Chopin vu par Chopin : Après sa rupture avec George Sand (6/7)

Lecture des lettres rédigées par Chopin, par Jean-Pierre Grivois
Comment Frédéric Chopin vit-il sa rupture avec George Sand ? Que devient sa vie artistique et mondaine ? Pourquoi part-il pour Londres ? Qu’en est-il de sa santé ? Jean-Pierre Grivois dévoile la suite du parcours artistique et personnel du compositeur à travers ses lettres et après neuf années passées avec George Sand.


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Émission proposée par : Julie DEVAUX
Référence : carr720
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Date de mise en ligne : 1er août 2010

Dans notre précédente émission, nous avions laissé Chopin au moment de la rupture avec George Sand.

Comment vit Chopin sa rupture avec George Sand ?

Il garde contact avec Solange, la fille de George Sand, qui est devenue Mme Clésinger. Ils correspondent très souvent. Et deux mois après sa rupture, il lui fait part de son inquiétude de ne pas recevoir de nouvelles de George Sand.

Paris, le samedi 18 septembre 1847

« Je vous remercie sincèrement de vos bonnes nouvelles. Vous allez donc courir la belle Franche-Comté et je vous prie de ne pas m’oublier dans vos voyages afin que je sache où vous écrire. Toujours pas de nouvelles [allusion à George Sand]. Et vous, continuez à bien vous porter. Permettez-moi de vous donner une bonne poignée de main accompagnée de tous mes vœux pour votre bonheur ainsi qu’à votre mari.  »

Dans plusieurs des lettres à Solange, Chopin terminera toujours par la phrase suivante : « Permettez-moi de vous donner une bonne poignée de main » Ce qui est assez curieux comme formule car à l’époque, il n’était pas coutume de donner une poignée de main à une jeune femme.

Dans la lettre qui suit, il se préoccupe des relations entre Solange, son mari et George Sand. Cette lettre est également intéressante car elle parle un peu de tout comme il le fait très souvent dans ses correspondances : sa santé, ses ratures, son français et sa difficulté à commencer une lettre.

Paris, le mercredi 24 novembre 1847

« Je commence tous les matins depuis quinze jours à vous écrire. Combien je suis peiné de l’issue de vos deux visites à Nohant. Cependant, le premier pas est fait. Vous avez montré du cœur et il a un certain rapprochement, car vous êtes priée d’écrire. Le temps fera le reste. (…) Tout Paris est malade, il fait un temps affreux et vous faites bien d’être sous un beau ciel. (…) J’étouffe, j’ai mal à la tête et je vous demande pardon de mes ratures et de mon français. Donnez-moi une bonne poignée de main ainsi que votre mari. Dieu vous garde. »

Solange Clésinger
Solange Clésinger

Chopin écrivait souvent aux mêmes personnes

Ce sont surtout à de proches amis polonais et occasionnellement à quelques autres comme Solange, à ses éditeurs ou fournisseurs de piano également. Mais il a un interlocuteur privilégié : c’est sa famille restée en Pologne. Nous avons une chance extraordinaire et rare dans le cas d’un homme d’exception de connaître Chopin grâce à sa correspondance avec sa famille à qui il confiait ses joies, ses peines, ses impressions. Seul Mozart nous offre la même chance, du moins jusqu’à ce qu’il prenne son indépendance à l’égard de son père. Dans le cas de Chopin, l’affection réciproque avec sa famille est restée intacte jusqu’au bout. La lettre qui suit en est un exemple frappant. Cette lettre est écrite à sa sœur Louise, 3 mois après la rupture avec George Sand.

Paris, le 6 Janvier 1848

« Une de mes anciennes lettres commencées que je n’ai pas brûlée. Mes enfants bien-aimés, je ne vous ai pas répondu tout de suite parce que j’ai été extrêmement occupé. D’ailleurs, Mademoiselle de Rozières a dû écrire à Louise et lui dire que je me porte bien et que j’ai du travail jusque par-dessus la tête. Gavard m’a remis pour Louise la suite des dessins dont la première partie attend depuis longtemps déjà chez moi l’occasion d’être envoyée. Je vous les apporterai moi-même un jour. » Il espère toujours ainsi revenir en Pologne.

