Simone Veil : ses prédécesseurs sur le 13 ème fauteuil de l’Académie française

avec Mireille Pastoureau, directeur, conservateur de la Bibliothèque de l’Institut
Simone Veil est le vingt-et-unième titulaire du treizième fauteuil de l’Académie française. Reçue sous la Coupole, le 18 mars 2010, elle succède à Pierre MESSMER mais quelles furent les autres personnalités qui la précédèrent ? Découvrez-les grâce à Mireille Pastoureau, directeur de la Bibliothèque de l’Institut, qui réunit les bibliothèques des cinq Académies composant l’Institut de France.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : hab679
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Date de mise en ligne : 3 octobre 2010

Cette émission s’inscrit dans la série préparée par Mireille Pastoureau. Le texte ici présenté est un résumé du document qu’elle a établi et qui peut être lu en intégralité, avec les références des ouvrages cités, dans le document joint ci-dessous ou consulté sur le site de la bibliothèque www.bibliotheque-institut-de-france.fr

1. Claude-Gaspar BACHET de MÉZIRIAC. 1581-1638. Entré à l’Académie dès 1634. Poète, grammairien et mathématicien.Né à Bourg-en-Bresse, enfant précoce et orphelin à l’âge de six ans, il fut initié aux lettres et aux auteurs anciens par son frère aîné ; il composa des chansons et des poésies dès l’âge de dix ans. Eduqué chez les Jésuites de Turin, où il apprit le grec, l’hébreu, le latin et l’italien, il devint professeur de rhétorique dans leur collège de Milan et fit un an de noviciat, avant de renoncer à prononcer ses voeux et de se consacrer à la traduction de poètes latins et de mathématiciens grecs. Lors d’un long séjour à Rome, il rencontra Vaugelas, natif de Bresse comme lui et futur membre de l’Académie française. On le retrouve ensuite à la cour de France et à l’hôtel de Rambouillet, où il fréquenta des hommes de lettres et des érudits, qu’il stupéfia par sa facilité à résoudre les problèmes mathématiques les plus complexes. Atteint de rhumatismes articulaires, il se fixa définitivement dans sa ville natale où, grâce à la fortune familiale, il put se consacrer à sa passion, la recherche de nouvelles solutions mathématiques. Admis à l’Académie parmi les premiers membres, il fut dispensé de résidence en raison de sa maladie. Il était absent lors de sa réception et c’est Vaugelas qui lut le discours de remerciements qu’il avait envoyé. Il fréquenta peu l’Académie où il prononça pourtant le dix-septième discours : De la traduction. Il faisait aussi partie de l’Académie de Bourg. Bachet est très apprécié aujourd’hui par les historiens des mathématiques qui soulignent qu’il fut le premier auteur européen à discuter de la résolution des équations indéterminées par les fractions continues. Il travailla aussi sur la théorie des nombres et trouva une méthode pour la construction des carrés magiques. La deuxième édition de ses Problèmes plaisants et délectables contient la première preuve connue du théorème dit « de Bachet-Bézout ».

2. François de LA MOTHE LE VAYER. 1585-1672. Élu à l’Académie en 1639.Critique, grammairien, philosophe. D’une famille de noblesse de robe, après avoir fait de bonnes études, il se lia avec la plupart des savants et des lettrés de son temps, et devint en particulier l’hôte assidu du salon de Mlle de Gournay, qui en mourant lui légua sa bibliothèque. Il professait "une aversion naturelle" pour la jurisprudence. Voyageur curieux des cultures et moeurs étrangères, lecteur omnivore, il fut longtemps un grand seigneur indolent qui suivait sa seule inclination vers le plaisir. "Honnête homme et bonnes moeurs, soutenait-il, ne s’accordent pas ensemble". Il débuta à plus de quarante ans par deux ouvrages, les Quatre (1630) puis les Cinq Dialogues faits à l’imitation des Anciens (1631), écrits sous le pseudonyme d’Oratius Tubero, qui visaient, dans une intention nettement irreligieuse, à élaborer une « sceptique chrétienne ». Reçu à l’Académie française en 1639, il ambitionna la charge de précepteur du dauphin, le futur Louis XIV, et publia à cette occasion un livre intitulé De l’instruction de Monsieur le Dauphin (1640), qu’il dédia au cardinal de Richelieu, son protecteur. Pour commencer, il ne fut chargé que de l’éducation du duc d’Orléans, frère puîné du jeune roi puis, s’étant acquitté de cette mission à la satisfaction d’Anne d’Autriche, devint précepteur de Louis XIV lui-même, de 1652 à 1660. Il composa pour ses élèves une série de sept traités intitulés : Géographie, Rhétorique, Morale, Économique, Politique, Logique et Physique du prince ; il y ajouta les Petits Traités en forme de lettres, de 1649 à 1660.

3. Jean RACINE. 1639-1699. Élu à l’Académie française en 1672 et, en 1683, à la « Petite Académie », future Académie des Inscriptions. Poète, auteur dramatique.Jean Racine, l’un des plus grands poètes et dramaturges français, a laissé des poésies, onze tragédies - La Thébaïde, Alexandre le Grand , Andromaque, Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate, Iphigénie, Phèdre, Esther, Athalie - et une comédie, Les Plaideurs. Il fut élu à l’Académie française le 5 décembre 1672, et reçu le 12 janvier 1673, le même jour que le savant abbé Gallois et le prédicateur Esprit Fléchier. C’était la première réception publique à l’Académie. D’Alembert rapporte que Fléchier « parla le premier, et obtint de si grands applaudissements que l’auteur d’Andromaque et de Britannicus désespéra d’avoir le même succès. Le grand poète fut tellement intimidé et déconcerté en présence de ce public qui tant de fois l’avait couronné au théâtre, qu’il ne fit que balbutier en prononçant son discours ; on l’entendit à peine, et on le jugea néanmoins comme si on l’avait entendu ». Cela explique sans doute pourquoi Racine ne voulut jamais faire imprimer son discours de réception. Il fut désigné avec Boileau pour écrire l’histoire de Louis XIV. Le manuscrit, confié à Valincour, qui succèdera à Racine au treizième fauteuil de l’Académie, brûla dans un incendie en 1726 ; un auteur rapporte que Valincour, voyant le manuscrit près d’être consumé, donna vingt louis à un « savoyard » pour aller le chercher au travers des flammes, et que celui-ci lui rapporta un recueil de gazettes de France. En 1683, Jean Racine, en tant qu’historiographe du roi, entra à la « Petite Académie » qui était composée de quatre membres de l’Académie française, et préfigurait l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Colbert l’avait fondée vingt ans plus tôt pour qu’elle supervise les inscriptions latines placées sur les monuments et compose les devises des médailles et jetons destinés à célébrer les évènements du règne. Racine y était plus particulièrement chargé de revoir les circonstances exactes des événements historiques. Racine mourut à l’âge de cinquante-neuf ans. Il fut remplacé à l’Académie et dans sa charge d’historiographe du roi par son ami Valincour.

