Auschwitz passé commun

la chronique de Geneviève Guicheney
Geneviève Guicheney, Correspondant de l’Institut, s’est rendue à Auschwitz au moment du soixantième anniversaire de l’ouverture des camps de concentration. . Elle en fut bouleversée. Elle relit pour nous l’éditorial qu’elle a écrit pour la Revue Positions et Médias.


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Émission proposée par : Geneviève Guicheney
Référence : chr089
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Date de mise en ligne : 6 avril 2006

Voici le texte de l’édito de Geneviève Guicheney :

Le 60ème anniversaire de l’ouverture des camps de concentration ( janvier 1945) a libéré la parole, parole de celles et ceux qui ont pu raconter, parole de celles et ceux qui ont eu envie de comprendre, parfois d’apprendre. Les jeunes générations d’aujourd’hui semblent avoir franchi un pas dans la prise de conscience de la déportation et de l’extermination d’hommes, de femmes et d’enfants, littéralement éliminés pour la seule raison qu’ils étaient ce qu’ils étaient. Tout à la fois ils comprennent et ne comprennent pas l’ampleur du malheur. Car rien ne peut justifier-quelques raisons que l’on est bien obligé de donner pour expliquer les faits, rendre compte d’une réalité-cette horreur au-delà des mots.

C’est toute la difficulté. Comment dire cela sans trahir à nouveau ces personnes, sans les meurtrir encore ? Dire que cela est inhumain pour indiquer à quel point c’est insupportable, est faux, car c’est précisément parce que ce sont des humains qui ont fait cela à d’autres humains que cela nous pose un problème encore insupportable. Les rescapés eux-mêmes ont dit combien ils avaient eu du mal à en parler à leur retour et depuis, parce qu’on ne "les croirait pas, parce que personne ne voulait en entendre parler". Alors, cette fois, pour cet anniversaire-ci, ils ont fait l’effort de laisser les mots passer, pour tenter de rendre l’horreur à sa réalité pour partie incommunicable. Le temps passant, il était urgent qu’ils arrivent à parler, à témoigner. Un rescapé a bien expliqué dans l’émission Mots croisés sur France 2 qu’il ne pouvait que livrer son témoignage, qu’ensuite seulement cela deviendrait de l’histoire et qu’il ne savait pas ce qu’il en serait fait. Ce fut, de ce point de vue, un moment paradoxal, où dans le même temps s’exprimaient des témoins et des historiens .

Ce que tous ont permis c’est qu’ils ont donné corps, par leur parole, au passé commun des générations d’après guerre. Car, tous, nolens volens, nous avons hérité de ce lourd et douloureux passé. Recouvert ou non d’un silence complexe, il est là, pesant d’un poids qui reste à mesurer.

Dans la même émission, le philosophe Heinz Wisman, a dit combien les enfants de la guerre et de l’après-guerre en Allemagne n’en finissaient pas de souffrir du passé de leur pays et de leurs parents, tous soumis à l’interrogation terrible de leur implication. Il n’y avait pour ceux que deux positions possibles, celle du bourreau et celle de la victime. Si près de la tragédie, dans le silence qui l’entourait, il n’y avait pas d’autre espace. Le risque était grand qu’il en fût de même pour les jeunes gens et jeunes filles que l’on a emmenés à Auschwitz. L’historienne Annette Wieworka a souligné combien il était dangereux de les confronter sans préparation aux lieux où ses ont perpétrés les plus effrayants crimes contre l’humanité. Elle a insisté sur la nécessité de les instruire sur tout ce qui avait précédé. Elle a raison. Car, expliquait-elle, que peut-il arriver à un jeune homme ou une jeune fille d’aujourd’hui à qui à Auschwitz, on fait le récit de ce qui s’y est passé ? Ils n’ont d’autre identification possible qu’au bourreau ou à la victime, et ne peuvent qu’être confrontés à des fantasmes de destruction.

Une image me revient. Dans un des reportages consacrés aux visites de lycéens à Auschwitz, on voyait une jeune fille assise en tailleur dans l’herbe au milieu de rectangle formé par les vestiges des murs d’un débarquement, répondant aux questions d’un journaliste. Pourquoi, professeur, journaliste, l’a-t-on laissée dans cette posture désinvolte, ce qu’elle n’était sans doute pas ?