« Solange est en Gascogne chez son père. Elle a vu sa mère en passant. Elle s’était rendu à Nohant, mais sa mère l’a reçue froidement puis lui a déclaré qu’elle ne pourrait revenir à Nohant qu’à la condition de se séparer de son mari. Solange a trouvé sa chambre nuptiale transformée en théâtre et son boudoir en vestiaire pour les acteurs. Elle m’écrit que sa mère ne lui a parlé que de questions d’argent. (…) Elle n’a vu ni la cousine ni les autres ; en un mot, ses deux visites n’ont abouti à rien. Je dis : « ses deux visites », car elle est retournée le lendemain à Nohant et elle y a été reçue plus froidement encore. (…) Pour le moment, la mère est paraît-il plus irritée contre son gendre que contre sa fille. (…) On pourrait croire qu’elle a voulu se débarrasser, du même coup, et de sa fille et de moi car, tous deux, nous la gênions. (…) »

Sa vie artistique et mondaine après George Sand

Pour la première depuis longtemps, il donne un concert public chez Pleyel le 16 février 1848, huit jours avant la Révolution. C’est un triomphe. Il annonce ce concert à sa famille :

Paris, le vendredi 11 février 1848

« Si je vous écris si brièvement aujourd’hui, c’est que ma pensée est absorbée par mon concert. Il aura lieu le 16 de ce mois. Mes amis sont venus me voir un matin pour me déclarer que je devais absolument en donner un. Ils ont ajouté que je n’aurais à m’occuper de rien si ce n’est que de m’asseoir au piano et de jouer. Les billets sont tous vendus depuis une semaine et ils sont à 20 francs. Le public s’inscrit pour un second concert (que je ne pense pas donner). Alors que les journaux avaient seulement annoncé que j’allais peut-être donner un concert, la cour a fait prendre 40 billets et l’on écrit de Brest et de Nantes à mon éditeur pour retenir des places. Un tel empressement me surprend et je dois dès aujourd’hui me mettre à jouer, ne serait-ce que par acquit de conscience, car il me semble que je joue plus mal que je n’ai jamais joué. À titre de curiosité, j’exécuterai un trio de Mozart avec Allard et Franchomme – son ami violoncelliste. Il n’y aura ni billets gratuits ni affiches. La salle est élégante, elle peut contenir 300 personnes. Pleyel qui me taquine toujours à propos de ma bêtise, va pour m’encourager à jouer, faire garnir l’escalier de fleurs. Je serai presque comme chez moi et mes yeux rencontreront surtout des visages amis. J’ai ici le piano sur lequel je jouerai. »

Au cours de ce concert il joue avec Franchomme le Scherzo de la Sonate pour violoncelle et piano Opus 65.

Quelques jours après, il apprend que Solange va être mère et il lui écrit cette lettre et en profite pour lui décrire la situation de Paris après la révolution de fin février :

Paris, le vendredi 8 mars 1848

« Je ne puis m’empêcher de vous écrire de suite tout le bonheur que j’ai à vous savoir mère et bien portante. L’avènement de votre petite fillette m’a donné bien plus de joie que, comme vous pensez, l’avènement de la République. (…) J’étais au lit pendant les événements. Paris est tranquille par peur. Tout le monde est rallié. Tout le monde est de la garde nationale. Les boutiques ouvertes, pas un acheteur. Les étrangers, avec leurs passeports, attendent les réparations des chemins de fer abîmés. (…) »

Deux jours après, il croise George Sand et lui annonce qu’elle est grand-mère. Voici comment Chopin raconte à Solange cette rencontre qui devait être la dernière entre Sand et Chopin :

Paris, le dimanche 5 mars 1848

« J’ai dit un bonjour à Madame votre mère et ma seconde parole était s’il y avait longtemps qu’elle a reçu de vos nouvelles. Il y a une semaine m’a-t-elle répondu. Alors je vous apprends que vous êtes grand-mère, Solange a une fillette et je suis bien aise de pouvoir vous donner cette nouvelle le premier. J’ai salué et je suis descendu l’escalier. (…) »