4 - J.B. H du Trousset de VALINCOUR (1653-1730). Elu à l’Académie françsie en 1699, et membre honoraire de l’Académie des sciences en 1721. Ami fidèle de Racine et Boileau, il fut loué pour l’agrément de son caractère. Par la protection de Bossuet, il fut admis dans la maison du comte de Toulouse, qui était amiral de France, et devint secrétaire de la marine puis secrétaire des commandements de ce prince. Il a achevé l’édition des OEuvres de Boileau mais tous ses biographes soulignent qu’il a lui-même peu écrit. On lui doit des contes, des fables, des stances, des ouvrages historiques et des traductions, notamment du poète latin Horace. D’Alembert, qui fut son confrère à l’Académie française et à l’Académie des Sciences, appréciait son dévouement aux Académies : «  Il ne brilla point dans ses classes ; ce latin et ce grec qu’on y apprend n’étaient pour lui que des sons étrangers dont il chargeait sa mémoire, puisqu’il le fallait. Mais ses humanités finies, s’étant trouvé un jour seul à la campagne avec un Térence pour tout amusement, il le lut d’abord avec assez d’indifférence et ensuite avec un goût qui lui fit bien sentir ce qu’étaient les belles-lettres […] Il répara avec ardeur la nonchalance du temps passé, il se mit à se nourrir avidement de la lecture des bons auteurs, anciens et modernes [...] Je l’ai vu dans l’une et dans l’autre [Académie] ; j’ai été témoin de sa conduite et de ses sentiments. ..."

5. Jean-François LERIGET de LA FAYE. 1674-1731. Élu à l’Académie en 1730. Diplomate et poète. Né à Vienne (Dauphiné), La Faye se destina d’abord à la carrière des armes et entra dans les mousquetaires avant de servir dans l’infanterie. Il dut démissionner en raison d’une santé délicate. Gentilhomme ordinaire de Louis XIV, il fut aussi chef du cabinet royal et conseiller particulier du roi et, à ce titre, chargé de missions importantes, entre autres, celle de chercher une épouse pour le jeune Louis XV. Il remplit diverses missions diplomatiques, à Londres, Gênes et Utrecht, participant notamment à la négociation du traité d’Utrecht. Doté d’une grande fortune, ami intime de la comtesse de Verrue, il constitua de belles collections de livres et d’objets d’art et protégea les artistes (Lancret, Oudry, Bonaventure de Bar) et les gens de lettres. C’est avant tout cette activité qui lui valut d’être élu à l’Académie française en 1730. Il fut également administrateur de la Compagnie des Indes. Son frère Jean-Élie Leriget de La Faye, était membre de l’Académie des Sciences. LA FAYE disparut prématurément l’année suivant son élection.

6. Prosper JOLYOT de CRÉBILLON, le père.1674-1762.Élu à l’Académie française en 1731. Poète et dramaturge. Né à Dijon, Prosper Jolyot de Crébillon (du nom du "Crais-Billon", petit fief bourguignon de sa famille) commença ses études au collège de Jésuites de sa ville natale et les poursuivit au collège Mazarin à Paris. Suivant le voeu de son père, il devint avocat mais, après de longues hésitations, s’orienta vers la carrière d’ auteur dramatique. Avec le succès d’ Idoménée (1705), il devint l’auteur tragique à la mode mais en 1717, après deux échecs successifs il décida de renoncer au théâtre. Un biographe raconte qu’il connut alors la misère, vivant dans un grenier, entouré de chiens, de chats et de corbeaux, fumant sans cesse et ne voyant personne que son fils. Dans cette solitude, il s’occupait à composer dans sa tête, car il avait une excellente mémoire, des romans qu’il négligeait ensuite de coucher sur le papier. Il faisait de même pour ses tragédies, qu’il composait de tête et n’écrivait qu’au dernier moment. Le succès revint avec sa tragédie Pyrrhus (1726) ; il fut élu à l’Académie française en 1731 puis à l’Académie de Rouen en 1754. Il innova dans la forme en composant son discours de réception en alexandrins. On en retint ce vers, qui fut vivement applaudi car il parut sincère : « Aucun fiel n’a jamais empoisonné ma plume. » En 1733, il fut nommé censeur royal de la Librairie pour les belles-lettres et l’histoire, puis, en 1735, censeur royal des spectacles. En 1745, Madame de Pompadour lui fit attribuer une pension et une place de bibliothécaire du roi. Ces faveurs visaient principalement à susciter un rival à Voltaire, qui avait déplu. Ses dernières tragédies eurent un succès mitigé. Les pièces de Crébillon étaient moins fondées sur la psychologie que sur une sorte de tragique de situation, où les scènes d’horreur, de reconnaissances et autres coups de théâtre annonçaient le mélodrame du 19e siècle. « J’aime mieux encore, écrit-il dans la préface de Rhadamiste et Zénobie, avoir chargé mon sujet d’épisodes que de déclamations. » Plusieurs de ses vers sont devenus des maximes mais on lui reprocha des intrigues compliquées, une versification parfois incorrecte, et un style heurté, parfois obscur. Crébillon écrivait vite et avec peu de soin : on raconte qu’il refit en vingt-quatre heures tout le dernier acte d’Idoménée qui, le soir de la première, n’avait pas plu au public. Son fils, Crébillon fils, se spécialisa dans les contes et romans licencieux qui furent longtemps décriés pour leur immoralité.

7. Claude-Henri de FUSÉE, abbé de VOISENON. 1708-1775. Élu à l’Académie en 1762. Homme d’ Église, poète, auteur dramatique. Claude-Henri de Fusée, comte de Voisenon, est couramment appelé « l’abbé de Voisenon », du nom du château familial de Voisenon près de Melun. En raison de sa qualité de cadet, sa famille le destina très jeune à l’état ecclésiastique, auquel il se résigna. Il fut ordonné prêtre en 1739 et devint grand-vicaire du diocèse de Boulogne, dont l’évêque était alors son oncle, Mgr Henriot. L’évêque le chargea de rédiger ses mandements, dans lesquels Voisenon introduisait, paraît-il, plus d’épigrammes que de pensées édifiantes. Il se fit aimer de ses diocésains qui, à la mort de l’évêque en 1741, demandèrent qu’il lui succédât. Voisenon se précipita à Versailles pour demander qu’on ne le nommât pas : « Comment veulent-ils, dit-il au cardinal de Fleury, que je les conduise, lorsque j’ai tant de peine à me conduire moi-même ? » Il eut gain de cause et obtint plutôt l’abbaye du Jard, à proximité de Melun, qui lui laissa du temps pour ses occupations favorites, le théâtre et la fréquentation des gens de lettres et des salons où il se lia avec plusieurs académiciens. Il fut l’un des principaux membres de la « Société du bout-du-banc », célèbre atelier littéraire où la meilleure noblesse côtoyait les poètes et les artistes, et fréquenta les salons de Mmes Geoffrin et d’Épinay. On le voyait également beaucoup chez le duc de La Vallière dans son château de Montrouge, si bien que Voltaire l’appelait plaisamment « l’évêque de Montrouge ». Voltaire, qui le surnommait aussi dans ses lettres « le cher ami Greluchon », fut le principal artisan de son élection à l’Académie. Grand amateur de bon vin, de bonne chère et de galanterie, l’abbé de Voisenon écrivait des romans et des contes libertins, rimait des poésies légères ou à sujets bibliques, et composa des comédies en vers dont plusieurs eurent du succès et un opéra, L’Amour et Psyché, en 1760. Il refusa le poste diplomatique que lui offrit le duc de Choiseul mais accepta une pension de 6.000 livres pour composer des Essais historiques à l’usage des petits-fils de Louis XV. Il fut présenté à Madame de Pompadour, auprès de qui il ne tarda pas à être en grande faveur, et usa de son influence pour aider des hommes de lettres dans le besoin. En 1771, le duc d’Aiguillon le fit nommer ministre plénipotentiaire du prince-évêque de Spire. Mais, sa santé s’altérant, il se retira en septembre 1775 à Voisenon pour, disait-il, se trouver de plain-pied avec la sépulture de ses ancêtres.

