la puissance de l’acte. Dans le passage entre les deux, il y a un vecteur de détermination. On n’agit pas au hasard. Tout est possible mais lorsqu’une chose est faite, c’est la seule qui est réalisée. Toute puissance reste indistincte et participe de la contingence, mais l’acte appartient déjà au passé. Tout acte est irrémédiable dans ce temps humain qui est irréversible. Quand j’agis “je” est déjà derrière moi. Une action c’est un parcours qui part d’un point d’origine et transite jusqu’à une fin. Et ce parcours est sous-tendu par une volonté qui est mise en mouvement par un désir.
Agir, c’est passer du repos au mouvement. C’est ce que Thomas d’Aquin appelle “l’action transitive” où j’agis sur un objet. Cette approche causaliste a été fortement critiquée. Mais je constate en historien et en témoin de l’actualité philosophique qu’elle a retrouvée une crédibilité.

Une action intentionnelle
Une action tend vers un effet. Nous sommes ici dans le domaine de l’intention. L’action peut tout autant expliquer et faire comprendre, ce qui convient à tout type de démarche scientifique. Ce qui rélève de la morale, ce n’est pas l’action, c’est la fin de l’action, ce que l’action tente à obtenir, à effectuer ou à dominer. Est-ce que la fin justifie les moyens ? Tout dépend de la manière dont on va décomposer l’acte humain : Il peut être tout entier de manière unitaire tendu vers une fin. Ou il peut être décomposé en atome d’actes qui seront reportés à la conformité et aux exigences morales. Dans tous les cas, intentions globales ou somme des intentions particulières, c’est bien sur la fin de l’action que portera le jugement moral ; mais cette fin de l’action est déterminée par le désir.
[…]
Écoutez la totalité de l’intervention de Jean-Robert Armogathe.

Le changement de point de vue : un des fondements cognitifs de l’empathie et de la tolérance ?

Par Alain Berthoz, neurophysiologiste, membre de l’Académie des sciences

Mon sujet porte la manipulation mentale des points de vue.
« Notre siècle s’ouvre sur des paradoxes concernant les progrès de certains aspects de la vie sociale. On assiste à des excès de laxisme, d’autoritarisme. La pensée libre connaît des moyens sans précédent de s’exprimer et en même temps se produit une montée des fanatismes. La généreuse idée de la déclaration universelle des droits de l’homme du siècle des Lumières est menacée par une tenace résurgence de la haine d’autrui.
Dans tout ceci, la pluralité d’interprétation suppose que l’on puisse changer d’opinion et de points de vue sur le monde et sur autrui, que l’on puisse accéder à ce que Maurice Merleau-Ponty appelait “la pensée libre”.

La pluralité d’interprétation, la capacité de changer de point de vue est un des fondements de la tolérance. Pourtant, au cours de l’histoire, on a souvent utilisé les enfants pour les endoctriner, enfermer leur cerveau dans des schémas mentaux rigides qui engendrent l’intolérance, la haine, le fanatisme ou la dépendance cognitive.
Il est intéressant de voir dans l’histoire qu’on a endoctriné des enfants de 7-8 ans et 14-15 ans que ce soit dans les jeunesses hitlérienne, ou avec Pol Pot...
Aujourd’hui encore, les enfants sont endoctrinés. C’est le cas des « enfants de la guerre » du Sierra Leone ; des jeunes de 14 ans qui avaient subi eux-mêmes des violences ; ce sont les attentats suicides, les sectes, les jeux de rôles cybernétiques auxquels les enfants se prennent au jeu.

En neurophysiologiste, je voudrais vous parler de ces mécanismes qui permettent cet enfermement.

L’hypothèse que j’aimerais vous proposer est la suivante : pour lutter contre un enfermement mental et susciter la tolérance, il faut pouvoir changer de point de vue sur le monde, il faut être en mesure de manipuler les représentations et les idées.
Or l’enfant ne peut changer de point de vue que vers l’âge de 8-10 ans. C’est un âge que nous appelons en biologie “période critique du développement cognitif” de l’enfant. C’est à cette période de leur vie que l’on choisit de les endoctriner.

Une des fantastiques propriétés du cerveau est que nous ne faisons pas qu’analyser les propriétés du monde. Le cerveau impose au monde ses hypothèses, ses règles d’analyses, ses a priori. Le monde perçu est une interprétation. » [...]
Écoutez la totalité de l’intervention d’Alain Berthoz.

