Chopin vu par Chopin : Les dernières années et la technique pianistique (7/7)

Les dernières lettres du compositeur, par Jean-Pierre Grivois
Quels sont les derniers instants de la vie de Frédéric Chopin ? Comment perçoit-il son avenir malgré la dégradation de son état de santé ? Où finira-t-il ses jours ? Jean-Pierre Grivois nous présente les dernières lettres du compositeur rédigées avant de s’éteindre le 17 octobre 1849. La pianiste Armelle Joubert est notre invitée pour exposer la technique pianistique de Frédéric Chopin.


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Émission proposée par : Julie DEVAUX
Référence : carr721
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Date de mise en ligne : 5 décembre 2010

Lors de notre précédente émission, nous avions évoqué la fin de la relation entre Frédéric Chopin et George Sand. Mais outre la bonne société et son état de santé, ne parle-t-il pas d’autre chose ?

A la fin de son séjour en Angleterre et en Écosse, il écrit une lettre tout à fait curieuse et visionnaire. C’est une lettre adressée à son ami Albert le 17 juillet 1848 : "Jusqu’à présent, les perturbations n’existaient que dans les cerveaux, dans les imaginations, dans les livres, au nom de la culture, de la justice, de la solidarité... Mais à présent, toute cette fermentation appelle à la vengeance. Il n’y a pas de terme à la vengeance. Une guerre civile pour des principes provoquera certainement la destruction de la civilisation telle que l’on la conçoit aujourd’hui. Dans quelques centaines d’années, tes arrière-arrière-arrière-petits-fils se rendront d’une Pologne libre, dans une France rénovée ou dans ce qui se trouvera à la place."

Chopin, par Maria Wodzińska, 1835
Chopin, par Maria Wodzińska, 1835

Chopin se préoccupe de plus en plus de son avenir. Il écrit cette lettre à Albert le 1er octobre 1848 :

"En ce qui concerne mon avenir, tout va de mal en plus mal. Je me sens de plus en plus faible. Je ne peux rien composer. Non point que je n’en ai pas le désir, mais en raison d’empêchement matériel. Je me traîne chaque semaine sur une autre branche. Que faire ? D’ailleurs, j’économise ainsi quelques sous pour l’hiver. J’ai reçu une multitude d’invitations, mais je ne peux même pas aller où je voudrais parce que la saison est trop avancée pour ma santé. Toute la matinée et jusqu’à deux heures, je ne suis bon à rien. Plus tard, lorsque je suis habillé, tout me gêne et je halète jusqu’au dîner, après quoi il faut rester à table avec les hommes, regarder ce qu’ils disent et entendre comme ils boivent. Assis à cette table, je pense à autre chose qu’à eux, en dépit de toutes les gentillesses et des interlocutions en français. Et bientôt étreint d’un mortel ennui, je vais au salon où je dois faire appel à toute ma force d’âme pour me ranimer un peu car alors ils sont curieux de m’entendre. Puis, mon brave Daniel (son serviteur), me porte dans l’escalier jusqu’à ma chambre à coucher, qui se trouve à l’étage, comme il est coutume ici. Il me déshabille, me couche, me laisse une bougie et je suis libre de haleter, de rêver jusqu’à ce que la même chose recommence. A peine suis-je habitué à quelque part qu’il faut aller ailleurs car mes écossaises ne peuvent me laisser en paix où je suis. Et ou bien elles viennent me chercher ou bien elles me trimballent dans toute leur famille. Elles finiront par m’étouffer par leur gentillesse et moi, par gentillesse aussi, je les laisserai faire."

Chopin, de retour à Paris

Chopin est revenu à Paris le 19 novembre 1848, après 7 mois passés à Londres et en Écosse. Ses correspondants sont alors essentiellement Solange, Albert et sa famille.

A Solange il fait part de son intérêt pour elle et son mari : "J’ai vu votre mari, il est venu me voir vendredi, il m’a donné de vos bonnes nouvelles"

Et puis Solange accouche d’une seconde fille, il lui écrit : "Un ami bien malheureux vous bénit et bénit votre enfant. Il faut absolument être heureuse et conserver votre bon souvenir à ceux qui vous aiment."

Il parle également de Clésinger à son ami Albert dans des propos peu élogieux : "Clésinger a ramené Solange après dix jours de voyage par la canicule sans argent et au moment où tout le monde se sauve à la campagne. Où a-t-il la raison ? Il a perdu la tête ou plutôt il l’a conservée, mais elle est bien mauvaise. C’est effrayant ce qu’il est bête !"

Chopin s’affaiblit de plus en plus et il ressent le besoin d’avoir sa chère sœur Louise à ses côtés. Il lui écrit la lettre suivante le 25 juin 1849 :

"Mon âme, si vous le pouvez, venez ! Je me sens faible. Et nul médecin ne me fera du bien comme vous. S’il vous manque de l’argent, empruntez-en. Quand j’irai mieux, j’en gagnerai facilement et je rembourserai celui qui vous en aura prêté. Mais à présent, je suis trop à sec pour pouvoir vous en envoyer. Mon appartement est assez grand pour vous loger, même avec deux enfants. Ce séjour serait à bien des égards profitable à la petite Louisette. Le père pourrait se promener toute la journée. Il y a une exposition de produits agricoles non loin de chez moi. En un mot, il aurait plus de temps libre pour lui-même que l’autre fois, car je suis plus faible et je resterai davantage à la maison avec Louise. Mes amis et tous ceux qui me veulent du bien estiment que le meilleur remède pour moi serait l’arrivée de Louise."