8 - Jean de Dieu, Raymond de BOISGELIN de Cucé 1732-1804. Elu à l’Académie frnaçse en 1776.

Prélat très représentatif du haut clergé à la fin de l’Ancien régime, il naquit dans une ancienne famille de la noblesse bretonne, qui le destina à l’état ecclésiastique dès son enfance. Après des études brillantes à Rennes puis à Paris, au séminaire de Saint-Sulpice et à la Sorbonne, il soutint sa thèse de théologie à l’âge de dix-neuf ans, avec une dispense d’âge. Nommé évêque de Lavaur à trente-trois ans, il fut remarqué pour son talent oratoire et invité à venir prononcer, à Paris, les oraisons funèbres de Stanislas de Pologne et de la dauphine. Cinq ans plus tard il fut promu archevêque d’Aix et, à ce titre, présida les États de Provence. Ami de Turgot, bon administrateur, il développa les canaux, les routes et l’industrie dans ses diocèses, sans négliger pour autant sa mission pastorale. Ce prélat lettré aimait aussi fréquenter les salons et fut l’ami des philosophes. En 1775, il fut chargé du discours du sacre de Louis XVI, discours deux fois interrompu, malgré l’usage, par des applaudissements mais qui déplut au roi par son ton trop direct et de ce fait ne fut jamais publié. L’année suivante, Boisgelin, grâce à ses amis du parti des philosophes, entrait à l’Académie française. Son seul péché connu aurait été son amour immodéré des belles-lettres, et, en raison de son état ecclésiastique, c’est anonymement et à douze exemplaires seulement qu’il publia un recueil de ses poésies en 1783. Monseigneur de Boisgelin, qui avait fait partie de l’Assemblée des Notables en 1787, fut élu député du clergé aux États généraux et présida un temps cette Assemblée. Il fut alors, selon Marc Fumaroli, l’un des deux plus éloquents représentants du clergé de France. Il se prononça pour la réunion des trois ordres, pour l’abolition des privilèges, pour le vote annuel de l’impôt, et demanda que l’emprunt projeté fût hypothéqué sur les biens du clergé, dont la propriété était inaliénable. Il proposa de la part du clergé un sacrifice de 400 millions, mais combattit de tout son pouvoir, par ses écrits comme par ses discours, la constitution civile du clergé. En 1791, les Aixois le destituèrent et élirent un évêque constitutionnel. Boisgelin émigra alors en Angleterre et ne rentra en France qu’après la Terreur. Pour cela, il abandonna le parti de l’émigration et se soumit, comme le demandait le pape Pie VII, au régime concordataire. Dès la fin de 1801, Portalis le recommandait à Bonaparte en ces termes : « Sa conduite, surtout depuis la Révolution, annonce du zèle. Il a de l’esprit, du talent et des connaissances, un caractère très conciliant ». C’est ainsi que, protégé par le premier consul, le « citoyen Boisgelin » fut nommé archevêque de Tours en 1802, puis cardinal, de même que sénateur. Lors de la réorganisation de 1803 de l’Institut national, il fut nommé membre de la deuxième classe (Langue et littérature françaises) et se montra très assidu aux séances.

9. Jean Baptiste Joseph René DUREAU de la MALLE. 1742-1807. Élu membre de la Classe de la Langue et de la Littérature française de l’Institut en 1804. Latiniste. Traducteur. Né à Saint-Domingue et petit-fils d’un gouverneur de cette île sous Louis XIV, il devint orphelin très jeune, et fut envoyé en France à l’âge de sept ans. Après de brillantes études, et comme disposait d’une importante fortune, il se consacra uniquement aux lettres. Il est surtout connu comme traducteur d’auteurs classiques latins : Tacite, Salluste, Sénèque et Tite-Live. Il organisait chez lui des réunions littéraires où se retrouvaient La Harpe, Marmontel, Chamfort, Suard, d’Alembert, Buffon et surtout le poète Delille qui l’encouragea à entreprendre une traduction de Tacite à laquelle il consacra seize années et qui parut en 1790. Menacé sous la Révolution, il vécut très retiré jusqu’au coup d’État de Brumaire. Partisan du nouveau gouvernement, il fut nommé député de l’Orne au Corps législatif en 1802 et y siégea jusqu’à sa mort. Il eut pour fils et élève Adolphe Jules Dureau de la Malle (1777-1857) membre de l’Académie des Inscriptions.

10. Louis-Benoît PICARD. 1769-1828. Élu membre de la Classe de la Langue et de la Littérature française de l’Institut national en 1807. Comédien, poète, romancier, auteur dramatique. Fils d’un avocat au parlement, il commença des études de droit, mais son penchant l’entraîna vers le théâtre, où il connut le succès comme acteur et auteur dramatique. Il mit en scène sa première pièce, Le Badinage dangereux, à l’âge de vingt ans et eut une oeuvre théâtrale abondante, essentiellement composée de comédies. On vit en lui, à l’époque, l’héritier spirituel de Molière. Il collabora avec Alexandre Duval qui mena une carrière comparable à la sienne et fut élu à l’Institut quelques années après lui. Picard renonça à sa carrière de comédien lors de sa nomination à l’Institut. Il fut aussi poète, romancier, librettiste et directeur de théâtres.

