Les paradoxes de l’emploi

La chronique économique de Philippe Jurgensen
Le thème de l’emploi est ici décortiqué par Philippe Jurgensen. Quelle est la situation réelle de notre pays sur ce plan ? A combien se chiffre le nombre de chômeurs ? L’économiste nous propose un tour d’horizon pour mieux comprendre les problématiques liées au travail.


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Date de mise en ligne : 16 janvier 2011

Cette chronique a été enregistrée mardi 11 janvier 2011.

La situation de l’emploi est revenue au premier rang des préoccupations des Français. Un sondage Harris publié il y a quelques jours montre qu’elle est le premier souci pour 87% des Français, loin devant le système social et l’insécurité, qui n’inquiète « que » 49% de nos compatriotes. Ce n’est pas sans raison : la crise a fait remonter le taux officiel de chômage à près de 10% de la population active (9,4% officiellement ), et il tend à stagner à ce niveau élevé malgré la sortie de crise, il est vrai très progressive, que nous vivons. Deux tiers des Français interrogés estiment même qu’il va encore augmenter. Comment en sortir ? Pour juger des chances de succès des stratégies proposées par les uns et les autres, il faut d’abord revenir sur quelques paradoxes apparents.

2,7 millions de chômeurs qui sont en réalité plus de 4 millions

Chacun sait que le chômage est un phénomène de masse. Mais quel est le nombre exact de nos concitoyens touchés ? Il y a en effet plusieurs manières de les décompter.

Si l’on prend la définition la plus stricte, c’est à dire la catégorie A de la classification officielle (qui correspond à des personnes cherchant du travail, n’en ayant trouvé aucun même à temps partiel et immédiatement disponibles), il y avait en France métropolitaine 2,7 millions de chômeurs fin 2010. Il faut leur ajouter environ 250 000 demandeurs d’emploi dans nos départements d’outre-mer ; mais surtout, de nombreuses personnes ayant travaillé à temps partiel souhaiteraient un emploi à temps complet . Si l’on ajoute ces personnes sous-employées, on atteint un total de 4 millions de chômeurs .

Il faut tenir compte aussi des quelque six cent mille personnes inscrites à Pôle emploi qui sans être immédiatement disponibles (pour des raisons familiales ou de stage de formation par exemple) souhaiteraient retrouver un emploi à brève échéance . Si enfin on leur ajoute les centaines de milliers de « découragés » et de radiés - des personnes qui souhaiteraient en réalité travailler mais ne se présentent même plus aux services de l’emploi, n’en attendant ni propositions ni soutien – le total approche même les cinq millions, c’est à dire 18% de la population active – plus d’un Français sur six.

Jeunes et seniors ne sont pas concurrents sur le marché de l’emploi

Cette affirmation est contre-intuitive : bien des jeunes se sont mobilisés, l’an dernier, contre la réforme des retraites en pensant que la prolongation d’activité des seniors allait bloquer des places qui ne se libéreraient plus à temps pour eux.

Et pourtant, force est de constater que notre pays a le triste privilège de cumuler une proportion particulièrement élevée de jeunes au chômage et un niveau d’emploi faible des seniors. Le taux de chômage des moins de 25 ans est de plus d’un cinquième de l’effectif et, comme on sait, il avoisine 40% dans certains quartiers « sensibles », alimentant leur déstructuration sociale . Mais la France est aussi l’un des pays d’Europe où la proportion de seniors au travail est la plus faible : à 58 ans, un Français sur deux est déjà sans emploi, et 39% seulement des 55-64 ans sont au travail , contre 56% en Allemagne et une moyenne européenne de 50% .

Ce constat est confirmé par l’examen des situations à l’étranger : ce sont les mêmes pays qui emploient une forte proportion de leurs jeunes et de leurs vieux ; tel est notamment le cas de l’Allemagne, du Royaume-Uni et des pays scandinaves.

Il ne suffit pas de constater cette situation ; encore faut-il tenter de l’expliquer. Il est probable que ces situations meilleures « aux deux bouts de la chaîne » chez nos voisins s’expliquent par une plus grande flexibilité de leur marché du travail – par exemple, on y accepte plus facilement que chez nous de changer de résidence ou de métier -, par une meilleure adaptation tant de l’enseignement initial que de la formation professionnelle en cours de carrière, voire par une organisation plus efficace des services de l’emploi. Relevons aussi que, loin d’être concurrent de l’emploi des jeunes, celui des seniors le facilite souvent, à travers des formules telles que le tutorat, l’apprentissage, ou la formation en alternance… L’emploi dans les services ne compensera pas les pertes d’emplois industriels

Les « services », au sens large, représentent certes désormais dans nos économies la grande majorité des emplois – environ les trois quart du total. Mais ce serait une erreur de croire que ces activités vont continuer à fournir des emplois pour remplacer tous les emplois industriels perdus, notamment du fait des délocalisations vers des pays émergents qui tendent à devenir les « usines du monde ».