"Procurez-vous donc un passeport ! Deux personnes que vous ne connaissez pas, l’une du Nord et l’autre du Midi, m’ont certifié que ce séjour serait non seulement favorable à ma santé, mais aussi à celle de ma sœur. Alors donc, maman Louise et Louise fillette, prenez vos dés et vos aiguilles, je vous donnerai des mouchoirs à ourler, des bas à tricoter et vous passerez quelques mois à l’air frais en compagnie de votre vieux frère et oncle. A présent, le voyage se fait plus facilement. N’emportez pas beaucoup de bagages, nous essayerons de nous contenter de peu. Vous aurez ici le gîte et la table. Et si votre mari trouve que la distance entre les Champs-Elysées est ici trop grande, il pourra loger dans mon appartement du Square d’Orléans (...) Je ne sais pas moi-même pourquoi je désire tant voir Louise. C’est comme une envie de femme enceinte. Je vous jure que ce voyage lui fera beaucoup de bien et à elle aussi. J’espère que le conseil de famille va me l’envoyer. Qui sait si je ne vous la ramènerai pas si je guéris ?"

"C’est alors que nous nous réjouirions tous et que nous nous embrasserions encore sans perruque avec vos propres dents. La femme doit obéissance à son mari. C’est donc au mari que je demande d’amener sa femme. Je l’en prie de tout mon cœur et s’il pèse bien la chose, il verra qu’il ne pourrait faire plus grand plaisir aussi bien à elle qu’à moi ni rendre de plus grand service même aux enfants que vous m’emmèneriez avec vous. La petite fille, je n’en doute pas, viendra certainement. Il y aura, il est vrai, bien de l’argent dépensé, mais on ne pourrait mieux l’employer ni voyager plus économiquement. Une fois sur place, vous aurez un toit. Envoyez-moi bien vite un petit mot ! Le médecin ne s’est plus montré depuis dix jours. Il a compris enfin qu’il y avait dans ma maladie quelque chose dépassant son savoir. Pourtant, faites son éloge à votre locataire et à tous ceux qui le connaissent et dites-leur qu’il m’a fait le plus grand bien. Mais j’ai la tête ainsi faite. Dès que je vais un peu mieux, cela me suffit. Dites aussi à tout le monde qu’il a guéri quantité de personnes du coléra, celui d’ailleurs en régression. Il a presque disparu. Le temps est superbe ! Je suis assis dans le salon où j’admire tout le panorama de Paris : les tours, les Tuileries, Notre-Dame, le Panthéon, les Invalides... A travers mes cinq fenêtres. Entre nous, rien que des jardins."

"Vous verrez lorsque vous viendrez. Maintenant, occupez-vous de l’argent et du passeport et faites vite ! Écrivez-moi tout de suite un mot ! Mon caprice est de vous avoir ici ! Dieu permettra peut-être que tout aille bien. Sinon, faites comme s’il le permettait. J’ai bon espoir car je ne demande jamais grand chose et je me serais même abstenu de cela aussi si je n’avais pas été poussé par tous ceux qui me veulent du bien (...) Votre frère fort attaché mais bien faible."

Et nous apprenons donc dans une lettre datant du 14 août 1849 que Louise est enfin arrivée : "Ma sœur et ma nièce sont avec moi depuis cinq jours. Je suis bien fatigué. Eux aussi. Je vous souhaite autant de bonheur que j’ai en ce moment avec un peu plus de santé, car je suis plus faible que jamais."

Chopin adresse sa toute dernière lettre à son ami violoncelliste Auguste Franchomme le 17 septembre 1849 :

"Mes médecins ont décidé dans une consultation que je ne devais pas entreprendre de voyager maintenant, seulement me loger au Midi et rester à Paris. Après avoir bien cherché, il s’est trouvé un appartement très cher réunissant toutes les conditions voulues, Place Vendôme. Enfin, je vous verrai tous l’hiver prochain bien installé. Ma sœur reste avec moi, à moins qu’on ne la demande beaucoup dans son pays. Je t’aime. Et voilà tout ce que je peux te dire car je tombe de sommeil et de faiblesse. Ma soeur se réjouit de recevoir Madame Franchomme et moi aussi. Bien sincèrement. Cela ira. Comme Dieu voudra."

Chopin est mort le 17 octobre 1849. Il avait demandé qu’à son enterrement soit joué le requiem de Mozart.

Voici donc la fin de ces sept émissions sur la vie de Frédéric Chopin à travers ses écrits. Cependant, il nous semblait important après avoir évoqué sa vie ainsi que ses compositions de parler du côté technique pianistique. La pianiste, Armelle Joubert, a bien voulu répondre à nos questions et parler de cette technique si particulière qu’a apporté Frédéric Chopin pendant la période romantique et qui est toujours enseignée.