11. Antoine Vincent ARNAULT. 1766-1834. Élu membre de la Classe de Littérature et Beaux-Arts de l’Institut, section de poésie, en 1799 ; placé dans la Classe de la Langue et la Littérature françaises lors de la réorganisation de 1803. Exclu de l’Institut en 1816. Élu membre de l’Académie en 1829, puis secrétaire perpétuel en 1833. Poète, fabuliste, auteur dramatique, homme politique. Arnault présente la particularité d’avoir été élu deux fois à l’Académie française. Il appartenait à une famille de la riche bourgeoisie et on ignore s’il descendait des Arnauld de Port-Royal, car les recherches généalogiques qu’il avait entreprises demeurèrent inachevées. Après avoir été pensionnaire chez les oratoriens de Juilly, il quitta le collège féru de latin et de lettres, et surtout fasciné par la poésie, au point de négliger tout le reste. Il rêvait déjà d’entrer à l’Académie française. Ayant vite abandonné des études de droit, il obtint en 1786, grâce à sa mère, le poste non rémunéré de secrétaire du cabinet de la comtesse de Provence et acheta la charge de valet de la garde-robe du comte de Provence, puis il entama une carrière dramatique. En 1791, à vingt-cinq ans, il composa Marius à Minturnes, l’une des tragédies les plus réputées de l’époque révolutionnaire5. Ayant émigré en Angleterre pendant la Terreur, il fut arrêté à son retour en France, puis rapidement libéré. Dès avant le Consulat, il se lia d’amitié avec Bonaparte, qui le chargea en 1797 de l’organisation administrative des Îles Ioniennes, occupées par la France. L’année suivante, Arnault s’embarqua avec l’expédition d’Égypte, mais dut interrompre son voyage à Malte. Bonaparte le fit nommer membre de l’Institut en 1799 et lui procura un poste au ministère de l’Intérieur. Arnault était par ailleurs le beau-frère de Regnaud de Saint-Jean d’Angely, qui lia son destin à Napoléon et fut, comme Arnault, membre de l’Institut puis exclu en 1816. Arnault se rallia aux Bourbons en 1814, puis revint à Napoléon pendant les Cent-Jours. Nommé par décret administrateur de l’Université de Paris, il fut aussi élu membre du Corps législatif. Il compta au nombre des bannis de la Seconde Restauration et fut également radié de l’Académie, où il fut remplacé par le duc de Richelieu. L’année suivante cependant, l’Académie lui témoigna sa sympathie en souscrivant à ses oeuvres qu’il faisait éditer en Belgique, car un proscrit ne pouvait pas être publié en France. Le 3 mars 1818, le duc de Richelieu étant ministre et directeur trimestriel de l’Académie, celle-ci adressa une supplique au Roi pour lui demander le rappel d’Arnault qui rentra en France en 1819. Le 5 février 1829, il fut réélu membre de l’Académie, et reçu le 24 décembre suivant. Il fut nommé secrétaire perpétuel en mai 1833, un an avant sa mort, en septembre 1834, d’une attaque d’ apoplexie. En 1828, alors que Arnault avait sollicité de l’Académie l’élection de son fils Lucien, également dramaturge, comme membre de la compagnie, ce fut lui-même qui fut élu. Malgré cela, Arnault, par un codicille ajouté à son testament, pria l’Académie de choisir son fils pour lui succéder. Ce voeu faillit être exaucé en 1835, quand Lucien Arnault obtint quatorze voix au huitième tour de scrutin, à égalité avec le comte de Salvandy, mais c’est ce dernier qui fut finalement choisi.

12. Eugène SCRIBE. 1791-1861. Élu à l’Académie en 1834. Auteur dramatique. Avec son oeuvre monumentale, il fut considéré, au 19e siècle, comme le premier auteur dramatique français, et son nom finit par symboliser le théâtre même. Par sa naissance, il appartenait à la moyenne bourgeoisie parisienne : des magistrats du côté maternel et un père marchand de soieries, qui décéda lorsqu’il eut sept ans. Une bourse au Collège Sainte-Barbe lui permit d’acquérir une solide culture et de nouer des amitiés durables. Il commença des études de droit selon le souhait de sa mère mais, lorsque celle-ci disparut, les abandonna pour se consacrer uniquement à sa passion, le théâtre, car il écrivait depuis toujours. Le succès ne se déclara vraiment qu’en 1815 et sa carrière dramatique coïncida donc avec la Restauration. Scribe fut l’un des auteurs français les plus prolifiques et l’un des librettistes les plus féconds. Grâce à de nombreux collaborateurs, dont Jean-François Bayard qui épousa sa nièce, il composa près de cinq cents pièces : comédies, vaudevilles, drames, livrets d’opéra. Il publia également des romans, qui n’eurent pas autant de succès que ses pièces. Le prodigieux succès du Théâtre du Gymnase, à Paris, pendant la décennie 1820-1830 tint au fait qu’on y jouait fréquemment des oeuvres de Scribe. Il amassa une fortune importante, qui suscita des jalousies, mais qu’il accompagnait d’une grande générosité. Il fut en quelque sorte l’inventeur du droit d’auteur, instaurant un nouveau type de relations avec les directeurs de théâtre, en demandant à être rémunéré en proportion des recettes. Sur la façade du chalet qu’il avait fait construire près de Meudon, dans le domaine de Séricourt, il avait fait graver à l’adresse de ses auditeurs un distique reconnaissant : « Le théâtre a payé cet asile champêtre. / Vous qui passez, merci... je vous le dois peut-être ! ». A la différence de l’autre grand vaudevilliste de l’Académie française, Eugène Labiche, qui fut élu plus tard dans le siècle, en 1880, et qui ne devint académicien qu’à la fin de sa vie, Scribe fut élu dans la force de l’âge, à quarante-cinq ans, et seulement à la deuxième tentative. Certains critiques virent dans son élection l’intrusion des masses dans ce sanctuaire culturel et accusèrent l’Académie d’avoir cédé devant le succès public dont jouissait le vaudevilliste, omniprésent sur les scènes théâtrales. Au sein de l’Académie, des immortels, tel l’abbé de Feletz, accueillirent avec sympathie l’homme d’esprit, pressentant un confrère spirituel et de bonne compagnie. D’autres, surtout ceux qu’il avait démodés, étaient agacés par son succès jugé insolent, tel Alexandre Duval qui fit campagne contre lui. Scribe fut rempli de fierté par son élection. Il écrivit dans son journal : « Me voilà donc ce que n’ont pu être ni Piron ni Molière ! Me voilà donc académicien, moi, pauvre auteur de vaudevilles ! En apprenant cette nouvelle, j’ai pensé d’abord à ma pauvre mère qui aurait été si heureuse et si glorieuse d’avoir un fils académicien, et ensuite j’ai pensé aux Dervis, ma première pièce donnée en 1811 au théâtre du Vaudeville !..." Il fut reçu par l’austère Villemain qui, dans un discours sévère, lui reprocha à mots couverts ses succès « faciles et prompts » ou « rapides et bruyants » et ses « divers et ingénieux collaborateurs ». Il est vrai que certains académiciens avaient proposé, par boutade, de lui attribuer non un fauteuil, mais une banquette pour y asseoir ses collaborateurs. Scribe répondit à ces attaques en invitant trente collaborateurs à un banquet organisé la veille de sa réception. Resté en mauvais termes avec Villemain, il ne fut jamais très assidu aux séances de l’Académie.

