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Film historique : La Princesse de Montpensier

Yves-Marie Bercé, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et Françoise Thibaut, correspondant de l’Institut, ont vu le film de Bertrand Tavernier
Regards croisés sur un même film : La princesse de Montpensier. Yves-Marie Bercé, historien moderniste de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et cinéphile averti, donne son avis sur l’interprétation à l’écran de l’œuvre de Mme de La Fayette par le metteur en scène Bertrand Tavernier. Françoise Thibaut, correspondant de l’Institut, cinéphile elle aussi, nous offre un autre point de vue, exposé à sa manière dans une chronique courte et énergique !


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Émission proposée par : Anne Jouffroy , Françoise Thibaut
Référence : CARR752
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/carr752.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida6351-Film-historique-La-Princesse-de-Montpensier.html
Date de mise en ligne : 12 décembre 2010
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Yves-Marie Bercé commence par définir le genre : Un film se disant historique, c’est-à-dire situant son action dans une époque révolue, se réduit le plus souvent à un prétexte narratif, il n’est qu’ un procédé de dépaysement spectaculaire, d’exotisme des costumes, des décors et des circonstances. En fait, les personnages, leurs caractères, leurs convenances demeurent contemporaines. Les auteurs ne mesurent pas leurs anachronismes psychologiques, ou, bien pis, ils revendiquent comme des audaces les transfigurations, les ajournements qu’ils imposent à l’époque évoquée.

Qu’est-ce- qu’un bon film historique ?

Choisir le parti de la fidélité à l’Histoire, essayer de reconstituer et de faire comprendre des faits et gestes, des attitudes et des opinions d’une période disparue est une tout autre aventure. Elle réclame d’abord des travaux de recherche et puis aussi des dons de sensibilité et d’intuition. Elle doit en outre se résigner à une audience restreinte, à l’incompréhension de nombre de spectateurs qui n’imaginent pas les étrangetés du passé, les changements à la fois profonds et imperceptibles des valeurs et des comportements, Les images trop fidèles paraîtront insolites, incroyables, absurdes, risibles ou odieuses. Il me semble que les metteurs en scène français ont plutôt privilégié la première manière, tandis que les anglais s’en sortent bien mieux.

Bertrand Tavernier fidèle à Mme de La Fayette

Voici que la sortie du film de Bertrand Tavernier La princesse de Montpensier vient heureusement contredire mon propos. Cette œuvre est, à mes yeux, un exemple bienvenu de fidélité envers un texte ancien, elle révèle un véritable effort de compréhension des manières de penser et d’agir, des modes de vie, d’amour et de mort appartenant à des époques lointaines et évanouies. L’enjeu était de mettre en images, de traduire en langage de cinéma un récit bref, écrit dans le français désuet de l’âge classique, racontant un épisode d’amours malheureuses. L’intrigue de la nouvelle a été composée par Madame de La Fayette en 1661, c’est à dire, en termes politiques, au début du règne personnel du jeune Louis XIV, et, en termes d’histoire littéraire, au moment où des femmes cultivées, qu’on appelait des « précieuses », s’engouaient de la lecture de romans et où même le talent de certaines leur permettait d’écrire.

Bertrand Tavernier
Bertrand Tavernier

Elles inventaient un genre romanesque qui osait entreprendre de peindre la vérité des sentiments, sincère ou cachée, aimable ou troublante, fautive, égarée. Bien sûr, Madame de La Fayette, jeune parisienne, d’honnête noblesse, connaissant les arts de la conversation et de l’écriture, raconte, décrit, imagine d’après ce qu’elle a sous les yeux à la ville et à la cour, dans les ruelles des hôtels parisiens et dans les antichambres des châteaux royaux. Les émotions, les illusions juvéniles, les badinages, les coups de foudre, les chagrins et les drames d’amour appartiennent au théâtre plaisant de rencontres, de cérémonies, de parties de chasse et de nuits de bal que suscite un jeune prince, galant et libertin comme Louis XIV à vingt trois ans. C’est de cet environnement, à la fois policé et dissolu, que sont issus les accidents sentimentaux de la princesse de Montpensier. Par discrétion et pudeur Madame de La Fayette a déplacé son récit cent ans plus tôt au temps des guerres de religion, pendant le règne de Charles IX. Elle a lu les chroniques de l’époque, élu des personnages vraisemblables, choisi des années possibles, mais les détails de dates, de lieux, d’événements lui importent peu, elle prend soin de ne pas les préciser, ils ne lui servent que d’alibis. Elle aussi, devançant les cinéastes d’aujourd’hui, ne prétend pas faire œuvre d’historienne. Sa nouvelle n’est pas une étude des années 1560, mais le fantasme romanesque d’une écrivaine du temps de Louis XIV. Elle ne change que les décors, car elle tient pour évident que les parcours sur la carte du Tendre, les étapes douces ou tragiques des amours sont immuables à travers les âges.

