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La France est-elle condamnée au sous-emploi ?

La chronique économique de Philippe Jurgensen
C’est le mal français : la sous-utilisation de notre capacité de travail. Tel est le thème de cette chronique de l’économiste Philippe Jurgensen qui montre que l’amélioration toute récente des chiffres de l’emploi en France, où le nombre de chômeurs a reculé au cours des deux derniers mois (été2010), ne doit pas dissimuler l’ampleur de ce qui constitue hélas, en dehors même des suites de la crise économique récente, ce mal français.


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Référence : chr612
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Date de mise en ligne : 12 septembre 2010

Voyons d’abord les chiffres globaux. L’INSEE et l’Organisation internationale du travail (OIT) classent les chômeurs en plusieurs catégories : chômeurs totaux, ou différentes catégories de chômeurs partiels. La catégorie A (chômage total) rassemblait fin juillet 2010, 2.676.600 demandeurs d’emploi ; ce chiffre a progressé de 5,4% en un an, malgré le début de sortie de crise. Certes, on n’a compté au 1er semestre de 2010 que 31.500 chômeurs supplémentaires , contre trois cent mille au 1er semestre 2009 ; mais, à ce niveau, près de 10% de la population active totale reste sans emploi. Les prévisions officielles ne font prudemment état que d’une stabilisation du chômage d’ici la fin de cette année, en espérant une vraie baisse en 2011… si du moins la reprise est au rendez-vous…

Lorsqu’on inclut les chômeurs partiels des catégories « B » et « C » - qui travaillent par exemple à mi-temps mais souhaiteraient allonger leurs horaires -, le nombre de demandeurs d’emploi approche quatre millions (soit près de 14% de la population active) ; il continue à progresser légèrement. C’est un drame économique, car cela représente la perte d’autant de capacités de production, mais surtout un drame humain. La démoralisation et la destruction des structures sociales qui s’ensuivent s’aggravent au fil du temps, avec l’accroissement de la proportion de chômeurs de longue durée, dont la réinsertion est d’autant plus difficile qu’ils sont restés longtemps éloignés du marché du travail : on comptait, en juillet 2010, 1.436.000 personnes en recherche d’emploi depuis plus d’un an ; ce chiffre impressionnant est en hausse de 27% en un an . Et les recrutements, lorsqu’ils ont lieu, se font dans 80% des cas en CDD, même si ces contrats temporaires ne « pèsent » encore que 10% de l’emploi total ; de plus l’intérim prend une place croissante dans les embauches. On nous répondra que ce phénomène est classique en début de reprise e que d’autres pays font pire, en particulier l’Espagne, où le chômage a dépassé la barre des 20%. Mais ce cas mis à part, nos grands concurrents font mieux que nous : l’Allemagne et l’Italie ne comptent que 7,6% de chômeurs totaux, la Grande-Bretagne 9%, les Etats-Unis 9,5%, mais le Japon 5% seulement. Outre son niveau globalement élevé, le chômage en France présente deux particularités préoccupantes : il frappe davantage qu’ailleurs les plus jeunes et les plus âgés.
- le taux de chômage des moins de 25 ans reste, en France, nettement supérieur à la moyenne européenne : près d’un jeune sur quatre (23% mi-2010, chiffre en léger repli sur celui de l’année précédent) est sans emploi, contre 18% en moyenne européenne. Cette proportion dépasse le tiers, voire la moitié des jeunes dans les quartiers difficiles ; et il est facile d’établir le lien entre cette donnée essentielle et la déstabilisation croissante des « « banlieues à problèmes ». Certes, le sous-emploi des jeunes n’est pas propre à la France : un rapport de l’OIT publié le mois dernier montre que 81 millions de jeunes se trouvent sans emploi dans le monde, soit 13% de la population active ; mais ce taux reste inférieur de dix points à ce que nous connaissons en France.
- à l’autre bout de l’échelle, les seniors sont eux aussi défavorisés. Le nombre de chômeurs quinquagénaires a progressé de 21% en un an et 38% en deux ans, et on sait que la France est le pays industrialisé où l’on perd son emploi le plus tôt – à 57 ans et demi en moyenne. Il en résulte que la proportion de seniors (55-64 ans) au travail n’est que de 39% en France, contre 46% en moyenne européenne . A 60 ans, la majorité des nouveaux retraités était déjà sans emploi ; cela permet de comprendre pourquoi, si l’allongement de l’espérance de vie rend indispensable un recul du départ à la retraite, ceux qui disent que ce report n’a pas de sens en présence d’un tel niveau de chômage des seniors ont de forts arguments. On a ainsi l’impression que la sphère économique ne donne vraiment leur chance aux travailleurs que pendant une courte période de leur vie – 25 ans, voire moins, entre une jeunesse jugée trop instable et des quinquagénaires, voire des quadragénaires, jugés déjà fatigués. C’est évidemment un non-sens déplorable.

