La destinée exceptionnelle d’un « demi-roi » : Epernon, le mignon favori d’Henri III

"Figures du Grand Siècle", une série proposée par Yves-Marie Bercé, historien moderniste et membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres
Le duc d’Epernon (1554-1642), compagnon d’Henri III et d’Henri IV, homme de guerre et homme d’État, fut l’un des principaux personnages de la cour de France, pendant soixante ans. L’incroyable ascension de ce cadet de Gascogne, au caractère « malcommode » mais comblé de charges et d’honneurs, est digne des romans de cape et d’épée. Yves-Marie Bercé, historien moderniste, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, poursuit ici sa série sur de grands personnages méconnus des XVIe et XVIIe siècles, et nous permet de comprendre qui était ce "mignon" à la personnalité hors pair.


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : HIST626
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Date de mise en ligne : 26 décembre 2010

Adoré parfois, détesté souvent, et craint -toujours- Epernon servit trois rois et une régente avec sa fougue et sa pugnacité, certes ! mais aussi ses colères et ses revirements. Sa longévité, exceptionnelle elle aussi, participa de sa renommée. Il eut, en effet, la chance de vivre sous plusieurs règnes, donc pendant des conjonctures politiques extrêmement différentes. La puissance de son caractère lui permit de s’adapter à toutes les situations et de servir de « mémoire vivante » auprès des jeunes générations. Il est important de constater qu’il bénéficia, de son vivant, de plumes favorables. Les écrivains -Brantôme et Guez de Balzac, entre autres- lui consacrèrent des textes glorifiant son charisme de meneurs d’homme et ses qualités de chef de guerre. Ces témoignages d’hommes de lettres attestent que c’était, vraiment, une personnalité hors pair.

Jean Louis de Nogaret de La Valette, duc d'Epernon (1554-1642)
Jean Louis de Nogaret de La Valette, duc d’Epernon (1554-1642)

De la Gascogne à la « petite bande » d’Henri III

La famille du futur duc d’Epernon était issue de la petite noblesse catholique du sud-ouest. Son grand-père et son père, Pierre et Jean de Nogaret de La Valette, seigneurs du château de Caumont en Gascogne, combattirent lors des Guerres d’Italie. Selon la tradition familiale, Jean Louis embrassa la carrière militaire et participa aux batailles des guerres de religion : Mauvezin avec son père en 1570, puis le siège de La Rochelle (1573) et ceux de La Charité sur Loire et d’Issoire (1577). Dès 1573, le jeune Jean Louis n’eut de cesse de se faire remarquer à la cour du duc d’Anjou, le futur Henri III. Dans les bivouacs de campagne, il s’appliqua à dresser sa tente personnelle le plus près possible de celle du prince. Il dépensa une fortune considérable dans l’apparat, très luxueux, de son campement et de son équipage. Ces opérations de prestige et de vanité réussirent fort bien : Anjou, devenu Henri III en 1574, en fit un de ses plus proches amis.

« Henri III : mon maître, mon tout »

Epernon aima profondément Henri III et fut toujours fidèle au souvenir de ce royal protecteur à qui il devait tout. Les mignons du dernier roi Valois étaient des gentilshommes de sa génération, catholiques, beaux, talentueux et indéfectiblement fidèles. Un ensemble de qualités qui égayaient et rassuraient le souverain, conscient des dangers qu’il encourait en raison des déchirements politiques et religieux du royaume. Entre Henri III et ses mignons (« ma petite bande », « ma troupe », disait-il) il s’agissait d’une amitié qui n’impliquait pas de liens intimes. Les mœurs et le vocabulaire du temps sont trompeuses pour notre mentalité actuelle. Les manières, les mots doux, entre hommes de la cour ne signifiaient rien d’autres que de l’affection. Á travers le fonctionnement de l’entourage royal, c’était une politique de recomposition des relations entre le monarque et la haute noblesse qui était en jeu. En 1581, celui que la rumeur appela le « demi-roi » fut couvert d’honneurs par son souverain. Il devint : duc d’Epernon, pair de France, colonel général de l’infanterie française, gouverneur de Guyenne -pour ne citer que quelques-unes des nouvelles charges qu’il reçut. Titres et fonctions qu’il assura avec une compétence telle qu’il les gardera pendant les trois règnes à venir, malgré son tempérament ombrageux, « mal aisé à manier ». Le 1er août 1589, Epernon assista avec Henri de Navarre à l’agonie d’Henri III, assassiné à Saint Cloud.