13. Octave FEUILLET. 1821-1890. Élu à l’Académie en 1862. Romancier et auteur dramatique. Il est le premier écrivain élu à l’Académie française au titre de romancier. Pierre Loti, son successeur à l’Académie, commença ainsi son éloge : « Sa vie, toute d’honneur pur, de délicatesse rare, elle a coulé comme une belle eau limpide, jamais troublée, jamais effleurée même d’une souillure de surface. Je ne crois pas, cependant, qu’elle ait été une vie heureuse : les gens heureux n’écrivent pas d’aussi beaux livres que lui. » Fils d’un avocat et magistrat de Saint-Lô, dont il hérita des tendances dépressives, Octave Feuillet fut envoyé à Paris, au Lycée Louis-le-Grand, où il fit de brillantes études. En 1840, après qu’il lui eut annoncé son intention de devenir écrivain, il fut renié par son père. Il vécut alors comme journaliste et, en collaboration avec Paul Bocage, écrivit des pièces sous le nom de Désiré Hazard. Au bout de trois ans, son père lui pardonna ; Feuillet put jouir alors d’une existence confortable à Paris et publier ses premiers romans. Vers 1850, il alla résider à Saint-Lô auprès de son père dont la santé déclinait, et connut son premier grand succès en 1852, avec un roman, Bellah, et une comédie, La Crise, tous deux réimprimés dans la Revue des deux mondes, où parurent également un grand nombre de ses romans ultérieurs. D’autres oeuvres, tel Le Roman d’un jeune homme pauvre furent appréciées du public. En 1858, Feuillet et sa famille s’installèrent à Paris, et il connut les faveurs de la cour du Second Empire, devenant le romancier chéri de l’aristocratie. Ses pièces furent représentées à Compiègne, et l’impératrice Eugénie y joua un rôle ; elle vint aussi assister à la réception de Feuillet à l’Académie, en 1862. Ce jour-là, dans son discours, le secrétaire perpétuel Ludovic Vitet ne put s’empêcher de faire une comparaison entre "l’écrivain bourgeois", autre surnom populaire d’Octave Feuillet, et Alfred de Musset. En 1868, Feuillet fut nommé bibliothécaire des résidences impériales, mais la guerre de 70 mit fin aux honneurs officielles et ses dernières années furent particulièrement difficiles.

14. Pierre LOTI (Louis- Marie- Julien VIAUD, dit) 1850-1924. Élu à l’Académie en 1891. Officier de marine, voyageur et écrivain. Il était, comme chacun sait, officier de marine et, selon l’état-civil, s’appelait Julien Viaud. C’est lors d’une escale à Tahiti qu’il reçut de la reine Pomaré le surnom de Loti, nom d’une fleur tropicale, qu’il choisit comme nom de plume afin de satisfaire au devoir de réserve que lui imposait son métier de militaire. Il devint « le plus jeune immortel de France » en étant préféré à Emile Zola, l’ « éternel candidat » contre lequel Anatole France et quelques femmes du monde avaient mené une cabale. Retenu par son service, Loti avait été dispensé des visites académiques. Il raconte dans son discours de réception comment il apprit son élection à l’Académie : « Messieurs, J’étais loin de France, naviguant sur un des cuirassés de l’escadre et arrivé de la veille au port d’Alger, le jour où votre compagnie, Messieurs, me fit le grand honneur inattendu de me donner ici la place vide qu’Octave Feuillet avait laissée. Ce fut pour moi un inoubliable soir que celui du 21 mai 1891. L’élection avait eu lieu dans le jour, et moi, par incrédulité absolue de ce grand triomphe, peut-être aussi par je ne sais quel tranquille fatalisme d’Oriental qui me reste au fond de l’âme, j’avais passé mon temps, l’esprit distrait et presque sans pensée, à errer tout en haut du vieil Alger, dans ces quartiers morts et ensevelis de chaux blanche qui entourent une mosquée antique et très sainte : un des lieux du monde où j’ai toujours rencontré le sentiment le plus intime, et aussi le plus calmé du néant des choses terrestres... Le soleil baissant, je redescendis vers le port, pour regagner mon navire où m’appelait un service de nuit ; avant de rentrer cependant, je voulus aller au bureau de la Marine, où l’on porte les dépêches qui nous sont destinées, pensant bien que quelque ami aurait pris soin de me dire quel était l’élu nouveau et combien de vos voix, Messieurs, s’étaient égarées sur le marin errant que j’étais. Alors, pour me faire conduire à ce quartier solitaire du vieux port où le bureau de la marine est établi, je pris une barque sur le quai, une lilliputienne barque, la seule qui se trouvait là, menée par deux rameurs comiques, que je vois encore, et qui étaient de tout petits enfants. Il était déjà fermé, ce bureau, quand j’arrivai ; un matelot, qui montait la garde aux environs, après avoir trouvé à grand-peine une clef pour l’ouvrir, chercha, dans l’étagère des lettres, la case réservée à mon navire : elle était remplie d’un monceau de petits papiers bleus qui, depuis deux heures, n’avaient cessé d’arriver à mon adresse, – et, au lieu d’une dépêche que j’attendais, ce matelot, très étonné, m’en remit de quoi remplir mes deux mains. J’avais compris, avant même d’avoir déchiré la première. Et une sorte d’éblouissement me vint, qui était plutôt mélancolique et ressemblait presque à de l’effroi... Je remontai sans mot dire dans ma très petite barque à équipage d’enfants, qui en vérité était maintenant bien modeste pour porter ma fortune nouvelle, et tant que dura le trajet jusqu’à mon navire, tout en glissant sur l’eau tranquille, je déchirai un à un les papiers bleus, lisant de près, aux dernières lueurs rouges du jour, dans le beau crépuscule commençant, ces félicitations qui m’arrivaient de toutes parts, et où les mots joie, bonheur, revenaient toujours à côté du mot gloire. Dans ce calme du jour de printemps qui finissait, cet instant me semblait solennel – comme chaque fois qu’un grand pas vient d’être franchi dans la vie ; je sentais même une sorte d’angoisse étrange, comme si un manteau trop magnifique – mais en même temps trop lourd, trop immobilisant – eût été tout à coup jeté sur mes épaules. Et puis, je songeais à celui dont le départ m’avait ouvert ces portes, et qui précisément avait été, dans le monde des lettres, le premier déclaré de tous mes amis intellectuels ; il me semblait qu’en prenant sa place, je le plongeais plus avant dans la grande nuit où nous allons tous. Il fallut mon arrivée à bord, la bonne et franche joie du très charmant amiral qui nous commandait, la fête que me firent mes chers camarades du carré, pour me donner enfin à entendre que cette gloire un peu effrayante était vraiment une chose heureuse ; – et j’avoue, par exemple, que je finis très gaiement la soirée au milieu d’eux. » Le discours de réception de Loti fut particulièrement commenté car, outre sa violente attaque du naturalisme, il y déclarait : « Je ne lis jamais. C’est vrai ; par paresse d’esprit, par frayeur inexpliquée de la pensée écrite, par je ne sais quelle lassitude avant d’avoir commencé, je ne lis pas ». Un an plus tard, lorsqu’il publia son discours, on constata qu’il était plus long que celui qu’il avait prononcé (92 pages contre 59) et qu’il comportait des différences sensibles. Loti aurait raccourci son texte le jour de la réception pour ne pas fatiguer son auditoire, mais il est probable qu’en réalité il se serait plié à une censure inavouée de l’Académie et aurait notamment atténué ses éloges à l’Empire.

