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L’exécution de Jane Grey par Paul Delaroche à la National Gallery

Visite sur place par Bertrand Galimard Flavigny
Exposition exceptionnelle à la National Gallery de Londres qui propose une plongée dans plusieurs épisodes douloureux de l’histoire anglaise peints par... un membre de l’Académie des beaux-arts, Paul Delaroche (1797-1856). Des tableaux qui, comme nous l’explique Bertrand Galimard Flavigny, ne sont pas sans pouvoir d’évocation pour des yeux français. L’inconscient historique se reflète-t-il dans la peinture ?


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
Référence : CARR673
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/carr673.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 16 mai 2010
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Si d’ordinaire vous visitez la Tour de Londres, vous aurez peut-être l’occasion de la parcourir en compagnie de l’un des Yeoman Warders d’origine écossaise dont le talent de narrateur est doublé d’un humour très britannique. Dans son costume « Tudor » bleu foncé à galons et parements rouges, cet ancien sous-officier, qui a obtenu la médaille du mérite, nous a menés dans la Tour Beauchamp, du nom du premier prisonnier qui y fut enfermé à la fin du XIVe siècle. À l’étage, dans la salle circulaire qui ne ressemble en rien à une cellule, sur les coins des murs où la pierre est plus tendre apparaissent des graffitis et notre beefeater, surnom donné aux Yeomen en référence à la portion quotidienne de bœuf qui leur était donnée, nous désigne celui gravé par lady Jane Grey.

L'Exécution de lady Jane Grey en la tour de Londres, l'an 1554.
L’Exécution de lady Jane Grey en la tour de Londres, l’an 1554.
Paul Delaroche, 1833

Jane Grey fut la reine d’Angleterre qui régna le moins longtemps, neuf jours en tout, avant d’être exécutée dans la cour en bas de la Tour Beauchamp et face à la chapelle Saint-Pierre où elle fut ensuite inhumée. Elle était la fille de Marie, la jeune sœur d’Henry VIII et très proche de son cousin Edouard VI, le fils de Jane Seymour qui succéda à son père en 1547, à l’âge de dix ans. Farouchement protestant, il ne souhaitait pas dans le cas où il mourrait sans descendance que ce fût sa demi-sœur Marie, la fille de Catherine d’Aragon, première femme d’Henri VIII et souhaita que Jane, elle-même protestante, lui succédât. Nous savons qu’en réalité ce souhait était le résultat d’intrigues formulées par John Dudley, duc de Northumberland qui, voyant que le jeune roi s’affaiblissait de plus en plus, maria précipitamment son fils Guilford Dudley à lady Jane. Cette dernière, quoiqu’hostile à ce mariage, se laissa faire, ignorant les plans de son beau-père. Un mois plus tard, le 10 juillet 1553, Edouard VI rendait l’âme et l’on rapporte qu’apprenant qu’elle devenait reine, lady Jane s’évanouit. Pendant ce temps Marie Tudor parvenait à soulever de nombreux partisans en sa faveur. John Dudley dut s’incliner, d’autant plus que Jane refusait d’exercer le pouvoir, ce qui lui coûta la vie. Le 20 juillet, Jane était détrônée et enfermée dans la Tour de Londres, avant d’être exécutée avec son mari quelques mois plus tard sur les ordres de Marie Tudor, bientôt surnommée « Bloody Mary ».

La National Gallery propose une exposition autour de L’Exécution de Lady Jane Grey par Paul Delaroche (1797-1856). Cette très grande toile (h/t : 251 x 302 cm) avait été présentée à Paris au Salon de 1834 et avait fait littéralement sensation. Avec un réalisme saisissant, l’artiste donnait à la peinture historique toute sa force doublée d’une émotion quasi palpable. Tandis que les suivantes éplorées se lamentent, et que le bourreau s’appuie sur le manche de sa hache, la suppliciée vêtue d’une robe blanche immaculée, les yeux bandés, s’agenouille à tâtons devant le billot, guidée par sir John Brydges, lieutenant de la Tour. Face à cette scène, les visiteurs s’évanouissaient en vivant, presque par procuration, les derniers instants de cette jeune femme, âgée seulement de dix-sept ans, qui avait dit avant de mourir, le 12 février 1554 : « J’ai la certitude qu’en perdant une vie mortelle je gagnerai une vie immortelle. »

La présentation de ce tableau, entourée des grandes peintures historiques de Delaroche et de leurs dessins préparatoires, lui donne tout son sens allégorique. Pourquoi un artiste français s’est-il autant penché sur l’histoire de l’Angleterre ? « Elle lui a permis d’aborder indirectement l’histoire de France », explique Anne Robbins, conservateur à la National Gallery et l’un des commissaires de l’exposition. Lorsque l’on a saisi cette comparaison, l’interprétation que l’on fait de ces tableaux devient plus claire : les enfants d’Edouard font songer à Louis XVII, enfermé au Temple ; Charles Ier insulté par les soldats de Cromwell, à Louis XVI aux Tuileries ; lady Jane Grey à Marie-Antoinette conduite à l’échafaud. Cette transposition n’était pas un moyen de masquer les événements dramatiques de l’histoire de France, mais celui de marquer plus encore l’émotion qu’ils ont engendrée. Marie-Antoinette devant le Tribunal (collection Forbes), peint en 1851 par Delaroche, découvre pourtant, presque en direct, le drame vécu par la reine de France.

