L’histoire de l’Académie française par ses lettres

Une collection unique au Musée des lettres et manuscrits à Paris
Une centaine de documents rarissimes et émouvants raconte l’histoire de l’Académie française, au fil des lettres. La collection de Philippe de Flers, commencée par ses ancêtres en 1824, est en partie présentée pour la première fois au regard du public, boulevard Saint-Germain à Paris. Découvrez dans cette émission, le choix du Musée des lettres et manuscrits parmi les lettres de quelque 700 immortels pour l’exposition L’Académie française au fil des lettres de 1635 à nos jours, des lettres que vous pouvez retrouver dans le bel ouvrage éponyme publié chez Gallimard en 2010.


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : PAG835
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Date de mise en ligne : 24 octobre 2010

L’Académie française au fil des lettres de 1635 à nos jours est à la fois, une exposition et un livre : un événement à la mesure de l’histoire de la « Dame en vert ». Livre et exposition mettent ainsi en valeur une partie seulement, de la collection unique des Marquis de Flers qui compte au total de plus de 7 mille lettres, manuscrits et documents. Philippe de Flers n’a pas connu son grand-père Robert de Flers, l’auteur de L’Habit vert (1913), membre de l’Académie française mais il a continué comme ses ancêtres à développer cette collection qu’il a confiée au Musée des Lettres et Manuscrits, à Paris. Le fonds est ouvert aux chercheurs. L’anthologie L’Académie française au fil des lettres de 1635 à nos jours, publiée chez Gallimard, en montre la richesse et permet de prolonger la visite au musée ou de la préparer.

Du 16 septembre au 15 novembre 2010, le Musée des lettres et de manuscrits à Paris, présente dans une exposition, 160 documents, mais aussi l’habit vert de Paul Morand, son épée d’académicien, quelques exemplaires du dictionnaire de l’Académie. Estelle Gaudry et Sébastien Zaaf, commissaires de l’exposition présentent dans l’émission, cette histoire, certes bien académique, comme une chronique vivante de notre histoire dépassant la seule histoire littéraire. Pour accompagner le visiteur, une carte bien choisie sur les différents lieux de réunion de l’Académie ouvre le bal. Saviez-vous que l’Académie n’a pas toujours siégé 23 quai Conti ? La fondation de la compagnie, ses statuts, son histoire au siècle de Louis XIV, au siècle des Lumières sont déclinés à travers l’exposition de manuscrits exceptionnels, réservés jusqu’à présent à de rares initiés. La commissaire a voulu également montrer l’Académie "au travail", entendons par là, la rédaction du dictionnaire, l’une de ses principales missions, mais aussi le cérémonial qui rythme ses activités, lettre de candidatures, lettre de remerciements, discours de réception sans oublier une partie de l’exposition consacrée au 41e fauteuil, expression qui comme chacun sait, désigne le fauteuil des écrivains n’ayant jamais été admis sous la Coupole.

Estelle Gaudry et Sébastien Zaaf, du Musée des Lettres et des Manuscrits, Canal Académie, 30
Estelle Gaudry et Sébastien Zaaf, du Musée des Lettres et des Manuscrits, Canal Académie, 30
© Canal Académie

Le Grand siècle

Pour illustrer le Siècle de Louis XIV, le Musée des lettres et manuscrits a choisi d’éclairer l’histoire de la création du premier prix de l’Académie, le prix d’éloquence, en montrant un document exceptionnel de 1663, avec la signature de Pierre Corneille et de 8 autres académiciens. La pièce date du 12 février 1663.

Pierre Corneille (1606-1684), document cosigné avec huit autres académiciens daté du 12 février 1663
Pierre Corneille (1606-1684), document cosigné avec huit autres académiciens daté du 12 février 1663
© Coll. privée/Musée des lettres et manuscrits, Paris

Cette lettre est un des très rares documents signés de la main de Corneille, dont seuls dix-neuf lettres et documents autographes ont été répertoriés. Elle concerne le legs de Guez de Balzac destiné à fonder un prix dʼéloquence (premier legs fait à lʼAcadémie). Outre la rédaction du dictionnaire, l’attribution de prix, de plus en plus nombreux au fil de l’histoire de l’Académie, est devenue une activité fort importante de la compagnie. D’autres manuscrits renseignent le visiteur sur la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes.