15. Albert BESNARD. 1849-1934. Élu à l’Académie des Beaux-Arts en 1912 et à l’Académie française en 1924. Peintre – graveur. Il fut le premier peintre élu à l’Académie française depuis Claude-Henri Watelet en 1760. Né de parents artistes, il entra à dix-sept ans à l’École des Beaux-Arts, fut reçu au Salon en 1868 et remporta le Grand Prix de Rome en 1874. Il fut nommé, en 1913, directeur de la Villa Médicis à Rome et, en 1922, directeur de l’École des Beaux-Arts. Les nombreux voyages qu’il effectua à l’étranger, en Algérie et aux Indes, notamment, nourrirent son talent de peintre paysagiste mais il excellait également dans l’art du portrait. A ce titre il fut recherché par la grande bourgeoisie française et reçut de nombreuses commandes officielles. Il fut également l’un des grands décorateurs des années 1900. On lui doit, à Paris, le plafond du salon des Sciences de l’Hôtel de Ville, le vestibule de l’École de Pharmacie, l’amphithéâtre de chimie de la Sorbonne, le plafond de la Comédie-Française, la coupole du Petit Palais, la salle des mariages de la mairie du 1° arrondissement, ainsi que le décor de l’hôpital de Berck-Plage (1897-1901). Albert Besnard resta indépendant des mouvements artistiques de son temps et développa un style propre, basé sur un usage personnel de la lumière et des ombres, influencé par l’impressionnisme, tout en gardant le goût d’un art signifiant. Sans vraiment participer aux grandes recherches qui fondèrent l’art moderne, il resta fidèle à ses choix, porté par une remarquable fécondité et un goût qui, de Véronèse à Delacroix, l’inscrit dans la continuité de la famille des coloristes. Marcel Proust écrivit de lui en 1891 : « il personnifie le mouvement, les couleurs éclatantes, la vie dans tout son épanouissement, la nature grandie, je dirais idéalisée, si le mot n’était pris trop souvent dans un sens banal. Je ne connais pas de portrait plus séduisant que celui de ces deux soeurs se donnant le bras, fines, malicieuses, à la peau nacrée, simplement mises de tulle vert retenu à la taille d’un ruban blanc, l’une se renversant légèrement en arrière d’un mouvement fier, mais pas hautain, l’autre se penchant pour cueillir une fleur, cela sans effort, sans mièvrerie. Elles se détachent sur le fond d’une serre aux sombres feuillages, d’un bleu vigoureux, profond, onctueux. Cela a l’éclat des beaux Rubens, avec la grâce, la délicatesse en plus. C’est l’image de la jeunesse joyeuse, du printemps... »

16. Louis GILLET. 1876-1943. Élu à l’Académie française en 1935. Historien de l’art et de la littérature. Il entra à l’École Normale Supérieure en 1896. Il y fut le condisciple de Romain Rolland, et se lia d’amitié avec Charles Péguy, à qui consacra plus tard un ouvrage. Un périple qu’il effectua enfant en Italie avec ses parents lui donna précocement le goût des voyages, et ne fut pas pour rien dans sa vocation d’historien de l’art. Louis Gillet obtint une chaire à l’université Laval de Montréal avant de se fixer dans l’Oise, à Chaalis où, en tant que membre de l’Académie française, il devint conservateur du château et du domaine environnant, que Madame Jacquemart-André venait de léguer à l’Institut de France. Il épousa Suzanne Doumic, fille de René Doumic, et leur fils Guillaume Gillet, architecte, fut membre de l’Académie des Beaux-Arts. « S’il n’avait tenu qu’à moi, confiait Louis Gillet, j’eusse passé mes jours à ne m’occuper que du beau ». Claudel, qui lui succéda au treizième fauteuil, dit dans son éloge : « Connaître, c’est le mot qui explique toute la carrière de Louis Gillet. La passion de connaître au service de la passion d’expliquer. » Et Mauriac d’ajouter : « Il appartenait à une race qui aime aimer, qui a la passion d’admirer et de comprendre. » L’oeuvre de Louis Gillet témoigne avec la plus grande érudition de l’étendue de son savoir et du vaste champ dans lequel s’exprima sa curiosité. Il s’intéressa tout autant aux grands peintres classiques qu’à l’architecture religieuse. Spécialiste des questions d’art à la Revue des Deux Mondes, il contribua à faire mieux découvrir à ses contemporains la richesse des autres cultures européennes. Fin connaisseur de l’Italie, il consacra également plusieurs études à la littérature anglaise, traduisit Kipling et Edith Wharton, et commenta Virginia Woolf. Jean Prévost écrivit à sa mort : « Louis Gillet était, depuis la mort de Charles du Bos, le critique le plus informé sur les lettres anglaises contemporaines […] Sa carrière, qui avait commencé par la sobre et austère tradition de la Revue des Deux Mondes, il l’a achevée en exaltant les audaces suprêmes de James Joyce10 ». Louis Gillet fut en effet le premier à avoir parlé au grand public français de cet écrivain interdit de publication aux États-Unis pour obscénité et avec lequel il s’était lié peu à peu.

