Le philobiblion

Le premier traité de l’amour des livres
Le philobiblion composé vers 1340, est le premier traité de l’amour des livres. Son auteur Richard de Bury évêque de Durhan était chancelier d’Angleterre. L’édition princeps date de 1473, la première traduction française de 1856.


T�l�charger le fichier sur votre ordinateur
Références Émission afficher
Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
Référence : pag094
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/pag094.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida649-Le-philobiblion.html
Date de mise en ligne : 11 avril 2006

A Londres, au 81 Pall Mall, à deux pas de King street, se tenait autrefois la librairie de Beriah Botfield (1807-1863). Celui-là, antiquaire distingué et bibliographe, était aussi membre du Roxburghe Club réunissant les plus grands bibliophiles anglais depuis 1812. Les goûts de Botfield étaient conventionnels pour l’époque : incunables, classiques et bibles, imprimés de préférence sur vélin, pas le papier, la peau. Il s’intéressait aussi aux ouvrages d’histoire naturelle et aux livres comportant des planches couleurs, aussi bien modernes qu’anciens. S’il tenait à un état de parfaite conservation de ses volumes, il aimait à les faire relier en plein maroquin orné de fers par Simié, Bozérian jeune, Roger Payne ou Charles Lewis. Un habit neuf et de luxe pour un monument ancien prestigieux.

Botfield mourut à l’âge de 56 ans. Sa bibliothèque fut conservée intacte, dans sa famille, à l’exception des manuscrits vendus au cours des quinze dernières années. Finalement, on demanda 1994, à Christie’s de mettre en vente la partie la plus importante de cette bibliothèque. Elle nécessita une dizaine de vacations. Parmi les incunables, les Bibles, les impressions en grec, et autres classiques constituant le catalogue Botfield, se trouvait une édition princeps du Philobiblion de Richard de Bury, imprimé à Cologne en 1473 (in-4° de 48 ff. à 26 l. par page). Cet ouvrage est important pour les bibliophiles, car il s’agit du premier traité de l’amour des livres, composé au quatorzième siècle par Richard d’Aungervile, dit Richard de Bury, évêque de Durham et Grand Chancelier d’Angleterre (1287- 1345). Celui-ci s’étant retiré de la vie politique, vers 1343, avait décidé de ne plus vivre qu’au milieu de ses livres. Il n’en était pas moins homme de Dieu car l’un de ses commandements tenait en quelques lignes : « Non seulement nous remplissons un devoir envers Dieu en préparant de nouveaux volumes mais nous obéissons à l’obligation d’une sainte piété, si nous les manions délicatement, ou si, en les remettant à leurs places réservées, nous les maintenons dans une conservation parfaite, de façon qu’ils se réjouissent de leur pureté et qu’ils reposent à l’abri de toute crainte, lorsqu’ils sont placés dans leurs demeures ». Des paroles qui datent de 1340, au siècle où Dante expirait, tandis que Pétrarque et Boccace abordaient la littérature.

Richard d’Aungervile était vraisemblablement Normand et sans doute moine bénédictin. Nommé précepteur du prince de Galles, le futur Edouard III, il gravit les échelons qui devaient le conduire à la chancellerie du sceau. On sait qu’il mena des missions diplomatiques en Avignon, auprès du pape Jean XXII, ainsi qu’en France. C’est au cours de l’une d’elles qu’il rencontra Pétrarque. Le poète a raconté cette entrevue dans une lettre intitulée Tule sive Tyle : « II se tint à propos de cela, il est vrai, une conversation édifiante entre moi et Richard, alors Chancelier du roi d’Angleterre, l’un des hommes les plus naturellement brillants et férus de littérature qui se pût rencontrer, et qui, bien que né et éduqué en Angleterre, favorisant depuis l’adolescence un goût irrémédiable pour les pensées anciennes, une avidité de savoir incommensurable, fît montre, de surcroît, d’un intérêt si scrupuleux pour les questions les plus futiles comme pour les interrogations les plus doctes. » Bury avait pris, par exemple, l’habitude de déjeuner en s’entendant lire un livre d’Aristote dans sa version latine ou, plus simplement encore, le livre de l’un de ses auteurs latins de prédilection, tels qu’Horace, Ovide, Martial, Suétone, Sénèque et, parmi les Pères de l’Église, saint Augustin et saint Jérôme. Sa bibliothèque était, paraît-il, aussi importante que celles de tous les évêques anglais réunis.

