Les voyageurs à Pékin

Quand l’Empire du Milieu inspirait Marco Polo, Matteo Ricci ou Pierre Loti, par Bertrand Galimard Flavigny
Le premier manuscrit d’un voyage en Chine date de 1245 et les manuscrits vers l’Empire céleste ne sont pas rares, de Marco Polo aux jésuites Matteo Ricci et Joseph Amiot et jusqu’à Pierre Loti. Bertrand Galimard Flavigny relate l’histoire de ces récits de voyage qui suscitèrent l’intérêt et la curiosité.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 13 avril 2007

Balzac, dans La Peau de Chagrin, évoque « les causeries du soir, en hiver, où l’on part de son foyer pour aller en Chine ». L’auteur de la « Comédie humaine » ne franchit jamais les mers pour rejoindre la Chine ; pour lui, elle était si mystérieuse et si lointaine qu’elle évoquait un ailleurs inaccessible et indescriptible. Les récits de voyageurs qui visitèrent le « Céleste Empire » ne sont finalement pas si rares.

Le premier à nous être parvenu est celui de Jean du Plan Carpin datant de 1245. Dans sa préface à l’anthologie des voyageurs occidentaux du Moyen Age à la chute de l’empire chinois, Le voyage en Chine, Ninette Boothroyd indique que « ce qui ressort le plus des récits de tous ces voyageurs, ce n’est pas seulement l’émerveillement que ceux-ci éprouvent, à divers degrés évidemment, devant la découverte d’un monde autre, mais aussi et surtout la considération qu’ils lui montrent, la valeur qu’ils lui reconnaissent, lors même qu’ils le récusent en tant que monde païen » (1).

Autre caractéristique, ces ouvrages, notamment ceux parus au XVIe siècle, ont apporté au public lettré « une connaissance dénuée de toute falsification et remarquablement objective, de « l’extraordinaire » de la Chine ».

Tout est parti, en fait, de Marco Polo. Le Vénitien fut à ce point émerveillé par tout ce qui s’offrait à ses yeux qu’il ne trouva rien à critiquer dans cette immense contrée. On sait que Marco Polo, âgé de dix-sept ans, accompagna ses oncles dans l’empire Mongol, où il demeura dix-huit ans. A l’époque, Pékin se nommait Cambaluc. Le Grand Can y demeurait trois mois dans l’année. Les oncles et leur neveu regagnèrent Venise en 1295. Deux ans plus tard, victime d’un conflit entre la Sérénissime et Gênes, Marco fut fait prisonnier. C’est là qu’il raconta ses souvenirs de voyage. Le manuscrit orignal rédigé en français a été perdu. On le désignait sous le nom d’il Milione, sobriquet donné à Polo qui n’énumérait que par millions les populations des pays visités par lui. L’édition la plus ancienne que l’on connaisse de l’abrégé de ses voyages a été imprimé à Venise en 1496 (in-8°). Il en existe une de Brescia datée de 1500 et une seconde de Venise datée de 1508 (in-12°). L’originale de la première traduction française, réalisée par François Gruget, conseiller du roi et référendaire à la Chancellerie de France (né à Loches en 1511) a été imprimée par Sertenas en 1556 (in-4°).

La première mission chrétienne en Chine fut envoyée par le pape Nicolas IV en 1289. Le premier de ces prêtres Jean de Mont-Corvin fut suivi par André de Pérouse (vers 1307-1326), Odoric de Pordenone (1318-1330), Jean de Marignolli (1342-1346) dont on connaît les noms grâce aux lettres qu’ils laissèrent. On cite encore les relations d’autres missionnaires espagnols et portugais comme Marine de Rada et Gaspar de Cruz. C’est à partir de ces dernières que Juan Gonzales de Mendoza composa l’Histoire du Grand Royaume de Chine situé aux Indes orientales, divisées en deux parties, etc. (1585) traduit dans la plupart des langues européennes et qui fut l’un des grands best-sellers du siècle. Il fut traduit en français par Luc De La Porte (P. Nic. Du Fossé, 1589, in-12°).

