Chopin vu par Chopin : George Sand et les séjours à Nohant (5/7)

Jean-Pierre Grivois raconte la vie de Frédéric Chopin à travers ses lettres
Comment évolue la relation entre George Sand et Frédéric Chopin au fil des années ? Vivent-ils le parfait amour ? Jean-Pierre Grivois nous révèle des lettres inédites sur cette idylle qui finira par s’éteindre au bout de neuf années.


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Émission proposée par : Julie DEVAUX
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Date de mise en ligne : 11 juillet 2010

Durant la période de 1839 à 1846, Frédéric Chopin passe chaque année l’été à Nohant avec George Sand. En 1844, il a la joie d’accueillir sa soeur aînée Louise pendant trois semaines en France et l’emmène à Nohant. Chopin parle de ses séjours à Nohant dans ses lettres à sa famille. Ces lettres sont une véritable mine d’informations et montrent admirablement sa personnalité, car il s’y confie apparemment totalement.

Son état de santé et le renvoi des domestiques

Voici des extraits d’une de ces lettres qu’il écrit aux siens le 16 Juillet 1845. Il y évoque sa santé, Pauline Viardot : la célèbre cantatrice, la visite de sa soeur Louise, des actualités du moment, des nouvelles scientifiques, des domestiques de George Sand et de bien d’autres choses :

Maison de George Sand à Nohant
Maison de George Sand à Nohant

« Nous sommes ici depuis plus d’un mois. Madame Viardot, arrivée en même temps que nous est repartie au bout de trois semaines. Nous nous portons tous admirablement bien. Je ne suis pas fait pour la vie à la campagne, mais l’air pur est une jouissance pour moi. Je ne joue pas beaucoup, mon piano est désaccordé ; j’écris moins encore, c’est la raison pour laquelle vous n’avez rien reçu de moi depuis si longtemps. Je suis toujours d’un pied chez vous et de l’autre dans la chambre voisine où la maîtresse de maison (George Sand) travaille et, en ce moment, pas du tout chez moi mais, comme d’habitude, dans des mondes étranges. Ce sont certainement des espaces imaginaires mais je n’en éprouve aucune honte… Ne dit-on pas chez nous : « Il est allé en imagination au couronnement ? » Et moi, je suis éperdument un vrai mazur, aussi ai-je sans réfléchir davantage composé trois nouvelles Mazurkas. »

Dans cette même lettre, Frédéric Chopin parle d’un autre évènement :

« J’ai reçu une invitation pour l’inauguration du monument érigé à Beethoven, à Bonn-sur-le-Rhin. Elle m’a été adressée par le comité qui fait élever cette statue. Vous pouvez penser si j’irai. Cependant, si vous étiez en quelque lieu des environs, peut-être me mettrais-je en mouvement. » Chopin a été extrêmement sollicité par Mendelsohn et Schumann pour venir à cette inauguration. Mais finalement, il attache beaucoup plus d’importance au fait de pouvoir rendre visite à sa famille que de se rendre sur la sépulture de Beethoven.

Voici une lettre sur les domestiques qui prendront de plus en plus d’importance dans les futures relations entre Frédéric Chopin et George Sand :

« En ce moment, il y a un grand orage au dehors et un autre vient d’éclater à la cuisine. On voit ce qui se passe à l’extérieur quant à ce qui a lieu dans la cuisine, je l’ignorerais si Suzanne n’était venue se plaindre de Jean. Celui-ci l’a maltraitée en français parce qu’elle lui avait ôté son couteau de la table. (…) Il lui a lancé des injures : Laide comme cochon, bouche comme derrière et d’autres choses tout aussi agréablement tournées. (…) Jean et Suzanne se querellent fréquemment et comme la servante de Mme Sand est adroite et nécessaire, il se peut que pour avoir la paix, je sois obligé de renvoyer mon domestique, ce qui m’est odieux car on ne gagne rien aux changements de figures. »

Comment évolue la relation avec George Sand pendant toute cette période ?

George Sand écoutant Chopin
George Sand écoutant Chopin

Quand Chopin parle de George Sand dans ses écrits. Il la nomme ainsi : Mme Sand, la maîtresse de maison, « on », « elle », « mes anges » ou bien « maman ». Des termes qui ne sont sans nul doute pas très plaisants. Pendant qu’il est à Paris, il lui écrit des lettres dans lesquelles il fait souvent allusion à Solange et Maurice, ses enfants, que George Sand n’hésite pas à confier à Chopin. En voici quelques brefs exemples.