Pourquoi s’est-elle ainsi assise sur cette herbe-là ? Peut-être n’a-t-elle trouvé que ce moyen pour lutter contre l’émotion ou l’affolement qui se sont emparés d’elle. L’apparente légèreté de son attitude, cette position où l’on se met pour assister à un concert en plain air, pour discuter entre amis sur une pelouse ou une plage, avait là quelque chose de profondément déplacé, d’une incongruité violente. Peut-être confrontée à la violence de remémoration a-t-elle cassé ainsi le vertige en adoptant une position qui la reliait à sa vie quotidienne, avant cette rencontre avec une part de la mémoire collective qu’elle avait du mal à faire sienne.

« Encore ! Oui, encore, toujours... Non, tout n’a pas été écrit et tout ne le sera jamais. Car de nouveaux documents émergent et, surtout, de nouvelles questions sont posées », dit Annette Wieworka. Il faut parvenir à arracher cet ineffaçable au dégoût, à la « fascination perverse pou l’horreur », à la sidération de la pensée, au refus d’entendre l’insupportable, car cela reste insupportable bien que cela ait été.

Que peut-on transmettre ? Certains pensaient et pensent toujours qu’il vaut mieux ne pas en parler, que cela ne sert à rien de revisiter sans cesse ce passé comme on gratte une plaie l’empêchant ainsi de cicatriser. D’autres au contraire pensent qu’il faut en parler, « pour que cela ne se reproduise plus jamais. » Sans atteindre l’ampleur de la Shoah, on sait déjà hélas qu’il se produit d’autres génocides. Cependant il faut en parler, « pour que cela ne se reproduise plus jamais. » Sans atteindre l’ampleur de la Shoah, on sait déjà hélas qu’il se produit d’autres génocides. Cependant il faut en parler.

Pourquoi est-il impossible de n’en parler ? D’abord parce que cela a été, et que l’on peut pas, tout simplement pas, attenter à la mémoire de tous ceux qui ont disparu de cette manière-là, en se cachant ce qui leur est arrivé. Sans doute la situation est -elle différente d’une génération à l’autre. Pour ceux qui sont nés immédiatement après la guerre, le malaise a toujours été perceptible. De demi-mots en silences gênés, d’incohérences en récits plus ou moins arrangés, de souffrances muettes en transmissions inconscientes, le non-dit a pesé sur la construction de chacun et chacune. Tôt ou tard quelque chose parvenait à filtrer qui disait la honte et la culpabilité, ou au contraire le cynisme et la haine encore vivace, irrationnelle, insupportable et incompréhensible. Et pourtant, c’est là-dessus qu’il a fallu se construire, et vivre aux côtés des descendants des rescapés, qui ont fait triompher la vie, qui ont opposé leur humanité à la cruauté, qui ont refusé de se laisser engloutir par le désespoir. L’être humain est aussi capable de cela, c’est d’eux que nous tenons. Mesurons-nous la gratitude que nous leur devons ?

Nous voudrions ici faire part au lecteur d’une interrogation pour nous sans réponse. Nous restons perplexes devant la place faite aux négationnistes. Ce serait au nom de la liberté d’expression, à laquelle ils ont droit comme tout un chacun. Certes, mais pour nous au nom de la liberté d’expression, à laquelle ils ont droit comme tout un chacun. Certes, mais pour nous le problème n’est pas tant ce qu’ils disent-il existe des propos délirants sur tous les sujets possibles - c’est la place qu’on leur fait, l’écho que l’on veut bien donner à des théories insanes. Quel rôle jouent-ils ou plutôt quel rôle leur fait-on jouer ? Nous sommes tentés pour notre part de n’accorder aucune attention à leurs divagations autre que l’intérêt que l’on porte à toutes les pathologies. La tâche d’un historien n’est pas, nous semble-t-il, de gloser sur des élucubrations perverses. Nous ne comprenons pas que l’on défende l’idée qu’elles doivent être prises en considération au même titre aux côtés des événements dont les historiens ont à traiter et doivent parfois réviser.