« La collusion du commerce et de la religion allait être un des traits marquants de la pénétration européenne en Chine. Un exemple nous en est fourni dès le milieu du XVIe siècle par ces deux voyageurs exceptionnels que sont Ferñao Mendes Pinto et François-Xavier, le pirate et le saint », note Muriel Détrie dans Le voyage en Chine. Saint François-Xavier mourut à la porte de la Chine et ne connut donc jamais Pékin, au contraire de Mendes Pinto (1509-1583) qui y fut condamné aux travaux forcés sur la grande muraille. Plus tard, il rencontrera François-Xavier (1506-1522) et financera la mission des jésuites au Japon. La Peregrination de Mendes Pinto ne fut publiée à Lisbonne qu’en 1614 (pet. in-fol.)et traduite en français par Bernard Fuguier en 1628 (P. Mathurin Henault, in-4°). On trouve aussi une édition « peu commune », selon l’expression de Brunet : P. Cotinet, 1645, in-4°, dont il a été fait une réimpression en 1830 (3 vol. in-8°).

Plus que les marchands et les missionnaires franciscains et dominicains, ce sont les jésuites qui permirent le début de l’ouverture de la Chine au XVIe siècle. Le père Matteo Ricci (1552-1610) fut le premier à comprendre que les Européens ne pourraient se faire accepter des Chinois que s’ils se présentaient à eux comme leurs semblables et partageaient avec eux une culture commune. « En apprenant le chinois, en adoptant le costume des mandarins, en étudiant les classiques qui sont le bagage de tout lettré, Matteo Ricci a réussi à fléchir la méfiance des Chinois, à se faire accepter et même respecter d’eux », note encore Muriel Détrie dans Le voyage en Chine. Il atteignit Pékin, en 1601, ville qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort. Il y rédigea son journal dont des notes éparses furent publiées par Nicolas Trigault (1577-1628). La première édition française fut traduite par le sr. D.F. de Riquebourg- Trigault, sous le titre Histoire de l’expédition chrétienne, au royaume de la Chine...et imprimée à Lyon, par Horace Cardon, en 1616, (pet.in-8°).

Pendant deux siècles, les Lettres édifiantes et curieuses et les nombreux autres écrits des jésuites constituèrent pour l’Europe entière la principale source d’information sur la Chine. Car les Jésuites devinrent les précieux auxiliaires de l’empereur. Le père Ferdinand Verbiest (1656-1688) qui avait été l’assistant du père Schall, fut placé à la tête du bureau impérial d’astronomie. Il composa le Compendium Astronomiae organicae, des observations astronomiques qui concernent l’Europe et la Chine, imprimé à Pékin en 1668, illustré de planches xylographiques. On ne s’étonnera pas de rencontrer des ouvrages en langues européennes imprimés à Pékin. Quoique essentiellement vouée à l’impression tabellaire ou xylographique, en raison de la multiplicité des idéogrammes, l’imprimerie chinoise a utilisé des caractères mobiles, d’abord en céramique au XIe siècle, ensuite en étain, en cuivre et en plomb dès le début du XIVe siècle. « Le peu d’empressement des imprimeurs chinois à perfectionner ce système se conçoit si l’on songe que la grande encyclopédie T’ou shou chi cheng (Gujin tushu jicheng ) de 1726, avec ses 5 000 volumes a nécessité la fonte de 250 000 caractères divers en cuivre », fait remarquer Albert Flocon, auteur de L’univers des livres (2). Les jésuites, protégés par l’empereur Kangxi (1662-1722), le deuxième des Qing, étaient considérés comme des lettrés. Leur bibliothèque était d’importance. Elle était conservée à Pékin, dans l’église du Beitang. Jusqu’en 1827, elle demeura dans cette même église sous la garde des pères lazaristes. Une partie du fond aurait ensuite été dispersée dans les villages chrétiens environnants, puis récupérées plus tard par les jésuites qui l’emportèrent à Shangaï à la fin du XIXe siècle. Cette partie se trouve actuellement à la bibliothèque municipale de Shanghaï, une autre dans la bibliothèque nationale de Pékin. Les jésuites pêchaient librement en Chine. La querelle des Rites (1693-1715) provoquée par l’intransigeance du Vatican qui condamna les rites chinois faits aux ancêtres et à Confucius alors que les missionnaires les toléraient, faillit remettre en question leur présence. Louis Lecomte (1685-1692), un autre jésuite qui accompagna d’abord l’ambassade conduite par le chevalier de Chaumont au Siam, résida quatre ans à Pékin. De retour en France, il publia la relation de son voyage sous la forme de quatorze lettres. Ses Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine, en 1696, remportèrent un vif succès, mais furent condamnés par la Sorbonne au moment de la querelle des Rites.

