Ravaillac, régicide ou tyrannicide ?

avec Monique Cottret, professeur d’histoire à Paris X-Nanterre
Dans son ouvrage Tuer le tyran ?, Monique Cottret, professeur d’histoire moderne, pose la question : tuer le tyran peut-il devenir légitime, comme l’enseignaient la Bible avec Judith trucidant Holopherne, et l’histoire romaine célébrant Brutus assassin de César. Mais comment distinguer entre le roi et le tyran ? Quelles étaient les motivations de Ravaillac poignardant Henri IV ?


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Émission proposée par : Virginia Crespeau
Référence : PAG790
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Date de mise en ligne : 6 juin 2010
Judith décapitant Holopherne (Caravage, ca. 1598)
Judith décapitant Holopherne (Caravage, ca. 1598)

Sur la quatrième de couverture de l’ouvrage de Monique Cottret, nous pouvons lire :

« Le rideau s’ouvre sur la Florence du XVIe siècle : Lorenzo de Medicis, alias Lorenzaccio, vient de poignarder son cousin Alexandre. Comme la politique, le tyrannicide moderne naît dans la patrie de Machiavel. L’ouvrage se termine avec l’exécution de Louis XVI en 1793. Dans l’Europe moderne, tuer le tyran peut devenir légitime, comme l’enseigne la Bible avec Judith trucidant Holopherne, et l’histoire ancienne célébrant Brutus assassin de César. Mais comment distinguer entre le roi et le tyran ? Saint-Just résout la question d’un trait : "On ne règne pas innocemment". »

Dans cette émission, Monique Cottret, reçue par Virginia Crespeau, montre que, entre les grands principes et la réalité, le choix n’est pas si simple. Dans le passage de la théorie raffinée à l’acte brutal, l’imaginaire tient une grande place : Jacques Clément, meurtrier d’Henri III, fut considéré par certains comme un saint alors que trente ans plus tard le couteau de Ravaillac, il y a tout juste quatre siècles, transforme Henri IV en héros. Charles Ier d’Angleterre, Pierre III de Russie, de quoi au juste étaient-ils coupables ? À quoi songeait Damiens, brandissant son canif contre Louis XV ? C’est ici l’histoire politique d’une idée où la mort entretient des relations privilégiées avec le sacré. »

Mort de César (Vincenzo Cammucini, 1793, détail)
Mort de César (Vincenzo Cammucini, 1793, détail)

«  Le tyrannicide et le régicide, c’est la même chose, c’est un même acte ; mais du côté des partisans du Roi c’est un régicide voire un parricide puisque le Roi est le Père du Royaume, et du côté de ceux qui tuent les rois, ils justifient cet acte en défendant l’idée que ce sont des tyrans. Donc le même fait peut être qualifié de régicide ou de tyrannicide".

Les tyrannicides, il y en a depuis l’Antiquité ; il faudra attendre Machiavel pour que soit exprimée l’idée que la politique se justifie d’elle-même, que le religieux en est l’un des éléments mais qu’il n’est pas nécessairement déterminant. Or avant Machiavel, au Moyen-âge, la plupart des tyrannicides, même s’ils avaient une forte connotation politique, conservaient une très forte influence religieuse. Dans Florence et dans la Florence du début du XVIe siècle, Lorenzo pour justifier le meurtre de son cousin n’utilise pratiquement aucune référence religieuse. « Le cas de Lorenzo m’a beaucoup intéressée, avoue Monique Cottret, parce que beaucoup de tyrannicides sont tués immédiatement après, c’est le cas de Jacques Clément, donc on n’a pas eu le temps de les interroger sur les motivations de leur acte ; or Lorenzo a vécu suffisamment longtemps pour faire l’apologie de son acte, et donc dans cette apologie, rien de religieux : c’est au nom de sa conception de la République et de la citoyenneté qu’il a tué Alexandre, qui était devenu un tyran. »

C’est donc un tournant dans la façon d’envisager et de définir le crime politique, une conception qui va d’ailleurs durer très peu de temps, quelques décennies, puisqu’ensuite on entre dans la phase des guerres de religion, et à nouveau le religieux revient au centre de la seule justification du tyrannicide.

Notre invitée précise : « C’est une histoire comparée de la violence en Europe que j’ai voulu exposer dans ce livre, et je crois que malheureusement dans ce domaine la France tient la tête avec trois rois assassinés : Henri III, Henri IV, Louis XVI, et il est à noté qu’il y aura une vingtaine de tentatives d’assassinat contre la personne d’Henri IV ! »

Assassinat d'Henri IV et arrestation de Ravaillac (Charles-Gustave Housez, 1822-1894)
Assassinat d’Henri IV et arrestation de Ravaillac (Charles-Gustave Housez, 1822-1894)

Il y a donc différentes façons d’exécuter un Roi : on peut l’exécuter et lui faire un procès publiquement, comme on peut le faire assassiner par un individu… Quand un individu décide d’éliminer un Roi qu’il juge être un tyran c’est, généralement aux XVIe et XVIIe siècles, parce qu’il pense avoir une inspiration divine, c’est-à-dire qu’il est persuadé que c’est Dieu qui le commande et arme son bras, et l’on appelle cela en ces temps une "vocation extraordinaire". Et Monique Cottret d’ajouter : « De même que Judith a été sollicitée par Dieu pour tuer le général Holopherne et défendre Béthulie contre Nabuchodonosor, de même Jacques Clément comme Ravaillac sont persuadés d’avoir eu cette impulsion divine à laquelle, bien évidemment, ils ne peuvent pas résister et qui les conduit à tuer le Roi, malgré les affreux supplices imposés aux tyrannicides ou régicides. »

L’académicien Victor Duruy rappelle dans son Histoire de France les souffrances et la mort subies par Ravaillac :

« Ravaillac ne chercha pas à fuir. On eut grand peine à empêcher le peuple de le mettre en pièces. Enfermé près de là, dans l’hôtel de Retz, on parut pendant neuf jours l’y oublier, de sorte que beaucoup de gens purent le voir et lui parler. Le parlement mena ensuite rondement le procès.

Ravaillac fut condamné, le 27 mai, à être tenaillé aux mamelles et aux membres, avec versement dans les plaies de plomb fondu et d’huile bouillante, à avoir le poing droit brûlé au feu de souffre, pour être ensuite écartelé et ses restes réduits en cendres et jetés au vent. L’écartèlement, dit le procès-verbal, dura une grande heure. Le peuple furieux s’était de lui-même mis aux cordes. Les juges ne lui trouvèrent pas ou n’osèrent point lui trouver de complices. »

En savoir plus :

Monique Cottret, professeur d’histoire moderne à l’université de Nanterre, y dirige le Centre d’histoire sociale et culturelle de l’Occident. Spécialiste des phénomènes politiques, religieux et culturels, elle a notamment publié La Bastille à prendre (1986), Jansénismes et Lumières (1998), Culture et politique dans la France des Lumières (2002), et avec Bernard Cottret, Jean-Jacques Rousseau en son temps (2005).






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