Le Club

Découvrez le club Canal Académie et créez votre compte dès maintenant pour profiter des avantages, des exclusivités, des services...

Découvrir le Club

Alain Rey : la langue française est une langue ouverte !

Giovanni Dotoli dialogue avec "l’un des plus grands créateurs de dictionnaires"
Sans Alain Rey, l’un des dictionnaires les plus consultés en France, le Robert, n’existerait pas ! Notre invité raconte comment il a rencontré Paul Robert à Alger, et finit par devenir lexicologue. Portrait du maître tout d’abord. Puis Alain Rey entre en dialogue complice avec son ami Giovanni Dotoli, autre linguiste passionné. Leur point commun : leur amour de la langue française et leurs connaissances tant en histoire qu’en littérature.


T�l�charger le fichier sur votre ordinateur
Références émission afficher
Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : PAR558
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/par558.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida6314-Alain-Rey-la-langue-francaise-est-une-langue-ouverte.html
Date de mise en ligne : 13 mars 2011

Giovanni Dotoli, professeur de langue et de littérature françaises à l’Université de Bari (Italie) accueille au studio de Canal Académie, avec un enthousiasme tout italien, son ami Alain Rey qu’il considère comme "l’un des plus grands linguistes, lexicographes et inventeurs, artisans, créateurs de dictionnaires ! toute la seconde partie du XXe siècle et les dix premières années du XXIe sont marquées par l’action, le travail, la sagesse, l’invention d’Alain Rey dans le domaine des dictionnaires".

(N.D.L.R.) Rappelons que le texte ci-dessous n’est qu’un résumé des propos d’Alain Rey et qu’il convient d’écouter l’intégralité de l’émission pour avoir connaissance des nuances et des précisions qu’il donne au sujet de la langue française.

Notre invité commence par raconter comment il est entré dans le monde des dictionnaires : "Par hasard" affirme-t-il. Oyez donc la belle histoire d’Alain Rey : "En feuilletant le Monde, une offre m’a interpellé. Celle-ci mentionnait la recherche d’une personne pour des travaux paralittéraires à Alger, française à cette époque. Ces activités avaient pour finalités la rédaction d’un grand dictionnaire de la langue française. Mon désir premier, en référence à Prosper Mérimée, était l’inspection des monuments historiques. Le nombre de postes étant rare, je suis parti à Alger. Une activité autour de la littérature, dans une ville multiculturelle, pour travailler avec un homme, Paul Robert, dont l’ambition était devenir le successeur de Littré, tout cela m’intéressait. Mes passions et mes études étaient polymorphiques : musique, littérature française, histoire de l’art spécialement celui du Moyen Âge. La littérature américaine, celle d’Henry James, par exemple, ou encore toute la littérature française du XIe au XVIe , m’enchantaient : des écrits incroyables, tels ceux de Villon, Rutebeuf ou de Chrétien de Troyes, qui ont eu un impact incroyable sur toute la littérature européenne.

© Alain Rey
© Alain Rey

Paul Robert, alors jeune avocat à Alger, était porté sur des considérations matérielles en raison de son éducation au sein des grandes propriétés agrumicoles de sa famille. Parti en Floride, pour étudier les techniques de culture de ces fruits, il en était revenu avec une idée étrange, celle qu’il faut maitriser le vocabulaire pour maitriser une activité. La rectitude, la traduction, les citations, telles étaient ses goûts. Ainsi, Paul Robert invente son "Robert", à son propre goût, et très vite, il s’avère indispensable d’ouvrir ce dictionnaire de la langue française, à l’histoire de France, aux écrivains, aux petits et aux grands. Cette révolution tranquille est due à l’ouverture d’esprit de Paul Robert, à l’égard de ses collaborateurs. Il fallait toutefois respecter le quota de citations de ses amis écrivains, Jules Romains ou Georges Duhamel. Envers Sartre ou Camus, inventeurs d’une pensée plus "sulfureuse", ou à l’égard de certains poètes modernes ou surréalistes, Paul Robert avait certains rejets. Le Nouveau Robert suivra un autre chemin, et Alain Rey s’y emploiera en ouvrant le dictionnaire au français parlé et écrit hors de France.