En août 1843, Frédéric Chopin fait un aller-retour Nohant-Paris pour ramener Solange qui termine son année scolaire :

« Me voilà arrivé à onze heures et me voilà aussitôt vous écrivant tous deux. Vous verrez Solange jeudi à minuit, il n’y avait pas de place ni vendredi ni samedi, jusqu’au mercredi prochain, et cela aurait été trop tard pour tous. Je voudrais déjà être de retour, vous n’en doutez pas, et je suis bien aise que le sort a voulu que nous partions jeudi ; donc à jeudi, demain je vous écrirai de nouveau, si vous le permettez. »

Autre exemple avec Maurice qui se trouve à Paris en novembre 1843 :

« Voici ce que Maurice vous écrit. Nous avons reçu de vos bonnes nouvelles et nous sommes heureux que vous soyez contente. Tout ce que vous faites doit être grand et beau et si on ne vous écrit pas sur ce que vous faites, ce n’est pas parce que cela nous intéresse peu. Maurice vous a envoyé sa boîte hier. Ecrivez-nous, écrivez-nous ! A demain. Pensez à vos vieux. (Chopin et Maurice) »

Voici l’extrait d’une lettre de Chopin adressée à George Sand alors qu’il est à Paris :

« Ménagez-vous pour votre départ et amenez-nous votre beau temps de Nohant, car nous sommes dans la pluie. Malgré cela, comme j’ai fait venir un coupé hier après avoir attendu le temps jusqu’à trois heures, je suis allé chez Rothschild et Stockhausen, et je n’en suis pas plus mal. Aujourd’hui dimanche, je me repose et ne sors pas, mais par goût, non par nécessité. Croyez que nous sommes bien portants tous les deux. Que la maladie est loin de moi, que je n’ai que du bonheur devant moi. Que jamais je n’ai eu plus d’espoir que pour la semaine qui vient, et que tout ira à votre gré… »

La courte lettre qui suit montre sa tendre sollicitude pour George Sand.

« Ne souffrez pas, ne souffre pas. Je viens de recevoir votre excellentissime lettre et je vous vois toute tracassée par vos retards. Mais par pitié pour vos amis, prenez patience car vraiment nous serions tous peinés de vous savoir en chemin par ce temps-là et pas en parfaite santé. Je voudrais que vous n’ayez des places que le plus tard possible, afin qu’il fasse moins froid. Ici, c’est fabuleux, tout le monde prétend que l’hiver s’annonce beaucoup trop brusquement. Tout le monde, c’est M. Durand et Franchomme, que j’ai vu ce matin, et chez lequel j’ai dîné hier au coin du feu dans ma grosse redingote et à côté de son gros garçon. Il était rosé, frais, chaud et jambes nues. J’étais jaune, fané, froid et trois flanelles sous le pantalon. (…) Je vous envoie une lettre pour vous éveiller mieux encore. Je pense qu’il fait matin et que vous êtes dans votre robe de chambre, entourée de vos chers fanfi (ses enfants) que je vous prie de bien vouloir embrasser de ma part, ainsi que de me mettre à vos pieds. Votre momiquement vieux. »

Est-ce la parfaite idylle entre Frédéric Chopin et George Sand ?

Détrompez-vous car on sent que l’ambiance change peu à peu. Comme d’habitude, il se confie à sa famille en lui racontant tout en vrac : non seulement l’ambiance qui se dégrade à Nohant, mais aussi, le petit chien, l’actualité et ce qu’il est en train de composer.

« Un nouveau jardinier a été engagé car le vieux Pierre a été renvoyé en dépit de ses 40 années de service. La brave Françoise, la mère de Luce, a été renvoyée aussi : les deux plus anciens serviteurs ! Plaise à Dieu que les nouveaux plaisent au jeune homme et à la cousine. Solange qui a été très souffrante, est à présent complètement rétablie. Qui sait si dans quelques mois, je ne vous annoncerai pas son mariage avec le jeune et beau garçon dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. (…) Je pense être rentré dans un mois et j’espère trouver encore Nowakowski. J’aimerais beaucoup le voir. On n’en veut pas ici. Il me rappellera bien de choses. Avec lui, au moins, je pourrai parler notre langue car je n’ai plus Jean et depuis le départ de Laure, je n’ai plus dit un mot de polonais. Je vous ai écrit déjà au sujet de Laure. Bien qu’on lui ait témoigné de l’amabilité ici, on n’en a pas gardé un bon souvenir. Elle a déplu à la cousine et, par conséquent au fils. (…) »

« Le petit chien Marquis est resté avec moi. Il est couché sur mon sofa. C’est une créature extraordinaire : son pelage semble en plumes de marabout et il est tout blanc. Mme Sand en prend soin elle-même tous les jours, il est aussi spirituel qu’un chien puisse l’être. Il abonde en traits originaux tout à fait imprévus. Par exemple, il refuse de manger ou de boire dans un ustensile doré. Quand on le laisse faire, il renverse ce récipient d’un coup de tête. »

« Je voudrais remplir ma lettre de nouvelles plus intéressantes, mais je ne sais rien si ce n’est que je vous aime et que je vous aime. Je joue un peu, j’écris, je compose un peu aussi. Je suis tantôt content, tantôt mécontent de ma Sonate pour violoncelle. Je la jette dans un coin et puis je la reprends. J’ai composé trois nouvelles Mazurkas. (…) Probablement rentrerai-je à Paris avec Arago, laissant la maîtresse de maison ici quelques temps encore car son fils et sa fille ne sont pas pressés de retourner en ville. Il a été question d’aller passer cet hiver en Italie mais la jeunesse préfère la campagne. Pourtant, au printemps, si Solange ou Maurice se marient, ils changeront probablement d’avis. Entre nous, je crois que cela finira par là cette année. Le garçon a 24 ans, la jeune fille 18. Mais que tout cela reste entre nous. »