Réflexions générales par Francois Gros, Secrétaire perpétuel honoraire de l’Académie des sciences

« Le père Bernard Sebouë nous a montré les divers chemins qui peuvent nous conduire à la spiritualité et les diverses formes qu’elles peuvent revêtir. Il nous dit à quel point cette spiritualité est co-substantielle à l’être humain et comment elle se reflète dans nos comportements, que l’on soit croyant ou non croyant.
Même rejetée par certains, elle est une sorte de constante de notre pensée. Il propose la démarche de discernement spirituel.

Michaël Saint-Chéron est un homme de dialogue inter-religieux, interculturel, passionné de sciences. Le biographe de Malraux, Levinas, Elie Wiesel analyse pour nous le ressac fantastique entre la spiritualité pure et les très graves événements que nous avons vécus au XXe siècle. Il s’intéresse aussi au rapport entre spiritualité et interrogations de la vie moderne.

Pour Dominique Wolton, le danger qui nous menace est celui d’un « babélisme » par hyperspécialisation, à la fois dans le domaine des sciences et entre les sciences et la société. Le problème de la communication est central dans notre siècle. Regardez dans certains pays ces hommes qui utilisent des téléphones portables alors qu’ils n’ont même pas de quoi manger. Faire communiquer les hommes n’implique pas d’avoir les outils technologiques pour le faire, mais qu’ils aient tout simplement la volonté de le faire.

Gérard Teboul a développé dans son intervention les concepts de droit, moral et éthique, en insistant sur la relativité du droit national par rapport au caractère plus essentiel du droit international. La bioéthique est née après la fin de Seconde guerre mondiale pour définir des limites aux expérimentations et dégager des principes. Mais peu à peu, les avancées de la biologie contemporaine comme le développement des techniques de procréation médicalement assisté, ont élargi le champ d’analyse et d’intervention de la bioéthique

Le père Jean-Robert Armogathe s’est attaqué à la problématique de l’action ; un sujet important car l’homme évolue dans un monde de plus en plus mécanisé, il est régi par des automatismes techniques, une communication de plus en plus étendue.

Alain Berthoz dans son propos a analysé en neurophysiologiste et psychologue, le processus mental émotionnel et intellectuel qu’est l’empathie. L’objectif du cycle est de mieux connaître les moteurs sociologiques, physiologiques, spirituels, politiques ainsi que l’imaginaire de l’homme contemporain pour faciliter une compréhension mutuelle et amener le cas échéant chacun de nous à changer de point de vue dans un effort concerté de tolérance ».

En savoir plus :

Poursuivez l’écoute des interventions du colloque Regard sur l"homme contemporain qui avait lieu en novembre 2010 à l’Institut de France :
- L’influence de la spiritualité dans le comportement humain. Colloque Regard sur l’homme contemporain (1/3)
- Morale et communication : les fondements de la société humaine ? Colloque Regard sur l’homme contemporain (2/3)

Et accédez au premier cycle de colloque Regard sur l’homme contemporain qui avait lieu en juin 2010 :
- La génétique et l’immunologie pour mieux comprendre l’homme. Colloque Regard sur l’homme contemporain (1/2)
- La psychologie cognitive et le rapport sience/politique pour mieux comprendre l’homme. Colloque Regard sur l’homme contemporain

Le troisième et dernier cycle se déroulera en juin 2011. Entrée libre sur inscription, à l’adresse suivante : www.hommecontemporain.org

- Alain Berthoz
- Alain Berthoz sur Canal Académie


Bérénice Tournafond est l’organisatrice du colloque. Elle est juriste, diplômée d’étude supérieure en droit, chargée d’enseignement à l’Université de Paris XII et chef d’entreprise. Elle anime depuis plusieurs années, avec la participation d’académiciens, d’universitaires et de professionnels, un groupe de réflexion sur le système politique économique et social avec la préoccupation principale de replacer l’Homme au cœur de ces sujets et de lui redonner dans la société une place qui soit conforme à ses aspirations profondes. Elle a organisé plusieurs colloques sur l’identité, la justice, le logement, la médecine, la participation à la vie politique… Elle réfléchit entre autres sur l’incidence émotionnelle du droit et des systèmes politiques sur l’homme.
Elle est l’auteur de plusieurs articles et coauteur de l’ouvrage La démocratie d’apparence édité par François Xavier de Guibert.






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