A noter d’emblée que si l’on doit en effet à Alain Rey le développement des dictionnaires Le Robert, ceux-ci n’ont jamais eu pour mission de dire le bon usage de la langue. Cette mission revient uniquement à l’Académie française et aux diverses éditions qu’elle a publiées au fil des siècles. Alain Rey, parlant de la manière très personnelle dont Paul Robert concevait son dictionnaire, en convient donc.

La langue s’exporte !

"Une des chances de notre langue, explique Alain Rey, est qu’elle dispose d’une capacité à sortir de son lieu de naissance pour aller se promener partout dans le monde. Peu de langues se sont répandues loin de leur lieu d’origine, à part le russe, l’espagnol, ou l’anglais…Cependant, l’inconvénient majeur est que plus une langue se répand sur la terre, plus elle risque de se cliver en plusieurs usages très différents les uns des autres. A l’extrême, cela peut donner naissance à des langues différentes. Nous avons un exemple avec le latin, le latin médiéval donne en Ibérie, le castillan, et plus au Nord le catalan, en France, le français, et toutes les langues d’oc du Sud". Selon notre invité, les décisions politiques, particulièrement la centralisation, ont jeté un sort aux dialectes et patois notamment en Grande Bretagne ou en France, l’inverse de l’Italie et de l’Allemagne où des variétés vivantes de la langue persistent.

"Je pense aux Africains, dit-il encore, aux Maghrébins, aux Antillais avec le créole. Je pense aux Canadiens, qui, eux, l’ont comme langue maternelle unique, et qui ont lutté contre l’emprise des Anglais. Les luttes d’influence entre les langues ont toujours existé. Les travaux des frères Estienne nous ont enseigné que le latin et le grec ont servi de "pivot sémantique" au français.

Alain Rey rappelle le rôle important de l’italien :Au XVIème siècle, l’italien était vivement attaqué pour son omniprésence et ses excès dans la langue française. Giovanni Dotoli rappelle d’ailleurs que Du Bellay a "attaqué" l’italien et qu’aujourd’hui, le français a conservé environ 2000 mots italiens principalement dans le vocabulaire de l’art et de la musique (trombone est un augmentatif de la "tromba", la trompette italienne). Ménage, le grand étymologiste de la langue française au XVIIe, poète, écrivait indifféremment en français, en latin, en grec, qu’en italien et il connaissait même l’espagnol.

- Quelles sont les "théories" d’Alain Rey concernant la langue française et le dictionnaire ? Giovanni Dotoli, rappelant les ouvrages d’Alain Rey, tels "l’Amour du français" et "Histoire de la langue française" (collection Découvertes chez Gallimard), précise qu’à ses yeux, le français est une langue ouverte au monde, aux autres pays, aux différents métiers, très littéraire mais en même temps très populaire. "Il faut, dit Dotoli, regarder l’histoire de cette langue française sous une autre perspective, celle d’une immense richesse et non du purisme"...

Alain Rey confirme ainsi sa position : "C’est en effet une immense richesse d’usages variés qui ont chacun leur raison d’être, qui sont appréciables en termes esthétiques plus ou moins positifs, -il existe des usages contemporains qui ne nous plaisent pas mais il n’empêche qu’ils ont une réalité sociale et qu’on est bien obligés d’en tenir compte-. Je remarque que les usages les plus divergents et les plus critiqués, à chaque époque, finissent par s’user et une partie de ces usages va entrer dans la langue commune. Et là, plus personne ne va contester... On ne se bat plus contre le mot steak ou rail... "

Parfois, des mots venant d’ailleurs, sont à l’origine, des emprunts du français, revenus sous la forme anglaise. Par exemple, le tunnel, qui sert à traverser des routes, n’est autre que la tonnelle française. La forme ayant été utilisée à l’anglaise et prononcée par les ingénieurs anglais qui ont construit les premières voies de chemin de fer en France, dans les années 1830,1840. De même pour le mot "tennis" qui vient du "tenez" des joueurs de jeu de paume. "C’est un phénomène de « ping-pong »au dessus de la Manche dit-il.

