Andromaque et Racine, le choix de Muriel Mayette pour la Comédie française

L’administrateur de la Comédie française évoque avec passion ce chef d’oeuvre ; entretien avec Jacques Paugam
Pour évoquer Andromaque, chef d’œuvre de Racine actuellement joué à la Comédie française, Jacques Paugam reçoit Muriel Mayette, première femme administrateur de la prestigieuse institution, qui nous livre les raisons pour lesquelles elle a choisi cette pièce : œuvre intemporelle dotée d’une grande poésie, et d’une impressionnante actualité. « Dans ces périodes d’inquiétude et de mutation de nos sociétés nous avons besoin d’un rendez-vous avec les grands poètes et Racine est l’un des plus grands dramaturges de langue française. »


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : CARR722
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Date de mise en ligne : 31 octobre 2010
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Cette émission a été enregistrée fin 2010.

J.P. : Pourquoi avoir décidé de monter à nouveau "Andromaque", la pièce de Racine la plus représentée dans l’histoire de la Comédie française ?

M.M. : Pour mille raisons, d’abord parce que cela fait très longtemps que l’on ne l’a pas donnée à la Comédie française. Mais essentiellement parce que c’est une pièce d’après guerre et que la problématique est posée entre le pouvoir et le cœur. Cette grande contradiction, cette difficile cohabitation des sentiments est, de tous temps, mais plus que jamais aujourd’hui, d’une actualité impressionnante. Dans ces périodes d’inquiétude et de mutation de nos sociétés nous avons besoin d’avoir rendez vous avec les grands poètes et Racine est l’un des plus grands dramaturges de langue française. Parce que la poésie dit ce que la raison ou les grands discours ne savent qu’effleurer. Et Racine nous donne accès à la contradiction de nos âmes. C’est aussi, étrangement, une pièce extrêmement politique.

Muriel Mayette, administrateur de la Comédie française
Muriel Mayette, administrateur de la Comédie française

J.P. : Vous parliez de guerre et actuellement il y a à l’affiche au théâtre Dejazet le spectacle de Jérôme Savary sur Boris Vian. Quand on voit ces deux pièces à quelques jours d’intervalle, on s’aperçoit que Racine rend compte de l’horreur de la guerre. La guerre rend barbare. Il l’a dit bien avant l’auteur du "Déserteur".

M.M. : Andromaque se situe une année après la guerre de Troie. Les Troyens sont décimés. Pyrrhus sort victorieux de cette guerre épouvantable traumatisante dont les héros se battent à mains nues. Lui ne se remet pas du chaos qu’il a créé, dont il est le héros, et tombe amoureux, comme par hasard, de la seule rescapée de ce peuple qu’il a lui-même décimé, Andromaque, la femme d’Hector, la reine de Troie, dans une volonté d’effacer l’horreur qu’il a fait subir aux Troyens, dans l’espoir fou de tourner la page et d’acquérir le pardon. Mais personne ne le lui accorde, à commencer par Andromaque qui reste accrochée à son peuple, à son passé et à son mari mort, Hector. Pyrrhus est un héros broyé. Il revisite les cadavres dont il est responsable et ne cesse de ressasser la violence dont il a été le maître.

J.P. : Paradoxalement il en devient touchant...

M.M. : C’est bouleversant car on voit un homme qui est un roi, un héros, désespéré par sa propre action, et habité de cet espoir fou que l’on pourrait tourner la page et oublier. On ne le peut pas ; cela nous crève le cœur. Ce qui est intéressant, c’est que les sentiments amoureux ne sont pas déconnectés du pouvoir. On a une succession d’amours ratées : Oreste à qui est promis Hermione à qui, finalement, on promet Pyrrhus, le héros, sans jamais lui demander son avis. Oreste reste amoureux de la jeune fille qui devait devenir sa femme. Pendant une année elle reste dans l’humiliation d’attendre que le héros tienne sa parole. Parole qu’il ne tiendra pas. Puisqu’il tombera amoureux de la seule femme qui représente le peuple qu’il a tué, Andromaque. Elle seule, finalement, demeure la plus constante. Tous les protagonistes vont d’un point de vue à un autre. Sauf elle. Elle reste fidèle. Pour finir c’est elle qui gagnera, qui sauvera son fils. Pyrrhus et Hermione, vont mourir tandis qu’Oreste passera dans cette zone qu’on ne traverse pas une deuxième fois, la folie.

J.P. : Tout cela pourrait être pitoyable s’il n’y avait cette capacité d’aller vers la mort qui les rend dignes.

M.M. : Malheureusement la souffrance est trop grande. La mort est une libération. Oreste l’appelle depuis le début de la pièce. Il est maudit car il a été obligé de tuer sa mère. Il a un héritage épouvantable. Hermione cherche la mort car c’est une vierge qui souffre trop, et qui préfère rejoindre l’amour idéal que représente Pyrrhus dans la mort. Pyrrhus accepte de mourir parce qu’il ne supporte pas l’idée que ce pardon ne lui soit pas accordé, que le regard d’Andromaque lui soit refusé.

J.P. : Il n’est pas certain qu’Andromaque soit heureuse d’être la seule rescapée.

M.M. : Je ne pense pas du tout qu’Andromaque soit un personnage heureux. A l’époque d’Hector elle n’est que dans la contrainte. Elle s’est décidée à être une femme idéale, à tout accepter pour rejoindre cette image d’héroïne. Elle n’est pas passionnée.

J.P. : Racine n’avait que 28 ans quand il a écrit cette pièce. Comment expliquez-vous une telle maturité ?

M.M. : C’est très impressionnant. Racine était orphelin très tôt, à quatre ans, il a grandi auprès des femmes. Il était très amoureux de l’amour et des comédiennes. Dans son génie, il y a un mélange d’adolescent, de sentiments purs, passionnés dans son rapport à l’amour et d’un autre côté une intelligence et une analyse stratégique et politique très fines. C’est cela le génie !

J.P. : A partir de quand a-t-on joué Andromaque d’une façon moderne ?

M.M. : Question complexe ! Je ne crois pas que l’on puisse dire « aujourd’hui on monte la pièce d’une façon moderne ». Tout est une question de forme. J’ai beaucoup travaillé sur la ponctuation. La tragédie est un art de l’affirmation et aussi un art du questionnement intime. Or les interprétations successives ont rendu la tragédie exclamative. Jean Vilar, par exemple, montait la pièce avec modernité et réalisme mais, en écoutant ses enregistrements, on se rend compte qu’ils sont très déclamés. On peut voir aujourd’hui sur les plateaux français des interprétations très différentes. Tout dépend des acteurs et aussi d’un solfège commun. Ces trente dernières années, le théâtre a été très influencé par le cinéma et le réalisme, ce qui engendre une école qui se fonde de moins en moins sur la déclamation.

J.P. : Qu’est ce qui vous touche le plus chez Racine ?

M.M. : C’est cette musique française qui donne un accès supplémentaire au sens. Sa langue est intraduisible. L’agencement des mots fait que l’on accède à la pensée des protagonistes. Cette musique et ce génie poétique me bouleversent.

En savoir plus :

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