17. Paul CLAUDEL. 1868-1955. Élu à l’Académie en 1946. Diplomate et écrivain. Il écrivit son premier essai dramatique à quinze ans, l’Endormie, puis, dans les années 1890, ses premiers drames symbolistes (Tête d’Or, La Ville). Ces derniers lui valurent une rapide notoriété dans les milieux littéraires parisiens. Ecrite dans une langue admirable, son oeuvre ultérieure fut souvent aussi jugée par ses contemporains étrange, voire confuse, et sa personnalité, déconcertante. L’année 1886 avait été décisive pour le jeune Claudel, par sa rencontre avec la foi, lors d’une fulgurante conversion, la nuit de Noël à Notre-Dame. Comme cela est bien connu, Paul Claudel mena pendant près de quarante ans, parallèlement à ses activités d’écrivain, une carrière de diplomate. Nous ne retiendrons ici que les relations de Claudel avec l’Académie française13. Il songea à être candidat dès 1921, alors qu’il s’apprêtait à rejoindre son premier poste d’ambassadeur, à Tokyo, et redoutait d’être trop vite oublié à Paris. Il fit alors, de son propre aveu, « quelques visites vagues », qui le découragèrent. Il attendit 1935 et sa mise à la retraite pour se présenter à nouveau. Il fut alors candidat au fauteuil de Louis Barthou et nota dans son Journal : « Dans la nécropole académique, je brigue la dignité de cadavre ». Entre-temps, il n’avait pas ménagé ses sarcasmes contre l’Académie ni son hostilité envers le secrétaire perpétuel René Doumic. Mauriac, l’ami fidèle qui milita pour son élection, lui écrivit : « je vous conjure à partir de maintenant, et même quand vous écrivez à des amis, de ne plus parler de cuistres, de pions, etc. Vous ne vous doutez pas de la solidarité qui existe dans cette compagnie ; et puis tout se répète ». Claudel, qui professait certaines idées anarchistes, était partisan de la réconciliation franco-allemande et manquait de respect vis à vis du sacré, s’était fait de nombreux ennemis. Beaucoup d’académiciens pensaient comme Maurras qui, début 1935, le présenta dans l’Action française comme un « polisson de poétereau gagé par la République, protégé par Philippe Berthelot […] qui a fini, de coq-à -l’âne en cacographies, et de stupres en vilenies, par obtenir pension de retraite au titre d’ambassadeur ». La sanction tomba et Claude Farrère fut élu, en mars 1935, par quinze voix, contre dix à Claudel qui conclut : « L’AF fusionne avec l’autre ordure [l’Action française] ». Cet échec apparut à beaucoup comme un scandale et Farrère déclara qu’il n’était pas digne d’être élu contre un tel concurrent. Maurice Martin du Gard eut ce mot fameux, dans « l’Académie contre Claudel » : « Claudel n’a pas été élu. Tant pis pour elle ». Claudel, durement touché, fit savoir qu’il ne serait plus candidat mais ne repoussait pas l’idée d’être admis un jour. Sollicité à plusieurs reprises, il refusa catégoriquement d’effectuer de nouvelles visites. En mars 1942, l’Académie, qui avait six fauteuils vacants, lui envoya un émissaire lui proposant d’être élu sans visites ni lettre de candidature. « Bien entendu, je refuse » nota Claudel dans son Journal. Il fut sollicité à nouveau en 1944, par Georges Duhamel. Nouveau refus, car « Maurras n’a pas encore été exclu », exclusion découla automatiquement fin janvier 1945, de sa dégradation nationale. En mars 1945, Mauriac écrivit à Claudel que l’Académie proposait de l’élire à l’unanimité sans qu’il eût à faire acte de candidature, comme Clémenceau. De plus, le Général de Gaulle avait exprimé le désir que Claudel acceptât, ce qu’il fit, mais en demandant le fauteuil de Charles Maurras. Une ultime médiation de François Mauriac conduisit Claudel à évoquer « une espèce d’engagement éventuel » qu’il avait avec Madame Louis Gillet. Il fut donc élu au treizième fauteuil en avril 1946, par vingt-cinq voix et tout de même un bulletin blanc, probablement celui de Pierre Benoit. Claudel avait alors presque quatre-vingts ans, « l’âge de la puberté académique » comme il se plaisait à dire. Il ne mit pas fin pour autant à ses sarcasmes. On lit dans son Journal, en 1952 : « A la Bibliothèque de l’Institut en attendant la réception d’ [André François-Poncet], collection inénarrable de vieilles têtes – partout des barbes chenues… »

18. Wladimir d’ORMESSON. 1888- 1973. Élu à l’Académie en 1956. Diplomate, homme politique, chroniqueur, romancier. Né à Saint-Pétersbourg car, lors de sa naissance, son père, diplomate, était en poste en Russie, il passa à l’étranger (Danemark, Portugal, Grèce, Belgique) les vingt premières années de sa vie, au gré des affectations de son père. Après la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il fut blessé sur le front alsacien, il servit comme officier d’ordonnance du maréchal Lyautey, au Maroc. Il choisit ensuite de se consacrer au journalisme, faisant plus particulièrement sien le domaine des relations internationales. Après plusieurs contributions à La Revue hebdomadaire, il rentra au Temps, puis travailla pour La Tribune de Genève. À partir de 1934, il collabora au Figaro, où il tint la rubrique de politique extérieure, puis l’éditorial, tout en publiant des articles dans La Revue de Paris, La Revue des Deux Mondes, L’Europe nouvelle, La Revue de France, La Revue des vivants, Le Correspondant. Le 20 mai 1940, Wladimir d’Ormesson fut nommé par Paul Reynaud ambassadeur près le Saint-Siège, mais il fut rappelé dès le mois d’octobre par le gouvernement de Vichy et rayé des cadres diplomatiques. Il choisit de se réfugier à Lyon, où il poursuivit sa collaboration au Figaro, avant d’entrer dans la clandestinité. En mai 1945, Wladimir d’Ormesson fut nommé ambassadeur de France en Argentine, puis, l’année suivante, ambassadeur extraordinaire au Chili. En 1948, il retrouva son ambassade près le Saint-Siège, qu’il occupa jusqu’en 1956. Wladimir d’Ormesson est l’auteur de nombreux ouvrages. Il fut appelé par le général de Gaulle à la présidence de l’Office de la radiodiffusion et de la télévision française (ORTF).

19. Maurice SCHUMANN. 1911- 1998. Élu à l’Académie en 1974. Homme politique, essayiste, journaliste, romancier, historien, il avait pour père un juif alsacien, libéral, et une mère, d’origine belge, qui se déclarait irreligieuse. Sous l’influence de sa gouvernante, puis d’un oratorien de l’école Gerson, il fut dès l’enfance attiré par le catholicisme pour, au terme de son évolution spirituelle, recevoir le baptême à Birmingham en 1942. Il fit graver, sur son épée d’académicien, un petit motif représentant quatre clous disposés en croix et au centre une petite couronne d’épines. Elève au lycée Janson de Sailly, il fut élève d’hypokhâgne et de khâgne au lycée Henri IV, où il eut comme professeur le philosophe Alain, et comme condisciple Simone Weil, qui resta son amie jusqu’à sa mort. A 17 ans, il rejoignit les Étudiants socialistes. Après avoir échoué de très peu à l’Ecole Normale supérieure, il soigna une atteinte de tuberculose pulmonaire et, étant titulaire d’une licence de philosophie, entra dans le journalisme, au service de politique étrangère de l’Agence Havas (1935-1939) qui l’envoya en poste pendant deux ans dans son bureau de Londres. En 1935, il rejoignit le mouvement la Jeune République, aile gauche de la démocratie d’inspiration chrétienne. Il collabora, en tant qu’éditorialiste de politique étrangère, à plusieurs revues d’inspiration socialiste et catholique, sous divers pseudonymes : Stéphane Turrin, Maurice Jacques (Jacques était son véritable prénom et Maurice son prénom d’usage car son grand-père ainsi prénommé était décédé le jour de sa naissance), André Sidobre. Engagé volontaire en 1939, il fut à sa demande, et malgré son état de santé, versé dans le service armé et devint officier de liaison avec l’armée britannique. Fait prisonnier, il s’évada et rejoignit le général de Gaulle en juillet 1940, dix jours après avoir entendu l’appel du 18 juin. Il devint le porte-parole de la France libre. Durant quatre années, entre juillet 1940 et mai 1944, il s’exprima sur les ondes 1 200 fois. Il quitta Londres dix jours avant le débarquement et prit part à la bataille de France. Le général de Gaulle le fit compagnon de la Libération sur le front des troupes, le 14 juillet 1945 et c’est le seul titre qui figure sur sa tombe, dans le cimetière du village de Normandie où il a débarqué. De Gaulle dit de lui : « Il fut l’un des premiers, l’un des meilleurs, l’un des plus efficaces ». De 1944 à 1951, Maurice Schumann fut directeur politique et éditorialiste du quotidien d’inspiration catholique l’Aube, où il rédigea plus de 1100 articles ou éditoriaux. Il se lança dans la politique. En désaccord avec le général de Gaulle sur les institutions, il cofonda le MRP (Mouvement républicain populaire), parti démocrate-chrétien, qu’il présida de 1945 à 1949. Il fut élu neuf fois député du Nord de 1946 à 1973. Entre-temps, il fut plusieurs fois ministre : secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères (1951-54), puis ministre de l’Aménagement du territoire en avril 1962 (pour un mois seulement car il démissionna du gouvernement avec les autres MRP)., Il soutint la candidature gaulliste en 1965, contre celle de Jean Lecanuet, et réintégra le gouvernement en 1967. Il fut alors ministre d’État chargé de la Recherche et des Questions atomiques et spatiales (1967-68), puis des Affaires sociales (1968-1969), et enfin des Affaires étrangères (1969-1973), après l’élection de Georges Pompidou. Battu aux élections législatives de 1973, il fut élu sénateur (RPR) du Nord en 1974 et, la même année, entra à l’Académie française. Il fut vice-président du Sénat de 1977 à 1983, et réélu sénateur en 1983 et en 1992. Il occupa également la fonction de président de la Commission des Affaires culturelles du Sénat de 1986 à 1995, et siégea jusqu’à sa mort dans la Haute Assemblée. Il devint, en 1979, président de l’Association des écrivains catholiques. Fin 1984, il succéda à Wladimir d’Ormesson et Gaston Palewski comme principal chroniqueur de la Revue des deux mondes où il publia chaque mois un article de fond. Fin 1993, il devint président du Collège des conservateurs du domaine de Chantilly.