Qu’attend-on d’une falsification de l’histoire sinon qu’elle pèserait comme une menace que l’on garderait comme une nouvelle possibilité d’anéantissement ? L’ambivalence est ici l’œuvre, qui fait qu’à la fois on affronte le passé tout en laissant entendre que l’on peut tout nier. Elle ressort du piège infernal qui laisserait pour toujours les victimes en face de leurs bourreaux, et les descendants sommés de s’identifier à l’un ou à l’autre. Or, ce n’est pas ainsi que la vie se présente à nous. Nous avons tous hérité de ce passé, là où la vie nous a fait naître. Enfant, je n’ai jamais cessé de me demander anxieusement « ce que j’aurais fait pendant la guerre ». Interrogation douloureuse, inlassable, sans réponse autre que le refus de toute forme de racisme et d’exclusion d’êtres humains qui n’ont pas choisi leur naissance. Ce qui nous échoit c’est de sortir du tête à tête bourreau victime, au-delà de l’histoire serrer très fort la main de celui qui croit à la malédiction, qui l’a intériorisée au point de ne pouvoir s’en départir. Ensemble, surmonter le passé et construire un avenir commun de fraternité. C’est cela qui est difficile car nous sommes face à de l’indicible, de l’impensable qu’il faut cependant affronter.

Lorsque, pour la première fois, je suis allée à Jérusalem, je me suis rendue au mémorial de Yad Vashem. D’abord sur la tombe de Yitzhak Rabin sur laquelle j’ai posé un petit caillou, dans un geste d’amour oui, comme pour lui rendre un peu de l’amour qu’il avait su donner, aux peuples israélien et palestinien, et à moi, à nous tous, en tant qu’êtres humains. Il avait choisi dans son action politique de puiser en lui-même ce que l’être humain a de meilleur, quoi qu’il en eût, avec un courage et une générosité qui forcent l’espoir. Après seulement, j’ai visité le mémorial. Je savais ce que j’allais y voir. Je ne savais pas comment je le supportais, mais il le fallait. Des photos accompagnés de textes retracent l’histoire de ceux et celles qui ont disparu dans les camps. Je cheminais, seule, comme aux aguets, accompagnant des destins dont je savais l’issue tragique. Je voudrais ici parvenir à dire ce que j’ai ressenti, comme je l’ai ressenti, avec les mots qui me sont venus alors. Tant qu’ils étaient vivants, je tenais le coup, si l’on me permet l’expression. Et puis est arrivée une photo où l’on voit un père et son jeune fils séparés. Alors d’un seul coup, les mots m’ont quittée, mon corps s’est comme disloqué. Je n’avais jamais éprouvé cela, cette dislocation. Je suis dans le soleil de mont Herzl, ne sachant plus qui j’étais, ce que le monde alentour signifiait, ce soleil, ces arbres. Et je me suis effondrée sur le petit muret. Des larmes ont pu couler qui m’ont permis de me rassembler, de ressentir une émotion humaine. A des amis qui m’interrogeaient peu après sur ma pâleur je n’ai pas pu dire un mot. J’étais défaite, au sens vrai de ce mot que l’on emploie parfois plus légèrement. J’ai su ce jour-là avec certitude que leur passé aussi le mien, à une autre place, mais le mien, et que j’avais à affronter quelque chose de leur destin.

Chacun ici renvoyé à sa solitude. La page ne eut pas être tournée, ce qui n’empêche pas de l’ouvrir, de tenter d’élaborer sur ce passé, travail que fait la société allemande, collectivement, ce qui n’a rien à voir avec une démarche individuelle.

Ce travail-là, collectif, en France reste à faire, le partage d’un héritage commun et différent. Le travail innombrable des historiens peut contribuer à l’élaboration à la condition d’une approbation par la société tout entière. C’est ensemble que nous devons affronter ce terrible passé, ensemble que nous devons construire un autre avenir, ensemble que nous devons aider les jeunes générations à savoir, à comprendre si cela est possible, à prendre garde, à ne pas céder. Ne pas céder, c’est plus important sans doute. Ensemble seulement ensemble, nous pouvons en finir avec l’antisémitisme, car il n’est pas fatal, même si l’on en voit toujours pour y céder. Ils le font d’autant plus facilement que l’on n’a pas fait le travail collectif d’élaboration. Seul il ouvre la possibilité de se retrouver ensemble face au passé et de reconstruire, chacun et la société qui, faute de cela, n’en finit pas de se déchirer. Le présent, et l’avenir dont il est porteur, est en mouvement. On sent que çà craque un peu partout, dans les jointures d’une société qui cherche ce qui la relie en dehors des finales de Coupe du Monde. Il ne faut pas en sourire tant le besoin de fraternité, de retrouvailles au-delà de toutes les différences, riches de ces différences était sensible. Appel resté sans réponse, hélas. Comme si elle était impossible à trouver.