Comment expliquer cette fâcheuse particularité française ? D’abord, par une croissance économique trop faible : 2% par an seulement en moyenne sur la première décennie de ce siècle, c’est trop peu pour dégager un volume net significatif de créations d’emplois : en effet, les progrès de productivité (indispensables, car ils reflètent le progrès technique et sont la clef de la croissance future de notre économie) se poursuivent au rythme d’1,5% par an environ ; à cela s’ajoute une progression démographique nette d’environ 0,6% par an. On voit que 2% de croissance suffisent à peine à maintenir l’emploi ; autrement dit, ce n’est qu’au-dessus de 2% de hausse du PIB que notre économie commence à résorber le chômage ; or nous atteindrons à grand-peine ce chiffre en 2010, et peut-être pas, selon la majorité des économistes, en 2011. Il faut absolument sortir de cette maladie de langueur.. Ensuite, par la sous-compétitivité globale de notre pays : ce que nous gagnons par les progrès de productivité, nous le reperdons, et au-delà, à travers l’alourdissement des coûts des entreprises, sur qui pèsent des charges sociales parmi les plus lourdes des pays industrialisés – plus de 65% du salaire - (alors que la charge fiscale s’est, elle, modérée), sans parler des conséquences délétères des 35heures payées 39. D’où des coûts de production élevés et peu de flexibilité pour réagir aux à-coups de la demande. Etant moins compétitifs que nos voisins, allemands notamment, nous perdons des parts de marché là où ceux-ci réussissent à en gagner malgré l’« euro fort ».

L’inadaptation relative de notre système d’enseignement et de formation est une autre cause majeure de ce chômage des jeunes et des seniors. Nos collèges, nos lycées, et pour une bonne partie nos Universités, dispensent une formation abstraite, coupée du monde économique et de l’entreprise. Le problème des débouchés est à peine pris en compte, l’orientation scolaire défaillante, l’enseignement professionnel dévalorisé : chacun sait qu’on y « oriente » les moins bons élèves. On ne compte par exemple en France que trois Universités technologiques, alors que celles-ci font la force de nos voisins d’Outre-Rhin. Le corps enseignant est malheureusement rétif à toute évolution, jugée mercantiliste, vers une formation de base plus tournée vers la vie active. Malgré les efforts consentis pour encourager l’indispensable formation professionnelle, cette lacune n’est guère corrigée par la suite – si bien que nous cumulons un chômage élevé chez les jeunes et une grande difficulté à pourvoir les emplois qualifiés dès que l’économie redémarre. Enfin, des incitations économiques négatives aggravent la situation. Bien des prestations ou des tarifications, notamment celles des collectivités locales, restent plus favorables aux chômeurs qu’aux actifs – effort social d’intention louable, mais qui est en même temps une incitation au non-travail . Il en est de même du système fiscal, qui taxe plus lourdement les revenus du travail que ceux du capital et pousse à la fraude. Les efforts faits, notamment avec la création du RSA, pour rendre le retour à l’emploi plus rémunérateur vont certes dans le bon sens, mais leur effet reste limité. Par ailleurs, les dispositifs de pré-retraites et de dispense de recherche d’emploi, largement utilisés depuis des décennies pour permettre aux entreprises de se débarrasser de leurs effectifs les plus âgés sans trop de « casse » sociale, n’aboutissent qu’à camoufler en partie le chômage des seniors tout en faisant peser une lourde charge sur les régimes sociaux. Ces attitudes perdurent : tout dernièrement, on apprenait que Safran, grande entreprise de la mécaniqu,e va être encouragée à faire partir en pré-retraite ses salariés de plus de57 ans, aides publiques à la clef ; est-ce ainsi qu’on fera régresser le chômage des seniors ?

Taux de chômage en France depuis 1976. En vert celui des hommes, en rouge celui des femmes, en bleu le total.
Taux de chômage en France depuis 1976. En vert celui des hommes, en rouge celui des femmes, en bleu le total.

Alors, que faire ? D’abord, relancer l’investissement productif, clé de la croissance ; il a chuté de plus de 20% l’an dernier ; la prévision actuelle est qu’un quart seulement de ce recul serait rattrapé cette année. L’état des finances publiques ne permet pas une nouvelle relance budgétaire. Il faut donc mobiliser tous les moyens possibles pour inciter les entreprises à investir - par exemple en cessant de soutenir l’épargne liquide au détriment de l’investissement en actions, en améliorant le système des amortissement dégressifs, en favorisant l’innovation technologique etc. Une autre voie est la réduction des charges salariales, qui rend les embauches moins coûteuses pour les entreprises. Les exonérations de charges sur les bas salaires (jusqu’à 1,7 SMIC) mises en place en 2003 n’ont toutefois, selon une récente étude de l’INSEE, eu aucun effet durable sur le niveau de l’emploi . De plus, la situation budgétaire rend impossible la mise en place de nouvelles mesures coûteuses ; le gouvernement songe même plutôt à réduire l’ampleur du dispositif actuel. Cependant, une nouvelle mesure va entrer en vigueur cet automne ; : il s’agit de l’extension à toutes les entreprises du dispositif « zéro charges » pour l’embauche de travailleurs de plus de cinquante ans en CDD de plus de 6 mois ou en CDI. Même si certains dénoncent le risque d’« effets d’aubaine ». (c’est à dire des aides bénéficiant à des recrutements qui auraient eu lieu de toute façon), cette mesure va dans le bon sens, puisqu’elle vise spécifiquement à favoriser l’emploi des seniors.