20. Pierre MESSMER. 1916- 2007 Élu à l’Académie en 1999. Haut fonctionnaire et homme politique, il naquit le 20 mars 1916 à Vincennes (Val-de-Marne) d’une famille alsacienne qui avait opté pour la France en 1871. Il fit ses études secondaires à l’école Massillon et au lycée Charlemagne. Il était breveté de l’École nationale de la France d’outre-mer (1934-1937), diplômé de l’École des langues orientales (1934-1936), licencié en droit (1936), docteur en droit (1939). Appelé au service militaire en octobre 1937, il fut maintenu sous les drapeaux en raison de la guerre et ne fut démobilisé que le 31 décembre 1945. Après la campagne de France en 1939-1940, entendant, le 17 juin 1940, le discours du maréchal Pétain à la radio, il décida immédiatement, avec le lieutenant Jean Simon, de tout faire pour continuer le combat.Tous deux, en moto puis en auto-stop, prirent la direction de Marseille, d’où ils parvinrent à se faire embarquer comme hommes d’équipage à bord d’un cargo italien, le Capo Olmo, qui se préparait à partir en convoi pour l’Afrique du Nord. Au cours du voyage, le commandant Vuillemin, Pierre Messmer et Jean Simon, et quelques autres déroutèrent le Capo Olmo vers Gibraltar, puis l’Angleterre où Pierre Messmer rejoignit les Forces françaises libres .. Affecté à la 13e Demi-brigade de la Légion étrangère, il participa, comme lieutenant puis, à partir de 1941, comme capitaine commandant de compagnie, aux opérations de Dakar et Libreville, aux campagnes d’Érythrée, de Syrie en 1941, de Libye en 1942-1943, et de Tunisie en 1943. Il combattit à Keren, Massava, Kissoué, Damas, Bir Hakeim, El Alamein. Il débarqua en Normandie en juin 1944 et entra à Paris en août 1944. Parachuté en Indochine en août 1945, il fut fait prisonnier par le Vietminh, s’évada et rejoignit en octobre la mission française à Hanoï. Rendu à la vie civile, Pierre Messmer exerça les fonctions d’administrateur de la France d’outre-mer : secrétaire général du Comité interministériel pour l’Indochine (1946), directeur du cabinet du Haut-Commissaire en Indochine (1947-1948), administrateur du cercle de l’Adrar mauritanien (1950-1952), gouverneur de la Mauritanie (1952-1954), de la Côte d’Ivoire (1954-1956), directeur de cabinet du ministre de la France d’outre-mer (1956), haut-Commissaire de la République au Cameroun (1956-1958), en Afrique équatoriale (1958) et en Afrique occidentale française (1958-1959). Nommé ministre des Armées par le général de Gaulle en février 1960, il assuma cette fonction sans interruption jusqu’en avril 1969. Il revint au gouvernement en 1971, sous la présidence de Georges Pompidou, en qualité de ministre d’État chargé des Départements et Territoires d’outre-mer et, enfin, comme Premier ministre de 1972 à 1974. Député UDR puis RPR de la Moselle de 1968 à 1988, maire de Sarrebourg de 1971 à 1989, président du conseil régional de Lorraine en 1978 et 1979, Pierre Messmer fut élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1988 et en fut le secrétaire perpétuel de 1995 à 1998. Il fut chancelier de l’Institut de France du 1er janvier 1999 au 31 décembre 2005, puis chancelier honoraire. Il était chancelier de l’ordre de la Libération depuis 2006. Pierre Messmer a légué à la ville de Sarrebourg (Moselle), dont il fut maire pendant dix-huit ans, sa bibliothèque riche de quatre mille volumes et de quelques manuscrits dont l’un lui avait été offert par André Malraux.

•Cette présentation de documents a été réalisée par Mireille Pastoureau, directeur de la Bibliothèque de l’Institut. Ce catalogue est téléchargeable sur le site Internet de la bibliothèque : www.bibliotheque-institutdefrance.fr

À écouter aussi :

Cette émission est la 10e de notre série sur l’histoire des fauteuils de l’AF. Vous pouvez donc écouter aussi :
- Mgr Claude Dagens : ses prédécesseurs sur ler fauteuil de l’Académie française
- Jean-Loup Dabadie : ses prédécesseurs sur le 19ème fauteuil de l’Académie française
- Max Gallo : ses prédécesseurs sur le 24e fauteuil de l’Académie française
- Dominique Fernandez : ses prédécesseurs sur le 25e fauteuil de l’Académie française
- Jean-Christophe Rufin : ses prédécesseurs sur le 28e fauteuil de l’Académie française
- Philippe Beaussant : ses prédécesseurs sur le 36e fauteuil de l’Académie française
- René Girard : ses prédécesseurs sur le 37efauteuil de l’Académie française
- Jean Clair : ses prédécesseurs sur le 39e fauteuil de l’Académie française
- Jean-Luc Marion : ses prédécesseurs sur le 4e fauteuil de l’Académie française






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