Epernon et Henri IV, compagnons de jeux d’argent... au désespoir de Sully !

Epernon, catholique -mais non ligueur car il détestait les Guise- quitta Saint Cloud peu après le décès d’Henri III. Il abandonna le nouveau roi Henri IV, prince protestant. En 1592, Henri IV se convertit au catholicisme et se fit sacrer. Epernon se rallia au souverain légitime et devint, seulement, un des compagnons de jeu et de chasse du roi. Il ne fut plus, en effet, un personnage politique de premier plan. Ses colères légendaires et ses attitudes hautaines lui aliénèrent les sympathies et le tinrent à l’écart. Ce n’était qu’à titre amical qu’il se trouva dans le carrosse d’Henri IV, le jour de l’assassinat du roi. Sa présence d’esprit lui permit, toutefois, de prendre les mesures politiques, et de maintien de l’ordre, nécessaires dans les heures qui suivirent la mort du souverain. Il permit à Marie de Médicis d’assurer immédiatement la totalité du pouvoir. Grâce à lui, il n’y eut pas de vide politique dangereux pour le royaume après le 14 mai 1610.

Les aventures politico-sentimentales de Marie de Médicis et Louis XIII

Pendant la régence de Marie de Médicis, la réalité du pouvoir appartenait à Concini, le maréchal d’Ancre. En mai 1617, le jeune Louis XIII fit assassiner Concini et envoya sa mère en province, au château de Blois. Cette guerre mère-fils divisa l’opinion parisienne et provinciale. Epernon soutint Marie de Médicis contre le duc de Luynes, nouveau favori du roi et mauvais conseiller politique. Il accueillit, chez lui à Angoulême, la reine-mère après son évasion rocambolesque du château de Blois en février 1619. Il fut, en fait, victime du conflit entre les deux souverains qui se réconciliaient puis s’opposaient de nouveau, au détriment de leurs partisans respectifs. Epernon se mit au service de Louis XIII. Mais il commit l’insigne maladresse de se brouiller avec Richelieu, alors qu’ils étaient dans le même camp. Le cardinal l’écarta de la cour.

Un vieux duc finalement plus proche du peuple que des Grands ?

L’attitude du duc d’Epernon, gouverneur de Guyenne, pendant la révolte des Croquants révéla ses contradictions profondes. Le mouvement des Croquants (à la fin des années 1630) fut le plus célèbre de tous les soulèvements paysans de l’histoire de France. Celui qui -en dehors des guerres de Vendée- réunit le plus grand nombre de soldats dans une armée rustique et qui approcha le plus du succès. Le vieux duc d’Epernon, comme beaucoup de nobles de province, était foncièrement anti-fiscal et se sentait solidaire des paysans révoltés. Il donna, cependant, à ses gardes l’ordre de mâter la rébellion. Sa fonction de gouverneur de la province l’y obligeait.

Une « planète solitaire » : Epernon ne se donne à personne

Epernon, favori personnel des rois mais éternel insatisfait, fut un de ces grands seigneurs hautains et arrogants qui inspirèrent les réflexions de Richelieu sur l’affermissement d’un État impartial, au-dessus des individus et autres corps constitués. L’État centralisé en préparation pendant le premier XVIIe siècle devait, selon le cardinal, se garder des Grands au caractère impérieux, comme le duc d’ Epernon.

Consulter la fiche d’Yves-Marie Bercé sur le site de l’Académie

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