Joseph Amiot (1718-1793) fut l’un des derniers survivants de la Mission jésuite en Chine. Il entretint une importante correspondance avec tous les savants européens. Il participa avec les pères Cibot, Ko et Poirot, aux Mémoires concernant l’histoire, les sciences, les arts, les mœurs, les usages des Chinois, par les missionnaires de Pékin, publiées par Noyon, en 1776-1791, en 15 vol(.in-4°). Cet ouvrage, véritable encyclopédie de la Chine jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, est illustré de 193 planches, portraits, tableaux. Deux volumes complémentaires parurent au XIXe siècle et sont quasiment introuvables. En 1779, le père Amiot fit parvenir de Pékin à Bignon, bibliothécaire du roi, quatre cahiers de musique manuscrits, aujourd’hui conservés à la B.N. Le dernier cahier comporte treize cantiques, s’intitulant Shengyue jing pu (musique sacrée) : « Ce sont les prières que nos néophytes chantent pendant l’office, les jours de grande solennité », expliquait le religieux. Ces prières chantées en chinois avec des mots latins sur des musiques chinoises ont été « restituées » en disque (2).

L’ère des marchands

Tandis que les jésuites s’imposaient à la cour de l’empereur, les négociants, notamment les représentants de la Compagnie des Indes, profitant de la liberté de commerce accordée à Canton, prirent à leur tour le chemin de la Chine. Une ambassade hollandaise chargée de présents destinés à l’empereur fut envoyée à Pékin. L’intendant de l’ambassade, un allemand, Johan Nieuhoff (1628-1672) en rédigea le compte-rendu en français d’après les notes manuscrites des Hollandais. On le connaît sous le titre Ambassade de la Compagnie Orientale des Provinces Unies vers l’Empereur de Chine, ou grand Cam de Tartarie... imprimée à Leyde, par Jacob de Meurs, en 1665.

Pékin était-elle devenue le dernier rendez-vous à la mode, au XVIIIe siècle. Après les Hollandais, les Russes suivirent, également dans le but d’aplanir les difficultés relatives au commerce avec la Chine. C’est une Anglais qui relata cette mission. John Belle (1691-1780) qui avait déjà fait partie de l’ambassade envoyée par Pierre le Grand, en Perse en 1715-1718, accompagna la légation russe, l’année suivante, en tant que médecin et chirurgien. Il n’a publié le récit de son voyage qu’en 1762, plus de quarante ans après les événements. Les ambassades se multiplièrent. Louis XVI, à son tour invita savants et naturalistes de suivre le chemin de la Chine. Pierre de Sonnerat (1745-1814), commissaire de la marine, rapporta un Voyage aux Indes orientales et à la Chine fait par ordre du roi, depuis 1774 jusqu’en 1781, comprenant 140 planches en couleur.

Parmi les voyageurs à Pékin, on rencontre Chrétien-Louis de Guignes (1759-1845), le fils de l’académicien et orientaliste Joseph de Guignes. Celui-là même qui publia un Mémoire dans lequel on prouve que les chinois sont une colonie égyptienne (P. Dessaint & Saillant, 1759, in-8°). Guignes, le fils, séjourna une dizaine d’années comme « résident de France à la Chine ». Il accompagna, en 1794-95, à Pékin, l’ambassade hollandaise de Tizing. Guignes s’attacha surtout à corriger les erreurs que l’on trouve dans les ouvrages relatifs à la Chine et à révéler, « les grands défauts » que renferme ce pays. Son livre Voyages à Pékin, Manille et l’île de France, faits dans l’intervalle des années 1784 à 1801, a été publié par l’Imprimerie impériale, en 1803, et comprend 98 planches et cartes.