Bury engagea la rédaction du Philobiblion alors qu’il était malade et n’avait plus que deux ans à vivre. Cet ouvrage est ce que les Anglais nommaient au siècle dernier une autobiography, c’est à dire un récit au cours duquel « l’auteur entremêle ses pensées et les événements qui ont agité sa vie ». Ce texte serait aussi le premier monument littéraire de ce genre composé durant la période médiévale, et... le dernier classique latin. « Qui ne frémit d’horreur d’un si funeste holocauste, où l’encre est offerte à la place du sang ! » devait écrire Bury à propos de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Prévoyant les méfaits des prêts, il établit une règle pour faciliter la communication des livres aux étrangers : « Si on vous demande un livre, prêtez-le mais exigez un gage en échange et que ce gage ait une valeur réelle plus grande que celle du livre ».

Le Philobiblion fut pour la première fois imprimé à Cologne en 1473. L’exemplaire du libraire Botfield était relié en maroquin bleu orné de filets d’or. On sait qu’il avait, auparavant, appartenu à un certain Adam Lüyscher comme en témoigne une inscription datée de 1515. Il contient aussi une marque du dix-huitième siècle. La Bibliothèque nationale de France possède deux exemplaires de cette édition princeps, mais il lui manque la seconde imprimée à Spire en 1483 par les frères Jean et Conrad Hüst (in-4° gothique, 39 ff. 31 l. par page). Il existe une impression parisienne, en 1500 par les soins de Jean Petit (in-4°). On compte six éditions anciennes jusqu’en 1600. Ce texte fut traduit du latin en anglais en 1832, édition elle-même réimprimée en 1888. Les Français durent attendre près de quatre siècles pour le lire dans leur langue, et encore dans une version incomplète. Le Philobiblion fut, donc, traduit pour la première fois en français par Hippolyte Cocheris et imprimé chez Aubry en 1856 (in-12°), à 500 exemplaires sur papier de couleur verte, comme la couverture.

Balzac qui savait le latin, ne l’avait pas attendu, car il connaissait l’ouvrage et considérait son auteur « homme de son temps, mais meilleur que son temps ». Richard de Bury ne ménageait pas ses contemporains : « Que le clerc couvert de cendres, tout puant de son pot-au-feu, ait soin de ne pas toucher, sans s’être lavé, aux feuillets des livres (...) La propreté des mains à moins qu’elles ne soient galeuses ou couvertes de pustules - stigmates de la cléricature, convient aussi bien aux écoliers qu’aux livres ». Nous pourrions citer des extraits entiers de cet ouvrage, mais autant vous conseiller de vous procurer l’édition établie par Bruno Vincent, parue en 2001 chez Parangon. Le texte annoté y est complet et tout bibliophile devrait le glisser dans sa poche et en lire, de temps à autre des passages.

Richard de Bury cite, enfin, saint Luc afin de rappeler que le Christ lui-même défendait toute négligence inconvenante dans le maniement des livres : « ... lorsqu’Il eut lu dans le livre qui lui était offert les paroles prophétiques écrites sur lui-même, il ne le rendit au ministre qu’après l’avoir fermé de ses mains sacrées. Que par cette conduite les étudiants apprennent plus clairement à soigner les livres, qui dans quelque cas que ce soit, ne doivent point être négligés ».






© Canal Académie - Tous droits rééservés

Notez cette émission :

Commentaires