Deux problèmes dans l’étude des langues :

- Il faut donner les moyens de l’apprendre, avoir une certaine norme et assurer une qualité de discours, en étant puriste. Ce purisme doit être pluriel et prendre en considération qu’il existe différentes manières de bien s’exprimer que l’on soit à Bamako ou à Montréal.

- La langue est une abstraction nécessaire, derrière elle, les humains fabriquent les usages. Les usages sont perçus par leurs défaut, pour leur côté déviant, et non pour leurs qualités de renouvellement. Il y a un français des écrivains africains qui possède certaines rhétoriques éloignées de celles de l’écrivain parisien, qui sont souvent plus respectueuses des règles traditionnelles de la grammaire. En plus les écrivains africains transmettent une civilisation qui n’est pas la nôtre, avec un imaginaire qui n’est pas le nôtre comme Amadou Hampâté Bâ, qui font passer une expérience africaine directement dans cette langue. Ils sont contraints par l’histoire d’employer le français. Ils l’enrichissent, ils l’ouvrent, et ils lui confèrent des pouvoirs qu’elles ne pouvaient avoir au départ. Involontairement, ils sont au service de la langue, pour prodiguer des bienfaits.

Quel avenir pour la langue française ?

Alain Rey poursuit son analyse : "Comme tout organisme vivant, le français peut être en proie à la maladie. Mais il s’agit d’une langue malade qui soigne ses maladies. Il faut dès lors envisager une bonne thérapeutique. Il faut avoir recours à des remèdes nouveaux, plus inventifs. Il y a des problèmes du français aux besoins de désignation qui le conduisent à être trop accueillant aux néologismes anglo-saxons. Si ce sont des phénomènes de pure mode, consolons-nous, (Cocteau disait « la mode c’est ce qui démode »). Tout ce qui est mode est conduit à disparaître. Je préférai que les besoins soient comblés par des moyens internes à la langue française, mais je constate quand même sur cinquante ans d’innovations, que le français est plus créatif, que les dérivations sont plus fréquentes, que la composition est plus vivante. Naturellement, il ne faut pas gendarmer le phénomène d’emprunt car il peut être un élément d’enrichissement énorme, car si l’anglais possède une résonance mondiale aujourd’hui, c’est en grande partie grâce au français. La langue anglo-saxonne était assez pauvre, insuffisante pour répondre aux besoins de désignation au moment où le français commençait à se perdre, au XIVème et XVème siècle. L’anglais a emprunté de nombreux mots, ce qui constitue sa richesse de vocabulaire et sa force."

Alain Rey vient de publier :
- « Dictionnaire historique de la langue française » 2ème éd.
- " Dictionnaire amoureux des dictionnaires".

Giovanni Dotoli a publié deux livres concernant Alain Rey :
- « Alain Rey : artisan et savant du dictionnaire »
- « Alain Rey : de l’artisan du dictionnaire à une science des mots », publié chez Schena editore, Hermann éditeurs.

Giovanni Dotoli
Giovanni Dotoli

Avec l’université de Messine, celle de Bari, celle de Cergy-Pontoise et la fondation Robert de Sorbon, Giovanni Dotoli a organisé les 7èmes journées italiennes du dictionnaire, à Messine, sur le thème : "Genèse du dictionnaire : l’aventure des synonymes » les 2 et 4 décembre 2010.

Comme tous les invités qui s’expriment sur Canal Académie, leurs propos n’engagent qu’eux-mêmes, et non les académies ni l’Institut de France.






© Canal Académie - Tous droits rééservés

Notez cette émission :

Commentaires