Denis Knoepfler : La patrie de Narcisse, quand l’archéologie rencontre le mythe

Membre associé étranger de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur au Collège de France
Comment s’est construit le mythe de Narcisse, ce beau jeune homme amoureux de son reflet ? A quelle époque et dans quelle partie de la Grèce ? Denis Knoepfler, qui a mené, durant plus de quarante ans, des fouilles archéologiques et épigraphiques en Erétrie, dans l’île grecque d’Eubée, avance une nouvelle hypothèse sur l’enracinement de ce héros et sur le culte qui lui était rendu.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : PAG881
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Date de mise en ligne : 20 mars 2011

Nous connaissons tous cette figure mythologique, celle du beau jeune homme, Narcisse, qui se mirant dans l’eau d’une fontaine, tombe amoureux de son reflet. Cette figure n’est-elle qu’imagination, reprise par les artistes ou les écrivains, ou bien s’appuie-t-elle sur des données précises que l’archéologie et l’épigraphie peuvent révéler ? Notre invité Denis Knoepfler, membre associé de l’Académie des inscriptions et belles-lettres depuis 2003, vient de publier, aux éditions Odile Jacob, un ouvrage de fond sur ce mythe, intitulé "La patrie de Narcisse" qui porte en sous-titre : Un héros mythique enraciné dans le sol et dans l’histoire d’une cité grecque.

<i>Narcisse</i>. Dessin à l'encre de Paul Valéry, conservé au musée Paul Valéry de Sète.
Narcisse. Dessin à l’encre de Paul Valéry, conservé au musée Paul Valéry de Sète.

- Denis Knoepfler, de nationalité helvétique, est un helléniste réputé, professeur au Collège de France où il tient la chaire d’épigraphie et d’histoire des cités grecques. En Suisse, il a enseigné la langue et la littérature grecques à l’université de Neuchâtel, puis à Genève. Et à l’Académie suisse des sciences humaines à Berne, il est expert pour l’épigraphie et la numismatique grecque. Il est également membre étranger de l’Ecole française d’Athènes. Durant près de 40 ans, et même un peu plus confie-t-il, il a mené de nombreuses campagnes de fouilles archéologiques, surtout en Béotie et en l’ile d’Eubée, en particulier dans sa région appelée l’Erétrie (il situe d’ailleurs cette région au tout début de cette émission).

- Puis il rappelle deux sources littéraires essentielles qui mentionnent ce mythe :
- Ovide, dans les Métamorphoses au chapitre III (350-510).
- Pausanias : Périégèse, ou description de la Grèce (livre IX) II è siècle ap.J.-C.
- Sans omettre le géographe Strabon qui qualifie Narcisse "d’Erytréen".

"Jusqu’à présent, précise notre invité, il était admis par tous que Narcisse est une figure du panthéon béotien, dont le berceau doit être situé quelque part aux confins du territoire de Thèbes et du lac Copaïs, plus précisément dans la partie septentrionale du pays de THESPIES" . C’est là qu’on l’a toujours situé, en Béotie, sur les pentes de l’Hélicon.

Le Beau Narcisse. Caricature du ministre Salvandy par Honoré Daumier. Lithographie conservée à la Bibliothèque nationale de France.
Le Beau Narcisse. Caricature du ministre Salvandy par Honoré Daumier. Lithographie conservée à la Bibliothèque nationale de France.

- Néanmoins plusieurs trouvailles archéologiques et épigraphiques autorisent Denis Knoepfler à avancer une autre hypothèse : la véritable patrie de Narcisse se situe en Erétrie. Il explique les deux inscriptions qui mentionnent la "tribu" des Narkittis (découvertes, l’une en 1973 et l’autre en 1975). Ces inscriptions permettent de comprendre le mode d’organisation de la démocratie érétrienne, en "tribus" (il en a identifié 6) qui chacune porte le nom d’un héros célèbre. Or, Narcisse est bien le héros de la tribu des Narkittis (les deux "s" de Narkissos sont devenus deux "t", ce qu’expliquent aisément les linguistes). Ces données font "remonter le temps" : Narcisse, bien que mentionné seulement à l’époque romaine, aurait donc été l’objet d’un culte au moins en 500 av. J.-C. et sans doute même au IIe millénaire avant notre ère.

Narcisse dans l’art

Deux élèves en classe préparatoire aux grandes écoles d’art, du cours Koronin, à Paris, qui ont particulièrement travaillé sur le mythe de Narcisse dans l’art, posent à notre invité une question :

Anna Mollière : Le mythe de Narcisse a-t-il beaucoup été représenté en art et si oui, pourquoi a-t-il tant inspiré les créateurs ?

- Réponses de notre invité qui distingue les oeuvres d’art de l’époque de l’Antiquité, et notamment les nombreuses mosaïques le figurant à Pompéi (une cinquantaine), des oeuvres d’art plus tardives, notamment celle du XIV è siècle, attribuée à Mocetto reproduite au plafond du musée Jacquemart-André à Paris. Puis, Le Caravage, Poussin et enfin Dali, pour n’en citer que quelques uns. Et même un dessin caricature de Daumier, et un dessin de Paul Valéry, de l’Académie française.

La Béotie antique, avec l'indication d'un itinéraire conjectural de l'expansion du mythe de Narcisse le long de la vallée de l'Asopos.
La Béotie antique, avec l’indication d’un itinéraire conjectural de l’expansion du mythe de Narcisse le long de la vallée de l’Asopos.

Pierre Guillard : "Quelle est l’oeuvre d’art que, personnellement, vous préférez ?"

- Réponse : l’une d’entre elles au moins, celle du Caravage où l’on voit Narcisse et son reflet, dans une même unité, sans aucun autre élément. Mais celle de Mocetto, au plafond, a l’avantage de faire figurer en arrière plan une cité, justement, et c’est bien ce que je démontre : que Narcisse est le héros d’une cité grecque.

Cette émission sera complétée par une autre, plus courte, dans laquelle les élèves de Koronin détailleront Narcisse en arts, en littérature et en musique.

Le site de l’Académie des inscriptions et belles-lettres fait mention des principales publications de M. Denis KNOEPFLER ainsi que le site du Collège de France.

Sa leçon inaugurale "Epigraphie et histoire des cités grecques" 2004 est parue aux éditions Fayard et on peut la télécharger sur le site du Collège de France à la rubrique liste des professeurs.

Pour un aperçu du site et de l’histoire d’Érétrie et une bibliographie générale, voir Érétrie. Guide de la cité antique (2004), par Pierre Ducrey, Sylvian Fachard, Denis Knoepfler et Thierry Theurillat.

Érétrie est l’une de ces cités qui ont fait la grandeur de la Grèce antique. Son territoire est occupé depuis le début du IIIe millénaire av. J.-C.. De ce long passé, la ville a conservé d’importants vestiges : le Théâtre, le Sanctuaire d’Apollon, plusieurs autres temples et sanctuaires, le Gymnase Nord, des quartiers d’habitation, quelques chefs-d’œuvre artistiques (scultpures, vases), de nombreuses inscriptions sur pierre, des monnaies. Le musée et les sols de la Maison aux mosaïques offrent un reflet de ces splendeurs passées. L’ancienne Érétrie a connu une nouvelle vie depuis le XIXe siècle. L’exploration des vestiges du passé a commencé voici environ 125 ans et elle se poursuit. Le présent volume, richement illustré de photographies, de plans et de dessins, retrace l’histoire de la ville et de ses habitants et présente une description détaillée de ses monuments.






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