Qu’a apporté Chopin à la technique pianistique ?

"Chopin est né avec le piano. Il nous a tout apporté. On peut faire la comparaison entre Bach, qui nous a apporté les vingt-quatre préludes et fugues, Chopin nous a apporté ses deux cahiers d’Etudes Opus 10 et Opus 20, qui nous permet d’assouplir la main, de trouver toutes les astuces pour que nous soyons libres et que nous puissions respecter sa pensée. C’est-à-dire de jouer du piano facilement. Il disait toujours "La souplesse avant tout !". Donc grâce à Chopin et à ses Etudes, nous apprenons la souplesse pour jouer."

Qu’a t-il apporté en tant que compositeur ?

"Si l’on se plonge dans son harmonie, il est un immense révolutionnaire. Il a mis tout l’art de l’opéra italien qu’il adorait plus que tout, et il arrive à l’adapter à ce nouvel instrument qu’est le piano. Son plus grand successeur sera Debussy. Comme autre compositeur, il y a Scriabine qui utilise énormément des harmonies de Chopin."

Pourquoi tant de grands pianistes ont-ils cette facilité à interpréter Chopin ? Est-ce que c’est un don en soi ? Ou n’importe quel pianiste est-il capable de jouer Chopin ?

"Pour Chopin, c’est une question d’affinité. Chopin est né Chopin. Dans ses premières polonaises ou dans toute son œuvre, même vers la fin, il y a Chopin. On le sait. Il est déjà lui-même. Il faut avoir une affinité avec Chopin pour l’interpréter, car si on n’a pas une poésie à l’intérieur de soi pour retraduire les écrits de Chopin, on passe très certainement à côté de ce qu’il a voulu transmettre."

Comment devient-on un spécialiste de Frédéric Chopin ? Quel grand interprète peut-on citer par exemple ?

"On le devient par transmission. Quand on lit une partition, on doit entendre ensuite ce que l’on va jouer et ce que l’on lit. Son grand art est le Rubato et ça, ça ne peut pas s’écrire sur une partition."

L’écriture de Chopin est très particulière et précise : comment un pianiste arrive-t-il à exprimer à la fois Chopin tout en gardant sa personnalité d’artiste ?

"Il faut que le pianiste puisse entrer dans l’univers de Chopin, dans son monde pour pouvoir exprimer ses pensées. Nous avons beaucoup de documents qui attestent qu’il était raffiné, délicat et ce qu’il ressentait en lui."

Jouer Chopin implique-t-il d’atteindre un cheminement et une maturité pour l’interpréter ?

"Il faut aller très lentement, car les élèves doivent développer leur oreille à l’harmonie et au son."

Un même artiste peut-il imaginer plusieurs façons de jouer Chopin, selon son humeur, les événements de sa vie ou son âge par exemple ?

"Ce n’est pas une question de maturité mais d’affinité. Il faut avoir une affinité à sentir le rubato, l’improvisation et à faire ressortir tout le reflet de son harmonie. Ce n’est pas la même chose qu’avec les autres compositeurs."

En savoir plus :

Frédéric Chopin est né le 1er mars 1810 à Zelawova Wola dans le Duché de Varsovie, actuelle Pologne. Il est mort le 17 octobre 1849 à Paris à l’âge de 39 ans. C’est l’un des plus grands compositeurs de musique romantique du XIXe siècle. Il est notamment connu pour sa virtuosité au piano puisqu’il n’a pratiquement composé que pour cet instrument. Toujours en quête de retranscrire le chant italien au piano et violoncelle, il est également connu pour être l’un des pères de la technique pianistique moderne avec Liszt. On lui doit ce grand phrasé de notes infinies, qui a influencé nombre de compositeurs : Fauré, Ravel, Debussy, Rachmaninov ou encore Scriabine.

Extraits musicaux écoutés lors de l’émission :

- Le Final de la Sonate n°2 en si mineur opus 35
- Le Concerto en fa mineur, deuxième mouvement opus 21, le larghetto
- Le Prélude n°4 en mi mineur opus 28
- Le Prélude n°15 en ré majeur opus 28
- Le Nocturne n°14 en fa# mineur opus 48
- Le Largo de la Sonate pour piano et violoncelle en sol mineur opus 65
- La Mélodie n°11 opus 74 intitulée "Dwojaki Konice"
- Le Lacrimosa du Requiem de Mozart

Ecoutez la série d’émissions sur Chopin proposée par Jean-Pierre Grivois :

- Chopin vu par Chopin : de l’enfance à l’arrivée à Paris (1/7)
- Chopin vu par Chopin, de son arrivée à Paris à son succès (2/7)
- Chopin vu par Chopin : ses amours et sa relation avec les autres musiciens (3/7)
- Chopin vu par Chopin : sa tumultueuse relation avec George Sand (4/7)
- Chopin vu par Chopin : George Sand et les séjours à Nohant (5/7)
- Chopin vu par Chopin : Après sa rupture avec George Sand (6/7)
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