Encouragé depuis longtemps par une de ses élèves Jane Stirling, et sa soeur Mme Erskine, Chopin part pour Londres. Voici le récit de son voyage :

« J’ai traversé la mer et je n’en ai été pas trop malade. J’ai renoncé à prendre le courrier et à continuer ma route avec les connaissances faites dans le train pour ne pas devoir gagner le bateau en mer sur une barque. J’ai préféré emprunter la voie ordinaire et je suis arrivé ici hier à 6 heures après m’être reposé pendant quelques heures à Folkestone. (…) »

Comment Chopin perçoit-il Londres et les britanniques ?

Londres, le 2 juin 1848

« Mes chères dames écossaises me témoignent beaucoup d’affection ; je suis toujours chez elles quand je ne vais pas dans le monde. (…) Elles voudraient que je rendisse visite à tous leurs amis, mais moi c’est à peine si je suis encore en vie. »

« Je reviens du théâtre italien. Le vieux Wellington m’a impressionné ; il était assis sous la loge de la Reine comme un vieux chien monarchique dans sa niche. »

« Je connais maintenant un peu la société de Londres, une quantité de Ladies auxquelles j’ai été présenté dont les noms me sortent de la tête aussitôt qu’ils ont été prononcés. »

« J’ai joué devant la Reine et tout ce qu’il y a de plus jarretière ici. Sa majesté m’a adressé quelques paroles bien gracieuses. »

Johnstone House en Écosse, où Chopin a résidé
Johnstone House en Écosse, où Chopin a résidé

Il y eut un moment un bruit de mariage entre Chopin et Jane Stirling : voici le commentaire de Chopin dans une lettre à Albert écrite à Edimbourg le 30 octobre 1848 :

« Mes braves écossaises que je n’ai pas vues depuis quelque temps, viendront me rendre visite aujourd’hui. Elles souhaitent que je reste encore pour aller rôder dans ces palais écossais (…) Elles m’écrivent tous les jours, je ne leur réponds pas mais dès que je me trouve n’importe où, elles y arrivent tout de suite quand elles le peuvent. C’est peut-être cela qui a fait penser à quelqu’un que j’allais me marier. Mais il faudrait pour cela éprouver quelque attrait physique (…) Comment ferais-je pour m’embrasser moi-même ? L’amitié est l’amitié et elle ne donne pas droit à autre chose. »

Il dédia deux nocturnes à Jane Stirling. Puis il va en Ecosse où il rencontre encore d’autres membres de la bonne société.

« J’ai rencontré Carlyle, Hogarth, Lady Byron avec qui, parait-il je sympathise beaucoup. Je ne suis pas étonné qu’elle ait ennuyé Byron. Il serait difficile de les citer toutes. »

« Je suis allé en Ecosse, ce beau pays de Walter Scott, avec tous ses souvenirs de Marie Stuart, des deux Charles etc. J’erre d’un Lord, d’un Comte à l’autre. Et partout reçu avec la bienveillance la plus cordiale et une hospitalité sans limite. Il est difficile d’imaginer le luxe et le confort qu’on trouve dans les châteaux anglais. Tout parle à l’imagination. J’y promène mon incertitude. »

« S’il entend le mot artiste, l’Anglais pense qu’il s’agit d’un peintre, d’un architecte ou d’un sculpteur sur bois. La musique est pour lui une profession et non un art. »

« Ce ne sont que cousins et cousines de nobles familles portant d’illustres noms que je n’ai jamais entendus sur le continent. La conversation roule toujours sur des sujets généalogiques. C’est comme dans l’Évangile : un tel qui engendra un tel et cela sur deux feuilles entières jusqu’à Jesus-Christ. »

« Il semble que toutes ces créatures sont un peu folles. Une lady me montra un livre en disant : "la Reine l’a feuilleté et je me trouvais alors juste à côté d’elle". Une autre m’a déclaré qu’elle était la 13ème cousine de Marie Stuart, une autre encore chante debout en s’accompagnant au piano. Toutes regardent leurs mains et jouent des fausses notes avec sentiment. Quelles originales ! Dieu les garde ! »

« Mais les Anglais sont si différents des Français à qui je me suis attaché comme aux miens propres. »

Qu’en est-il de sa santé ?