On peut dire que Tavernier suit la même démarche, il se trouve que les guerres de religion servent de cadre à son film mais là n’est pas l’ambition de son récit, son sujet, ce sont les significations intemporelles de toutes les histoires d’amour.

Quelques rares libertés que Tavernier a prises avec le livret originel

La version filmée s’efforce de respecter les ellipses du texte de Madame de La Fayette, ses silences et imprécisions volontaires. Cependant, pour faire comprendre le contexte de l’intrigue, les spécificités de la France des années 1566 à 1572, le film s’est permis d’ajouter un peu de couleur locale, adjonctions qu’on peut juger nécessaires ou bien oiseuses. Ainsi Tavernier décide d’appeler son héroïne Marie, alors que Madame de La Fayette avait choisi de ne pas lui donner de prénom et que la vraie princesse de Montpensier se nommait Renée. Tavernier a inventé des épisodes supplémentaires, comme, pour faire commencer l’aventure amoureuse, les agaceries et fleurettes de Guise et de l’héroïne encore adolescents, ou encore les leçons de latin enseigné par le comte de Chabannes. En conformité aux convenances idéologiques d’aujourd’hui, il fait dire à Chabannes qu’il a quitté les armes par humanisme, à cause des horreurs de la guerre. Tavernier a ensuite cru bon d’insérer des images de mélées et d’égorgements, sans doute inévitables pour suggérer les calamités de l’époque. On peut débattre de l’opportunité des types de carnages qu’on nous montre qui étaient en fait propres aux fins de batailles, de l’aspect campagnard du mariage alors qu’il s’agit de familles princières et des traits voyeuristes de la nuit de noces, dont, bien sûr, Madame de La Fayette ne touche pas un mot ; ce sont les quelques rares libertés que Tavernier a prises avec le livret originel. Pour être juste, il faut dire que, tous ces ajouts sont vraisemblables et s’intègrent sans anachronisme dans ce qu’on connaît de l’esprit du temps. Surtout, le cinéaste transmet, fidèlement, les quatre épisodes majeurs dont Madame de La Fayette scande son intrigue. Il a su les illustrer, leur donner les mouvements et les couleurs du procédé filmique. C’est là sa très grande réussite.

La très grande réussite de Tavernier

Le premier de ces moments intenses est la déclaration d’amour timide, angoissée du comte de Chabannes. La réponse cruelle et désinvolte de la princesse l’assure « qu’elle ne se souviendrait jamais de ce qu’il venait de lui dire ». La seconde scène révélatrice est l’arrivée de Guise et d’Anjou chevauchant au bord d’une rivière. Ils aperçoivent la princesse montée dans la barque d’un batelier qui prend à la nasse les saumons remontant le courant. Les amoureux se reconnaissent sans oser rien montrer et Guise se sent « aussi bien pris dans les liens de cette belle Princesse que le saumon l’était dans les filets du pêcheur ». Le troisième sommet est le bal à la cour où Guise et Anjou portent le même masque de Maure. La princesse trompée par la similitude des déguisements dévoile à Anjou le secret intime de son amour pour le duc de Guise. Enfin, dans la dernière scène dramatique, la princesse ose convier Guise la nuit dans son appartement. Le duc fuit à temps la survenance du mari. La furie vengeresse du prince ne rencontre que le malheureux comte de Chabannes qui accepte de porter la responsabilité du scandale. La perte de l’honneur ne se paie qu’au prix de la vie. Chabannes meurt dans les massacres de Paris, le couple princier se sépare et chacun des époux n’a plus qu’à languir et mourir de chagrin. Suivant l’extrême sobriété de la nouvelle originelle, le cinéaste fait passer dans ses images une sorte de poésie de la distance. Les personnages sont toujours à cheval, ils ne parviennent aux portes de grands châteaux isolés qu’au terme de cavalcades à travers des campagnes couvertes de givre et de brouillards du petit matin. Ce pays est de nulle part et l’époque est improbable. Le contraste du faste des costumes de cour et de la rudesse des genres de vie suggère un moment d’histoire étrange et lointain ; je le crois conforme à l’intemporalité de l’intrigue amoureuse qu’avait composée Madame de La Fayette.