Les Anglais, ont fait plusieurs tentatives d’approche de l’empire du Milieu. Ils ont échoué pour des raisons protocolaires. En 1816, lord Amherts arrivait enfin à Pékin, mais il refusa de suivre le kotow, c’est à dire se prosterner neuf fois devant l’empereur. Henry Ellis (1777-1855), son secrétaire a rapporté un journal de ces événements : Voyage en Chine, ou journal de la dernière ambassade anglaise à la cour de Pékin, contenant le détail des négociations qui ont eu lieu dans cette circonstance... « L’antagonisme - entre l’empire du Milieu et l’empire britannique - ne pouvait être résolu que par la force, rapporte Muriel Détrie, et c’est solution que choisirent les Anglais en 1839 lorsque, pour répondre à l’interdiction du trafic de l’opium proclamé par l’empereur et à l’arraisonnement par Lin Zexu, le mandarin chargé de l’exécution de cet édit, d’une cargaison d’opium, ils attaquèrent les forts de Canton »(3). Le traité de Nankin en 1842 ouvrit le commerce chinois aux étrangers. L’ambassade française dirigée par Théodose de Lagrenée (1800-1862), la première officielle depuis le XVIIe siècle, a suscité une floraison de récits de voyage et d’études. Parmi ceux-ci, celui de Charles Lavollée (1843-1846) qui, quoique n’ayant pas visité Pékin, a laissé un récit de son Voyage en Chine (P. Just Rouvier, A. Ledoyen, 1853, in-8°.)

Ces traités conquis par la force permirent aux puissances occidentales de s’approcher de plus en plus près de la Chine et de tenter de se partager son empire selon des zones d’influences. La deuxième guerre de l’opium en 1860 vit les barrières de Pékin tomber. Le sac du Palais d’Été est resté dans toutes les mémoires et bon nombre d’objets qui circulent sur le marché ont été apportés en Occident après cet épisode. Stanislas d’Escayrac de Lauture (1826-1868) fut l’une des victimes de cet acte de vandalisme. Explorateur en Afrique, il avait été envoyé en Chine par l’Académie des Sciences. Mais en 1860, il tomba dans une embuscade, fut conduit à Pékin, emprisonné et torturé, puis libéré à l’approche des troupes franco-anglaises, non sans avoir perdu l’usage de ses mains. Il a néanmoins laissé des Mémoires sur la Chine, parues en 1865. Le général Charles-Guillaume Cousin de Montauban (1796-1878) qui battit les troupes chinoises près de Baliqiao a raconté dans ses Mémoires, le sac du Palais d’Été. Après le traité signé entre la France et la Chine, à Pékin, le 25 octobre 1860, Catherine de Bourboulon (1827-1865), l’épouse du ministre français, fut la première femme européenne à pénétrer dans Pékin et à y résider. Ses notes furent réunies et mises en forme par Achille Poussielgue qui les publia d’abord dans le « Tour du Monde », puis en volume en 1866.

Parmi les grands témoins de la fin de l’empire du Milieu, nous ne pouvons écarter Pierre Loti qui parvint à Pékin, après le fameux siège du quartier des légations par les boxers. Nous étions à l’automne 1900, le sac de la capitale avait déjà commencé. Loti réussit à être logé dans le Cité interdite qui, elle, fut épargnée du vandalisme. Loti, même de passage, avait cette faculté de capter images et impressions et de les restituer avec plus de force qu’un résident de longue date. Les derniers jours de Pékin, publié chez Calmann-Lévy, pourraient être considérés comme le chant du cygne de l’Empire du Milieu.


1 -Le Voyage en Chine, Bouquin, Robert Laffont, 1992
2 -Musique des Lumières, Audivis.
3 -Le voyage en Chine, op. cit.

Texte de Bertrand Galimard Flavigny.

. Bertrand Galimard Flavigny

Pour en savoir plus :

Ecoutez aussi deux émissions relatives à Matteo Ricci :
- Le cardinal Roger Etchegaray en Chine, sur la tombe de Matteo Ricci
- La tulipe noire de la cartographie de Mattéo Ricci






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