A partir de ces projets de mariage, les événements se précipitent

« Tout d’abord, je souhaite comme d’habitude une bonne fête à ma maman chérie. Le mariage de Solange a eu lieu à la campagne juste au moment où j’étais souffrant. En toute sincérité, je puis dire que je n’en suis pas fâché car je ne sais quelle mine j’aurais fait à tout cela. Quant au jeune marié, Dieu sait d’où il sort. Depuis le moment où il nous a été présenté jusqu’au dernier dernier départ de Mme Sand pour la campagne, nul n’aurait pu prévoir que cela finirait de la sorte. Dès le début, je n’ai pas aimé qu’il fut tellement porté aux nues par la mère de Solange. (…) Elle a invité le sculpteur à la campagne, celui-ci ne désirait que cela. Et comme il est adroit, elle n’eut pas le temps de se retourner que tout était terminé. (…) »

Chopin a envoyé ses félicitations à George Sand pour le mariage de Solange :

Portrait de Solange, la fille de George Sand
Portrait de Solange, la fille de George Sand

« Vous dirai-je combien votre bonne lettre que je viens de recevoir m’a fait plaisir et combien les excellents détails touchant tout ce qui vous occupe maintenant m’ont intéressé. Personne plus que moi parmi vos amis, vous le savez bien, ne fait de vœux plus sincères pour le bonheur de votre enfant. Aussi, dites-lui de ma part, je vous prie. Dieu vous soutienne toujours dans votre force et votre activité. Soyez tranquille et heureuse. »

Voici la dernière lettre que Frédéric Chopin écrit à George Sand. Entre temps, il s’est passé un certain nombre de choses. Le prétexte a été une affaire de voiture prêtée à Solange par Chopin. En effet, un mois après le mariage, George Sand a complètement rompu avec sa fille et son gendre au point de leur interdire l’accès à Nohant et Solange, malade, demande à Chopin de lui prêter une voiture. Ce dernier lui répond ainsi : « Je suis bien peiné de vous savoir souffrante. Je m’empresse de mettre ma voiture à votre disposition. J’en ai écrit à madame votre mère. Soignez-vous. Votre vieil ami. » George Sand écrit alors à une amie qu’elle considère que Chopin est passé à l’ennemi. (Solange) Voici donc cette dernière lettre :

« Je n’ai pas à vous parler de Mr. Clésinger. Ma pensée ne s’est familiarisée avec le nom même de Mr. Clésinger, que du moment où vous lui avez donné votre fille. Quant à celle-ci, elle ne peut m’être indifférente. Vous vous rappellerez que j’intercédais auprès de Vous en faveur de Vos enfants sans préférence, chaque fois que l’occasion s’en présentait, certain, que Vous êtes destinée à les aimer toujours, car ce sont les seules affections qu’on ne change pas. Le malheur peut les voiler mais non dénaturer. Il faut que ce malheur soit bien puissant aujourd’hui pour qu’il défende à Votre cœur d’entendre parler de Votre fille, au début de sa carrière définitive, à l’époque où son état physique exige plus que jamais des soins maternels. En présence d’un fait aussi grave qui touche à Vos affections les plus saintes, je ne relèverai pas ce qui me concerne. Le temps agira. J’attendrai, toujours le même. Votre tout dévoué. Ch. »

En savoir plus :

Frédéric Chopin est né le 1er mars 1810 à Zelawova Wola dans le Duché de Varsovie, actuelle Pologne. Il est mort le 17 octobre 1849 à Paris à l’âge de 39 ans. C’est l’un des plus grands compositeurs de musique romantique du XIXe siècle. Il est notamment connu pour sa virtuosité au piano puisqu’il n’a pratiquement composé que pour cet instrument. Toujours en quête de retranscrire le chant italien au piano et violoncelle, il est également connu pour être l’un des pères de la technique pianistique moderne avec Liszt. On lui doit ce grand phrasé de notes infinies, qui a influencé nombre de compositeurs : Fauré, Ravel, Debussy, Rachmaninov ou encore Scriabine.

Extraits musicaux écoutés lors de l’émission :

- Valse en la bémol majeur Opus 42
- Mazurka Opus 59 n°1 en la mineur
- Impromptu Opus n°29 en la bémol majeur
- Barcarolle Opus n°60 en fa dièse majeur
- Mazurka Opus 63 n°3 en do dièse mineur
- Valse Opus 64 n°1 en ré bémol majeur
- Sonate pour violoncelle Opus n° 65 en sol mineur
- Scherzo Opus n° 32 en sol dièse mineur

La série Chopin vu par Chopin :

Chopin vu par Chopin : de l’enfance à l’arrivée à Paris (1/7)
Chopin vu par Chopin, de son arrivée à Paris à son succès (2/7)
Chopin vu par Chopin : ses amours et sa relation avec les autres musiciens (3/7)
Chopin vu par Chopin : sa tumultueuse relation avec George Sand (4/7)
Chopin vu par Chopin : Après sa rupture avec George Sand (6/7)

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