Le point de vue de Françoise Thibaut, correspondant de l’Institut

Dès le premier plan, on est plongé dans les horreurs des guerres de religion. Les cadavres trucidés gisent dans la belle campagne française. Lambert Wilson poursuit quelques hérétiques (ou considérés tels) jusque dans une bâtisse d’époque ; par erreur, ou dans le feu de l’action, il trucide une femme enceinte ; il ne s’en remettra pas et décide de ne plus combattre. Considéré comme traître à la fois par les catholiques et les protestants, il se met au service de son ancien élève, Montpensier qui le prend sous sa protection.

Suivent quelques plans confus, entre les Guise, les Montpensier, des domestiques, des gamines déguisées en princesses, qui permettent dans une conversation légèrement artificielle, tandis que les nobles pères organisent des mariages hatifs (ou plutôt vendent leurs enfants au plus avantageux), de faire la connaissance de tous les protagonistes.

Voilà un film très bien fait : la mise en scène est somptueuse, avec de larges plans, de longs et beaux travellings dans la campagne : on dirait un dépliant de publicité écolo, une réclame pour Châteaux et Jardins !

Le contexte est pourtant douloureux : la France est le seul pays d’Europe a avoir connu de "vraies" guerres pour cause religieuse. Mais le coeur du problème se trouve dans le coeur de l’héroïne qui n’aime pas son pleutre mari et se meurt pour le grand Balafré, de Guise.

Décors, paysages, costumes, mise en scène, tout révèle un immense talent. Mais reste assez froid : d’abord, c’est comme la vie du Christ : on connait la fin, et ce pauvre Chabannes-Wilson y laissera sa peau. Dommage, car il était le seul vraiment sympathique servi par un acteur au mieux de son talent. Les autres, les jeunots, sont un peu empaillés et récitent les beaux dialogues de l’inusable Jean Cosmos, en "beau français", très construits et assez littéraires, comme s’ils passaient leur examen du Cours Florent. Le ton général et des poses dans le récit, restituent assez bien les moeurs de l’époque et reste fidèle à l’esprit de Madame de La Fayette. Quant à la fameuse Princesse, elle est charmante mais manque d’épaisseur : on se demande ce que tous ces hommes peuvent bien lui trouver... et puis je la sens "trop moderne" par rapport au sujet : son visage, sa façon de parler, de bouger, sont de notre temps, pas de celui de l’Amiral de Coligny. On rêve d’un peu plus de retenue, de mystère, de subtilité. On n’y croit pas. Ulliel est un Guise très convainquant, et le futur roi de Pologne fort bien servi. Il y a une très bonne scène avec la Régente Médicis parfaite, florentine à souhait, superstitieuse et vengeresse à loisir.

La fin est un peu molle, on "cavalle" beaucoup sur des chevaux harassés : les paysages remplissent la lassitude ; on sort de là avec mal aux reins. Bref, on finit par penser à "La reine Margot " de Patrice Chéreau, car la comparaison est incontournable et on regrette Adjani et sa subtile folie.

Bertrand Tavernier est un grand metteur en scène qui s’est parfois risqué au film historique, ou du moins "à costumes" avec des réussites inégales : "Le juge et l’assassin" était un prétexte pour dénoncer l’éternelle ambiguité des hommes ; il y eut l’ennuyeuse "Fille de d’Artagnan" ; et surtout le magique, le superbe "Que la fête commence" (1975) un des meilleurs Noiret et sans doute un des plus beaux films historiques français de ces dernières décennies, sur une époque et un homme des plus ambigus. Tavernier aime l’ambiguïté, la peint avec talent et perspicacité. Alors, pourquoi cette Princesse en chiffons qui, bien que superbe, nous laisse un peu sur notre faim ? On ne peut pas gagner à tous les coups (de torchon). Au moins, on aura pris un bon bol d’air, c’est toujours ça...






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