Là encore quelques citations qui vont montrer sa santé physique et morale pendant cette période.

« J’étouffe moins ce matin mais toute la semaine passée j’étais bon à rien. J’évite tous les grands concerts publics. »

« Je ne suis pas encore habitué à cet air de Londres et cette existence, dîners, soirées, m’est bien difficile. J’ai craché du sang ces derniers jours et n’ai fait que prendre du citron et des glaces. »

« Si je n’étais en état d’errer toute la journée, si j’étais plus jeune, si je n’étais terrassé par mes amitiés comme je le suis ; alors peut-être pourrais-je recommencer ma vie. »

« J’ai peu d’avance en poche et je ne sais ce que je vais faire. Selon les heures, j’ai de la santé mais le matin je pense parfois que je vais rendre l’âme à tousser comme cela. Mon âme est triste mais je m’étourdis ; j’évite même la solitude afin de ne pas penser. »

« Moi, je ne peux plus m’attrister ni me réjouir - j’ai perdu complètement la faculté de sentir. Je végète seulement et j’attends que cela finisse au plus vite... Ah ! si je pouvais savoir que la maladie ne m’achèvera pas ici cet hiver ! »

« Ma santé n’est pas tout à fait mauvaise mais je deviens plus faible et l’air ici ne va pas encore. »

« Je suis dans le calme, la tranquillité, je suis bien mais dans huit jours il me faudra partir. »

Pendant ce séjour de 7 mois en Angleterre et en Écosse il a changé 41 fois de résidence.

Le 27 Août, il donne un concert à Glasgow : il est ovationné. Il y joue en particulier la Ballade en fa majeur Opus 38.

Ainsi à la veille de son retour en France nous voyons un Chopin affaibli physiquement et moralement. Malgré cela mais peut-être aussi pour s’étourdir et ne plus penser, il continue à mener une vie incroyablement rythmée de visites, rencontres et voyages. Cependant, il semble ne plus avoir le recul nécessaire vis-à-vis des choses et personnes qui rendaient ses lettres si séduisantes et humoristiques parfois. Elles restent néanmoins toujours aussi transparentes et écrites avec talent.

Lors de la prochaine émission, nous allons voir Frédéric Chopin revenir à Paris. Il y retrouvera tous ceux qui lui sont chers et leur sera fidèle jusqu’au bout.

En savoir plus :

Frédéric Chopin est né le 1er mars 1810 à Zelawova Wola dans le Duché de Varsovie, actuelle Pologne. Il est mort le 17 octobre 1849 à Paris à l’âge de 39 ans. C’est l’un des plus grands compositeurs de musique romantique du XIXe siècle. Il est notamment connu pour sa virtuosité au piano puisqu’il n’a pratiquement composé que pour cet instrument. Toujours en quête de retranscrire le chant italien au piano et violoncelle, il est également connu pour être l’un des pères de la technique pianistique moderne avec Liszt. On lui doit ce grand phrasé de notes infinies, qui a influencé nombre de compositeurs : Fauré, Ravel, Debussy, Rachmaninov ou encore Scriabine.

Extraits musicaux écoutés lors de l’émission :

- Mélodie Le printemps
- Valse en fa mineur Opus 70 n°2
- Le Scherzo de la Sonate pour violoncelle et piano Opus 65
- Nocturne Opus 55 n°1 en fa mineur
- Ballade en Fa Majeur Opus 38

La série Chopin vu par Chopin :

Chopin vu par Chopin : de l’enfance à l’arrivée à Paris (1/7)

Chopin vu par Chopin, de son arrivée à Paris à son succès (2/7)

Chopin vu par Chopin : ses amours et sa relation avec les autres musiciens (3/7)

Chopin vu par Chopin : sa tumultueuse relation avec George Sand (4/7)

Chopin vu par Chopin : George Sand et les séjours à Nohant (5/7)

Écouter notre émission Chopin et la confrérie romantique de Paris






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