L’Académie reflet des Lumières

L’étonnante collection de la famille de Flers permet de saisir à travers ces lettres, la farouche bataille qui opposa les philosophes et le groupe des dévots au XVIII e siècle. Montesquieu fut élu membre en 1728 mais ne s’y imposa guère. Il préfèra voyager dans l’Europe des Lumières en germe. Les élections de Maupertuis et Dortous de Mairan et surtout celle de Voltaire en 1746 changèrent la donne. En meneur du groupe des philosophes, Voltaire s’opposa à l’abbé Dolivet, qui, pour la petite histoire avait eu Voltaire comme élève à Louis le Grand. Une lettre, présentée dans l’exposition, de Dolivet à Voltaire en 1760, témoigne de leur relation somme toute respectueuse. La correspondance du dévot Jean-Jacques Lefranc de Pompignan révèle l’âpreté du combat intellectuel. Celui-ci ayant osé attaquer dans son discours de réception, le clan des philosophes, en retour, Voltaire répliqua à son encontre par une série de libelles ridiculisant l’abbé. Sous les yeux du visiteur, ces lettres de Voltaire (on lui en connaît 40 000), de Buffon, de d’Alembert approchent ces hommes illustres au plus près, éclairant le temps de l’Encyclopédie. Loin des sciences et des querelles, une touchante lettre de d’Alembert de 1776, adressée à Julie Lespinasse fait écrire à Elisabeth Badinter dans le catalogue de l’exposition, publié chez Gallimard, que nous sommes en présence "de l’un des textes les plus beaux et les plus déchirants du XVIII e siècle", "un pur sanglot d’amour pour la femme de sa vie", une indiscrétion sur l’intimité du savant que nous permet l’exposition.

1789

La Révolution supprima toutes les Académies royales. L’exposition présente au public un piquant poème épigramme sur la destruction de l’Académie, un manuscrit de 1793 avec ses corrections et variantes de Ponce-Denis Echouard Le Brun, poète oublié ou presque.
Extraits :
...
Nos jetonniers achèvent leur destin.
la Nation en fait un hécatombe
Au dieu du Gout. Maint lourd demidieu tombe,
Et tous nos Marmontels
Sont enterrés
Tous bien gisans sous leurs petits autels.
Pour épitaphe on écrit sur leur tombe :
Las ! Ils sont morts nos quarante immortels !

La période révolutionnaire fut rude pour les écrivains. En témoigne une lettre au Comité de Sûreté générale de 1794 de Jean-François de la Harpe qui commence par un "Citoyens" et s’achève par un " Salut et fraternité" comme il est alors d’usage. Dans cette lettre, il se plaint de ses conditions de détention et ajoute un post-scriptum éloquent : "P.S. Je vous supplie de faire précéder ma translation de la levée de mes scellés. Je manque de tout, et surtout de mes chers livres, la nourriture et la soutien de ma vie."

Le XIX e siècle : romantiques contre classiques, à chaque siècle son affrontement.

Les romantiques eurent également du mal à s’imposer. Les élections de Guiraud, de Lamartine, de Charles Nodier, de Victor Hugo, d’Alfred de Vigny, et de Musset furent difficiles, sans parler du scandale du discours de réception du premier d’entre eux. La liberté de ton de Chateaubriand en 1811, lui valut les foudres de Napoléon et une retraite obligée à quelques kilomètres de Paris, à condition de garder le silence. A ce propos, il écrit en 1812 à Sophie Gay : " Je voudrois qu’il étoit possible, m’ensevelir dans la retraite pour y travailler pendant une vingtaine d’années, à un ouvrage auquel je me sens appelé, par mon amour pour mon pays. Désirer vingt ans de ce silence, Madame, prouve que je n’ai pas une soif si ardente de célébrité. Car un silence d’une aussi longue durée, pourroit bien se changer pour moi en un silence éternel." La commission qui avait pris connaissance du discours l’avait prié d’en écrire un deuxième. Son refus des plus fermes, prétextant avec esprit des problèmes de santé, le conduisit à ne siéger sous la Coupole qu’après la chute de l’Empereur. Pour montrer les rapports conflictuels entre le pouvoir politique et certains académiciens, l’exposition présente aussi une lettre de Victor Hugo de 1852, écrite de Bruxelles où il défend sa position.

Victor Hugo (1802-1885) Lettre à « Messieurs les membres de lʼAcadémie Française », écrite de Bruxelles en janvier 1852. Victor Hugo fut élu en 1841 à l'Académie française.
Victor Hugo (1802-1885) Lettre à « Messieurs les membres de lʼAcadémie Française », écrite de Bruxelles en janvier 1852. Victor Hugo fut élu en 1841 à l’Académie française.
© Coll. privée/Musée des lettres et manuscrits, Paris

Extraits :

... Le malfaiteur politique dont le gouvernement politique pèse en ce moment sur la France a cru pouvoir rendre un décret d’expulsion dans lequel il m’a compris.
Mon seul crime, le voici : j’ai fait mon devoir.
J’ai par tous les moyens, y compris la résistance armée, défendu contre le guet à pens du 2 décembre, la Constitution issue du suffrage universel, la république et la loi.
....

