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Souvenirs de la Rivière Kwai, les milliers de morts d’un projet pharaonique

Un billet de Thaïlande par Françoise Thibaut, correspondant de l’Institut
La rivière Kwaï, au delà du roman et du film célèbres, existe vraiment et constitua un enjeu stratégique de la guerre du Pacifique à partir de mars 1942. Françoise Thibaut, qui est retournée sur place, rappelle ici les données historiques et les conséquences en pertes humaines de ce "grand projet" de pont, évoquant également le rôle joué par Lord Mountbatten.


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Référence : CHR800
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Date de mise en ligne : 8 août 2010
Le Pont de la Rivière Kwaï, de nos jours
Le Pont de la Rivière Kwaï, de nos jours

Nous connaissons tous la rivière Kwaï en raison du beau roman de Pierre Boulle Le pont de la rivière Kwai publié en 1952 chez Julliard, mais surtout par le film de David Lean en 1957 avec Alec Guiness et Sessue Hayakawa, qui reçut 7 Oscars et connut un succès mondial qui ne se dément pas, même un demi siècle plus tard.

La rivière Kwaï existe vraiment : elle se situe en Thaïlande (autrefois Siam), prend sa source au nord, près du Myanmar (autrefois Birmanie), crapahute dans la montagne pour dévaler dans la plaine de Bangpong, puis se jeter dans la mer de Chine méridionale, au sud de Bangkok . Cette rivière assez ordinaire, grossie des pluies de mousson ou bien presque tarie pendant la saison sèche, constitua un enjeu stratégique pendant la guerre mondiale dans le Pacifique, sous l’occupation japonaise, à partir de Mars 1942.

Après l’acte déclencheur de Pearl Harbor en décembre 1941, les Japonais, déjà maîtres de la Chine du Sud, déferlèrent avec une incroyable rapidité sur la péninsule du Sud-Est asiatique ; le but était les réserves pétrolières de la colonie hollandaise, les richesses minières de la Malaisie, mais surtout l’Inde, fleuron de l’Empire britannique, à la fois symbolique et pactole économique. Dans la stratégie de l’état-major japonais c’était une sorte d’obsession. Singapour tomba, presque sans défense, le 15 février 1942, et, à partir de ce point hautement stratégique, tout fut facile : 200 000 soldats déferlèrent à la fois sur le sud de la Malaisie et sur l’archipel batave ; Java fut envahie le 1er mars, le contingent hollandais fait prisonnier, embarqué vers la sinistre prison singapourienne de Changi, transformée en camp de prisonniers, sorte de mouroir cruel, où s’entassèrent jusqu’à 7 000 hommes dans des conditions affreuses. De cette manière, militaires hollandais, Britanniques, Australiens, Néo-zélandais, Sud-africains, se retrouvèrent mêlés, formant une cohorte destinée à « aider l’effort de conquête ».

En effet, après un transit rapide à Changi, les prisonniers furent embarqués vers le nord, vers le Siam où « le grand projet » devait être exécuté dans les meilleurs délais : il s’agissait de construire, à travers la jungle et la montagne une ligne de chemin de fer Bangkok-Rangoon destinée à soutenir l’avancée du million de soldats lancé à l’assaut de l’Est de l’Inde : le projet traçait la ligne jusqu’à Moulmein, au fond du golfe du Bengale, puis se divisait en deux pour desservir à la fois Rangoon et le Nord de la Birmanie, au sud de Mandalay, afin d’entrer en Inde par le delta du Gange qui génère ce qui est maintenant le Bengladesh. Projet pharaonique s’il en fut, que les Britanniques n’avaient jamais mené à bien en raison des difficultés climatiques et géographiques, mais qui sera presque entièrement réalisé en 14 mois sous direction japonaise. Une des difficultés principales étaient l’abondance des rivières à enjamber, la nécessité de construire des ponts capables de résister aux flots impétueux des moussons et de supporter le passage répétitif de convois de chemins de fer bourrés de munitions, de vivres et de matériel de guerre. La rivière Kwaï, par sa position stratégique et son importance, était un obstacle majeur.

Plus de 20 000 prisonniers de guerre furent employés à cet exploit dément, dont les deux tiers périrent d’épuisement, de maladie et de malnutrition ; ils furent assistés de 200 à 300 000 déportés autochtones, - on en ignore le chiffre exact, on ne peut faire qu’une approximation - Malais, Thaïs, mais surtout Chinois du sud, amenés sur les chantiers à pieds, dans des conditions innommables.

Les aménagements et la construction du pont destiné à franchir la

Lord Mountbatten
Lord Mountbatten

rivière Kwaï durèrent longtemps en raison des difficultés techniques, de la mouvance des sols et de la largeur de l’espace à franchir ; le principal camp de prisonniers employés à ce chantier infernal s’appelait « Spring Camp » en raison de sources proches ; 41 camps furent disséminés le long du tracé : Hollandais et citoyens de l’Empire, Sud-africains, Indiens y survivaient tant bien que mal, y mouraient en nombre, attaqués par la malaria et le béri-béri. Ce fut une odyssée à la fois tragique et fabuleuse, dont bien peu revinrent. La ligne ne fut pas achevée, et les Japonais n’arrivèrent jamais jusqu’au Gange, à peine à Mandalay : une contre offensive britannique, nommée « Tarzan » sous la direction de Lord Louis Mountbatten avait été prévue pour l’automne 1945, mais le 6 août la bombe d’Hiroshima changea la donne et mit fin à la guerre dans le Pacifique par une capitulation sans conditions, quelques jours plus tard, le 14 août 1945.

Il ne reste rien de Spring Camp, ni de la ligne de chemin de fer : la jungle a tout recouvert, tout dévoré. L’actuel tracé des rails passe beaucoup plus au sud ; la rivière Kwaï est franchie sur un pont tout à fait ordinaire, de type Eiffel, en métal, sur des piliers de béton ; rien à voir avec le chef d’œuvre en bois du colonel Nicholson. Parfois quelques rares touristes assez âgés, souvent hollandais, australiens ou britanniques, viennent avec leurs enfants, se recueillir, après une heure de marche dans la jungle, devant un petit monument, non loin de Hellfire Pass, une gorge étroite où moururent plusieurs milliers de travailleurs, qui rappelle le souvenir d’un si énorme et inutile sacrifice, terminé dans le silence d’une nature implacable et l’inlassable chanson des perroquets, il y a 65 ans.

À lire :

On pourra lire, bien sûr, le livre de Pierre Boulle, mais aussi le beau livre de souvenirs de Loet Velmans « Retour à la rivière KwaÏ (chez Phébus) ainsi que le chapitre 7 de l’ouvrage de François Kersaudy (Payot) consacré à Lord Louis Mountbatten. Pour se mettre dans l’ambiance, on peut aussi regarder le film de David Lean et relire les nouvelles de W.Somerset Maughan qui se déroulent en Asie du Sud-Est , rassemblées et récemment rééditées en français sous le titre « les Quatre Hollandais » chez Omnibus. L’auteur y prend soin, dans sa préface, de signaler qu’il s’agit d’un monde à jamais disparu.

À écouter aussi Lord Mountbatten, un héros britannique avec François Kersaudy.

D’autres billets de Françoise Thibaut :
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