Faut-il, parallèlement, « regonfler » les contrats aidés ? Les gouvernements successifs ont recouru largement à ces dispositifs de « traitement social du chômage », avec les « emplois jeunes » et leurs successeurs. Il existe aujourd’hui près d’un demi-million de ces emplois subventionnés, y compris non moins de 137 000 contrats aidés supplémentaires mis en place l’an dernier pour atténuer la crise. Le dispositif est indéniablement utile ; mais il trouve, lui aussi, sa limite dans la situation budgétaire. L’économiste Jean Pisani-Ferry fait remarquer que la France est l’un des pays qui dépensent le plus pour l’emploi – 80 Milliards d’€, soit 4% du PIB, quatre fois plus qu’il y a trente ans , sans obtenir de résultats plus probants que les pays plus économes. De plus, si les contrats non-marchands ainsi créés ne correspondent pas, à terme, à un besoin solvable, on aura placé des travailleurs, notamment des jeunes, dans des situations sans issue.

Mieux vaudrait, pour traiter le problème au fond, revoir tout notre système d’enseignement et de formation. Une réforme fondamentale des cursus et des attitudes s’impose ; il y faudra beaucoup de temps et d’énergie. Mais dès à présent, des progrès peuvent être faits en développant largement les formations en alternance : les sorties de Pôle emploi pour stages ont progressé de 12% et les contrats d’apprentissage de 10% en un an, tandis que les contrats de professionnalisation bondissaient de 40% ; c’est un pas dans le bon sens. Bien d’autres mesures seraient à mettre en place, comme de faire suivre les jeunes diplômés par des « coaches », et de renforcer substantiellement la coopération en amont entre Pôle emploi et entreprises. Il faut également revoir tout le système d’incitations. La fin progressive de la dispense de recherche d’emploi, accordée jusqu’à 2008 à tout chômeur de plus de 57 ans et demi, était très souhaitable. De même, toute la philosophie du RSA (revenu social d’activité) est d’inciter à la reprise de l’emploi en améliorant le revenu des travailleurs concernés ; les salariés pauvres bénéficient grâce à lui d’un complément de revenu bienvenu. A partir de ce mois, les jeunes de moins de 25 ans pourront aussi prétendre au RSA - à condition d’avoir travaillé au moins deux ans au cours des trois dernières années – ce qui paraît là encore aller dans le bon sens. Malheureusement, les objectifs fixés en la matière sont loin d’être atteints, si bien que les deux tiers des bénéficiaires sont aujourd’hui des chômeurs, les anciens « RMIstes » ,, et une minorité seulement des personnes ayant un travail : 1.150 000 contre 620 000. Pourquoi ? Sans doute parce que la procédure est encore mal connue, et les formalités à remplir pour un apport financier limité décourageantes pour une population fragile…

Le remède miracle est certes difficile à trouver. On avait cru le découvrir , au tournant de ce siècle, dans la « flexisécurité » mise en oeuvre par le Danemark et d’autres pays scandinaves : souplesse de gestion pour les entreprises avec peu d’entraves aux licenciements, mais indemnisation longue et généreuse des chômeurs, alliée à une politique forte de formation professionnelle. Cependant, le chômage est remonté jusqu’à 7% au Danemark et près de 9% en Suède et en Finlande, avec un taux élevé de chômage des jeunes (22 et 25%) dans ces deux derniers pays. Un économiste comme Philippe Askenazy voit d’ailleurs dans le relatif succès de ces pays en matière d’emploi davantage un résultat de leur effort d’innovation technologique que celui de la flexisécurité. Faut-il pour autant baisser les bras ? Non. Au bout du compte, rien ne justifie que le « mal français » qu’est le sous-emploi perdure à ce niveau. Loin de la résignation d’un de nos Présidents de la République qui déclarait « on a tout essayé », il faut poursuivre les efforts - en se souvenant que compétitivité de l’économie et adaptation des enseignements sont la clef de tout.

Texte de Philippe Jurgensen

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Philippe Jurgensen
Philippe Jurgensen

Philippe Jurgensen est professeur d’économie à l’IEP de Paris et inspecteur des finances au Ministère de l’économie de l’industrie et de l’emploi. Quelques ouvrages de Philippe Jurgensen :
- Écu, naissance d’une monnaie, éditions Jean-Claude Lattès, 1991 – Ouvrage lauréat du Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques
- L’Euro pour tous, éditions Odile Jacob, Paris, février 1998
- Le Guide de l’euro pour tous, éditions Odile Jacob, Paris, 2001
- L’Erreur de l’Occident face à la mondialisation, éditions Odile Jacob, Paris, 2004
- L’Économie verte, éditions Odile Jacob, 2009

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