Les candidatures malheureuses

Balzac, Baudelaire, Verlaine, Zola, ne furent jamais élus. Le Musée des lettres et manuscrits expose la lettre de candidature au fauteuil de Chateaubriand, de Balzac en 1848, deux ans avant sa mort. C’est alors sa cinquième tentative pour pousser les portes de l’Académie. Cet échec comme celui de Zola qui se présenta 24 fois a inauguré un long malentendu de l’Académie française avec le genre romanesque qui servit l’Académie Goncourt.
Charles Baudelaire qui présenta sa candidature en 1861 décida finalement de se retirer, comme il l’annonce à sa mère dans une lettre du 10 février 1862 : "Je viens de retirer ma candidature pour le fauteuil du Père Lacordaire, je t’assure que j’agis sagement. Je sais maintenant que je serai nommé, mais quand ? - Je ne le sais pas. Je t’embrasse et je te regarde comme mon seul salut et mon seul amour. Charles"

Les pourfendeurs

L’Académie française a fait et fait encore l’objet d’attaques. Parmi les pourfendeurs, Jules Barbey d’Aurevilly fut l’un des plus actifs. On peut voir dans l’exposition, le manuscrit de L’Académie sans candidats où le romancier et critique, brocarde l’Académie française. Ce texte qu’il publia en 1873 dans Le Gaulois fut repris en 1891 dans Dernières polémiques. Précédemment, Les quarante médaillons de l’Académie qu’il avait écrit en 1864 avait déjà donné le ton.

Extraits :

... cette République des Quarante, créée par un cardinal despote, qui avait malheureusement du Trissotin sous sa robe rouge, et qui trouva drôle de fonder sur le nombre et le vote ce gouvernement littéraire qui ne devait rien gouverner du tout, bien avant qu’on boutât là-dessus nos amours de gouvernements politiques, l’Académie française est, pour le moment, aussi embarrassée que la République conservatrice de M. Thiers, - et menacée de ne pas se conserver davantage !

Reflet de son temps, l’Académie s’ouvre aux femmes au XXe siècle.

Marguerite Yourcenar (1903-1987) Lettre à Jean Royère, Bruxelles 14 décembre 1930
Marguerite Yourcenar (1903-1987) Lettre à Jean Royère, Bruxelles 14 décembre 1930
© Coll. privée/Musée des lettres et manuscrits, Paris

Elue en 1980, Marguerite Yourcenar (1903-1987) fut la première académicienne. L’exposition présente une lettre de sa main sur papier mauve, adressée en 1930 à Jean Royère, "Cher monsieur et Ami". Les deux amis échangent quelques réflexions sur la gloire et le roman. A 27 ans elle écrit : « C’est un fruit qu’on ne mange pas, dîtes-vous, mais qu’on partage. vous avez mille fois raison. Il ne faut considérer la gloire (si tant est qu’on veuille la considérer du tout) que comme une sorte de moyen. C’est à la gloire d’un Virgile ou d’un Racine que nous devons de les connaître, de croire les comprendre et en tout cas de les aimer. Ce n’est pas eux qui en bénéficient, c’est nous. » Plus loin, elle écrit : « Je ne sais pas ce que je vaux. L’important pour moi, en ce moment, c’est d’arriver, au sens précis du mot, à m’estimer moi-même. »

L’exposition terminée, le livre du catalogue de l’exposition, L’Académie française au fil des lettres de 1635 à nos jours de Philippe de Flers et Thierry Bodin permet de retrouver ces documents rares. L’ouvrage comprend des contributions d’académiciens siégeant actuellement sous la Coupole et d’autres, de personnalités intellectuelles. Photographiées, retranscrites et commentées, ces lettres racontent une histoire littéraire et au-delà.

En savoir plus

- Académie française
- Musée des lettres et des manuscrits
- Exposition L’Académie française au fil des lettres, de 1635 à nos jours , du 16 septembre au 15 novembre 2010, 222 bd Saint-Germain, PARIS
- Philippe de Flers et Thierry Bodin, L’Académie française au fil des lettres, de 1635 à nos jours, Musée de Lettres et des Manuscrits, Gallimard septembre 2010






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