Certains économistes ont cédé à cette tentation, envisageant un avenir où il n’y aurait presque plus de production matérielle dans nos pays, qui se concentreraient sur les activités de conception et la production virtuelle. Sans parler du danger stratégique d’un tel choix, il repose sur une illusion. En effet, près de la moitié des activités de services sont directement liées à l’industrie : lorsqu’une entreprise transfère à un sous-traitant, comme c’est la mode, son service de paye, de comptabilité ou d’après-vente, elle transfère au secteur des services des emplois qui étaient auparavant industriels, mais sans changer leur nature réelle ; et si l’activité industrielle qui est la base de ces services d’appui disparaissait, ils disparaîtraient eux-mêmes, avec leurs emplois.

Les responsables qui se préoccupent de défendre et de relancer l’activité industrielle de notre pays ont donc raison. Aucune économie ne pourra, dans la mondialisation, continuer à prospérer et à créer de nouveaux emplois sans une base industrielle solide.

Le « partage du travail »

Le « partage du travail » ne serait une solution au problème du chômage qu’à des conditions draconiennes, qui n’ont jamais été mises en oeuvre.

C’est à cette lumière qu’il faut considérer le débat renaissant sur les « 35 heures ». D’une part, constatons que les 35 heures sont, sans avoir été imposées par la loi, en vigueur de fait chez la plupart de nos voisins, mais avec plus de flexibilité dans l’application. De plus, la majorité des économistes admettent que la réduction de la durée du travail a créé des emplois en France – sans doute autour de 300 000, au tournant de ce siècle ; 800 000 emplois au total auraient été créés ou maintenus grâce à la réduction du temps de travail depuis 1993. Mais ces effets directs favorables disparaissent si l’on tient compte de l’effet dépressif de ces mesures sur la croissance et la compétitivité, qui conduit à terme à des pertes d’emplois sans doute supérieures au gain initial.

En effet, la baisse d’environ 11% de la durée du travail sans perte de salaire qui a été décidée signifiait une perte de compétitivité pour les entreprises, à hauteur de la partie laissée à leur charge. Et il faut sans doute voir là l’une des causes de nos pertes de parts de marché à l’exportation, qui réduisent d’autant la croissance, car les exportations sont un des moteurs de la demande au même titre que la consommation intérieure, alors que les importations ne donnent de l’empli qu’à l’étranger. Quant à la partie, importante, qui a été compensée par des allègements de charges pour les entreprises, on sait que ces allègements coûteux – plus de dix milliards d’euros – ne tombent pas du ciel ; ils doivent être financés par autant de prélèvements fiscaux, qui freinent consommation et investissements et dépriment l’emploi.

La seule manière adaptée de partager le travail serait de mettre réellement en oeuvre l’idée de solidarité entre personnes ayant un emploi et chômeurs –« insiders » et « outsiders », diraient les économistes anglo-saxons-. Telle était la vraie logique du partage des emplois. Partant de l’idée (d’ailleurs contestable) qu’il existe une quantité donnée de travail à se répartir et que la part de gâteau de chacun des bénéficiaires pourrait se réduire un peu pour faire place à de nouveaux participants, elle aurait supposé que les salariés acceptent, pour parodier un slogan fameux, de « gagner moins pour travailler moins ». Proposition logique économiquement, mais politiquement difficile, on l’admettra – si bien que nul n’a jamais osé mettre réellement en avant cette idée. Mais travailler moins pour gagner autant, ce n’est tout simplement pas possible, du moins pas d’un seul coup, parce que les miracles n’existent pas en économie ! Certes, la durée du travail tend, historiquement, à se réduire grâce aux progrès de productivité (et il faut s’en réjouir), mais progressivement, pas en une seule fois et par la loi.

L’enrichissement de la croissance en emplois est une fausse bonne nouvelle

Enrichir la croissance en emplois, c’est, aux yeux des économistes, obtenir un plus grand nombre d’emplois pour un taux de croissance donné. C’est aussi être dans une situation où l’économie commence à créer des emplois plus rapidement qu’auparavant, en période de redémarrage. C’est bien ce que l’on constate actuellement : nettement plus forte que celle de 1993 - qui avait entraîné un recul de la production de 2%, alors que nous avons perdu plus de 5% de valeur ajoutée entre 2007 et 2009 - la crise que nous venons de traverser a pourtant entraîné un peu moins de pertes d’emplois au total (-3,5% contre – 3,8% à l’époque) . De plus l’augmentation des effectifs salariés a repris en France dès fin 2009 et s’est poursuivie – à un rythme certes modeste d’environ cent mille par an - en 2010 , malgré une croissance limitée à 1,6%. De fait, notre économie recommence à créer des emplois (en net) dès un taux de croissance légèrement supérieur à 1% ; il aurait fallu, naguère, au moins un point de croissance de plus pour obtenir ce résultat.