L’incompréhension entre générations est manifeste. Les vieux schémas ne trouvent plus à s’appliquer, parce que la société a changé, mais n’arrive pas à l’assumer. Elle procède, faute de mieux, par incantations, parle d’intégration quand les jeunes gens et les jeunes filles concernés font déjà partie de la société, mais on ne leur a pas vraiment ménagé de place, de vraie place, en accord avec leur histoire qui se construit. Faut-il encore que les bases soient solides. Elles ne le sont pas car « le passé qui ne passe pas » pèse, oblitère l’avenir et même le présent. C’est peut-être selon nous en partie en raison de ce point aveugle que ressurgissent des bouffées effrayantes. Pour les uns elles revoient à un lourd passé, si intériorisé qu’il fait retour à la moindre alerte, pour les autres, ce en sont peut-être que des cris renvoyant au silence d’une élaboration collective esquivée. L’espace manque pour que chacun trouve sa place, la place de sa parole aussi, recevable. L’unicité de la Shoah - car c’est une tragédie unique dans l’histoire de l’humanité - révolte parfois aujourd’hui, certains par pure perversion, mais d’autres par une vraie incompréhension. Car trop de nos concitoyens, en butte au racisme, y voient une injustice supplémentaire. Pourquoi sommes-nous si mal à l’aise avec des actes exprimés comme antisémites ? Nous semblons tous nous précipiter en protestations véhémentes, renvoyés que nous sommes à notre malaise, à la partie coupable de notre passé, héritage impossible à assumer en l’état. Sauf à tenter d’élaborer collectivement, non pas pour en finir avec ce passé -on ne peut l’effacer - mais pour permettre de construire avec et malgré lui. La leçon de vie que nous ont si chaleureusement transmise les rescapés - comment ne pas saluer ici Simone Veil, admirable de force, vibrante du triomphe de la vie mais lucide - ne peut pas, ne doit pas rester sans une réponse à la hauteur de ce qu’il ont enduré et surmonté. Il ne suffit pas de les entendre, il faut partager avec eux, puiser dans les fibres les plus humaines pour tisser un présent ouvert et- généreux. Du passé, nous avons hérité, du présent nous sommes responsables et comptables.

Les commémorations du 60ème anniversaire du l’ouverture des camps ont été un pas sur ce chemin : nous avons été ensemble. Qu’il me soit permis de dire ici combien ma conviction est profonde du devoir et du pouvoir que nous avons, nous, toutes les générations d’après-guerre, de saisir le témoin que nous ont tendu nos aînés lors de ces commémorations. Ne le laissons pas tomber dans le vide cruel de l’indifférence masquée de compassion, dans le sentiment d’une sorte de devoir accompli. L’incantation est stérile qui tout à la fois donne bonne conscience, culpabilise et enrage. Il est en notre pouvoir de ne pas laisser ressurgir la bête immonde, la résignation l’emporter. L’antisémitisme n’est pas une donnée, il est une construction. Fait, il peut et doit être défait. C’est un travail, celui de l’élaboration d’une mémoire commune. L’avenir commun dépend de la mise en commun du passé, de son partage.

A propos de la Revue Positions et Médias

La Revue Positions et Médias a été fondée à Bransat (Allier) en janvier 1955.

Alors que, dans les sociétés développées, l’imaginaire mondialisé nivelle les cultures, rien ne doit nous détourner de la question : quel sera l’avenir de notre civilisation ? Plus que jamais, en ce début de millénaire, il nous faut en défendre les valeurs et les objectifs.

Au cours du XXe siècle, deux hommes se sont particulièrement distingués dans ce combat par leurs initiatives et leur courage.

En 1900 naissent (pour disparaître en 1914) les Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, tué dans les premiers mois de la guerre.

Au début des années 30, Emmanuel Mounier fonde la revue Esprit.

Par filiation, en janvier 1955, une petite équipe bourbonnaise crée Positions, tout à la fois mouvement et revue [1] ; plus modestement certes, mais avec la même volonté de donner un sens à la vie ; en fonction de trois idées guidant la réflexion et l’action :
Connaître le passé
Réussir le présent
Préparer l’avenir

[1] L’histoire des premières années de Positions est racontée dans Elu du peuple (Plon, Paris, 1977) et Démocratie Oblige (Economica - Paris, 1997)






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