Cet enrichissement de la croissance en emplois ne doit rien au hasard : il résulte de politiques volontaristes. En particulier, la concentration des allègements de charges sur les bas salaires a permis de protéger les emplois peu qualifiés, très exposés à la concurrence des pays à bas coût de revient, voire de susciter la création de nouveaux emplois de ce type .

Mais cet effort en direction d’emplois plus « basiques » - souvent situés dans le secteur des services à la personne, où les améliorations permises par le progrès technique sont plus faibles - a aussi de graves inconvénients ; car, vu d’un autre côté, il est synonyme de faibles progrès de productivité. C’est également ce que l’on constate : la productivité globale du travail, qui progressait en France au rythme d’environ 1,5% par an depuis vingt ans, a pratiquement cessé de s’améliorer avec la crise : elle se situe au même niveau en 2010 qu’en 2007 . Dans les secteurs marchands, une étude de l’INSEE montre que la productivité horaire du travail croissait de plus de 5% l’an à l’époque des « Trente glorieuses » (1945-1973), d’un peu plus de 2% l’an seulement dans les années 80 et d’1,5% seulement depuis le début de ce siècle.

Or, les progrès de productivité sont la clef de l’avenir. La production d’un pays, c’est à dire sa richesse et son niveau de vie, sont directement fonction d’une part, de la quantité de travail fournie (c’est-à-dire de la population en activité et du temps travaillé par chacun) et d’autre part de la productivité de ce travail ;, celle-ci résulte elle-même de l’incorporation du progrès technique dans le processus de production et de la qualité de l’organisation. Si l’innovation technologique et l’investissement productifs sont faibles, ce qui est malheureusement le cas en France aujourd’hui, l’appareil productif vieillit et la capacité concurrentielle du pays recule.

Il ne faut pas chercher ailleurs la cause du déficit marqué de notre commerce extérieur et des pertes de part de marché très préoccupantes de notre pays. Ces pertes de parts de marché sont manifestes non seulement à l’échelle mondiale face à la concurrence des pays émergents, mais même par rapport à nos voisins européens, qui offrent à peu près le même niveau de protection sociale que le nôtre et partagent avec nous une monnaie forte, l’euro : c’est ainsi que la part de la France dans les exportations totales de la zone euro a régressé de 17 à 13% en quinze ans, alors que celle de l’Allemagne par exemple progressait .

En résumé

En résumé, sans productivité, peu de croissance et pas de compétitivité ; c’est la route du déclin.

Les considérations qui précèdent tracent les lignes d’une politique de l’emploi qui pourrait et devrait être plus efficace que l’actuelle – car il n’est pas question de se résigner en se disant, selon un propos célèbre, que contre le chômage, « on a tout essayé ».

Avant tout, il faut multiplier les efforts pour que notre système d’enseignement et de formation professionnelle soit modernisé, dynamisé et ouvert sur l’entreprise. Il faut continuer à rendre la durée du travail plus flexible et encourager la mobilité, géographique et professionnelle, à toutes les étapes de la vie. Il faut lier l’indemnisation du chômage à des incitations suffisantes au retour à l’emploi. Il faut favoriser l’investissement productif, la recherche et l’innovation, la prise de risques créatifs par les entrepreneurs comme par les épargnants. Il faut enfin alléger les charges fiscales et sociales pesant sur les salaires – et pas seulement les bas salaires – en trouvant des recettes compensatrices par la « TVA sociale » ou TVA anti-délocalisations, comme on voudra.

Vaste programme ? Certes, mais c’est moins dans un excès d’ambition qu’au contraire dans une morne résignation que résiderait le véritable danger pour notre pays.

Texte de Philippe Jurgensen

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Philippe Jurgensen
Philippe Jurgensen

Philippe Jurgensen est professeur d’économie à l’IEP de Paris et président de l’Autorité de Contrôle des Assurances et Mutuelles depuis 2004.

Quelques ouvrages de Philippe Jurgensen :
- Écu, naissance d’une monnaie, éditions Jean-Claude Lattès, 1991 – Ouvrage lauréat du Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques
- L’Euro pour tous, éditions Odile Jacob, Paris, février 1998
- Le Guide de l’euro pour tous, éditions Odile Jacob, Paris, 2001
- L’Erreur de l’Occident face à la mondialisation, éditions Odile Jacob, Paris, 2004
- L’Économie verte, éditions Odile Jacob, 2009

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