Si l’on examine les compositions historiques de Delaroche, nous ne pouvons nous empêcher de songer à des mises en scène de théâtre. On ne mesure pas assez les réactions à cette peinture d’histoire qui surgit, notamment sous l’influence de David, pour s’épanouir, justement dans les années 1820/1830. Cela au moment même où les pièces de théâtre n’étaient plus séquencées en actes, mais en tableaux. Paul Delaroche, ami de Casimir Delavigne, était proche des milieux de la scène et ses tableaux furent, de son vivant, présentés, à plusieurs reprises, sur des plateaux. Il avait une liaison avec une jeune comédienne appelée Mademoiselle Anaïs, et s’en inspira pour donner ses traits à lady Jane dans L’Exécution de lady Jane Grey. Delavigne composa une pièce inspirée par l’histoire des « Enfants d’Édouard », un autre drame de l’histoire de l’Angleterre. L’image de ces deux garçons serrés l’un contre l’autre nous est familière.

Édouard IV, roi d’Angleterre, avait eu deux fils de son mariage avec Elizabeth Woodville. En 1483, l’aîné, âgé de douze ans, fut proclamé roi sous le nom d’Édouard V. Mais leur oncle Richard, duc de Gloucester, assura que son frère était bigame et ses neveux illégitimes. Édouard V et son puîné Richard, duc d’York, furent internés à la Tour de Londres puis vraisemblablement empoisonnés. Toujours est-il qu’ils disparurent. Le trône était libre et Richard III put ainsi régner. Trois siècles et demi plus tard, Paul Delaroche s’inspira des écrits de sir Thomas More sur ce drame, repris par Shakespeare, pour composer ses Enfants d’Édouard, appartenant aujourd’hui au Louvre et présenté à la National Gallery.

Les Enfants d'Édouard
Les Enfants d’Édouard
Paul Delaroche, 1831

Lorsqu’il fut présenté au Salon de 1830, Les Enfants d’Édouard connut aussi un grand retentissement. Ces « enfants » sont entrés peu à peu dans l’inconscient populaire français. Leur coupe de cheveux avec une frange est devenue non pas une mode mais une expression. Voyons également Cromwell découvrant le cercueil de Charles Ier peint en 1831 et aussi Lord Strafford allant au supplice, lui en 1835. Nous pouvons leur opposer des scènes empruntées à notre propre histoire comme le célèbre Assassinat du duc de Guise dont une aquarelle datée de 1832 a été sortie de la collection Wallace. Paul Delaroche se rendit plusieurs fois à Londres, dès 1822, nous en avons la preuve grâce au visitor’s book de l’armurerie de sir Meyrick, récemment découvert. On a souvent reproché à Delaroche de s’être inspiré assez peu librement des gravures anglaises anciennes afin de planter ses décors. Nous pourrions appeler cela des citations.

Le sort de ces tableaux chargés d’émotion, que l’on pourrait considérer comme des miroirs de notre inconscient historique, est tout aussi curieux. Charles Ier insulté par les soldats de Cromwell (1837), endommagé durant les bombardements de Londres, en 1941, avait été laissée de côté jusqu’en 2009 et doit bénéficier d’une restauration. Quant à L’Exécution de lady Jane Grey on l’avait cru disparu et même détruit à la suite des inondations de la Tamise, en 1928. Or en 1973, un étudiant cherchant une grande toile de John Martin, découvrit roulé à l’intérieur le « Jane Grey », assez peu endommagé. Ce tableau apparaît aujourd’hui dans tout son éclat tant pictural qu’émotionnel.

Bertrand Galimard Flavigny

En savoir plus :

(1) National Gallery, Londres, jusqu’au 23 mai 2010. www.nationalgallery.org.uk – catalogue : Painting History : Delaroche and Lady Jane Grey par Stephen Bann and Linda Whiteley, with essays by John Guy, Christopher Riopelle and Anne Robbins, The National Gallery Company, London, distribute par Yale University Press. £19.99.

Paul Delaroche (1797-1856), initiateur du genre de l’anecdote historique, fut l’un des maîtres les plus célèbres de la période de la Monarchie de Juillet. Élu à la section de peinture de l’Académie des beaux-arts en novembre 1832, il fut également professeur à l’École des beaux-arts de 1833 à 1856. Après avoir vu pour la première fois un daguerréotype il aurait prophétisé : « À partir d’aujourd’hui la peinture est morte ». Parmi ses œuvres les plus célèbres, on compte :
- Les Enfants d’Édouard (1831)
- Le Supplice de Jane Grey (1833)
- Napoléon abdiquant à Fontainebleau (1840)

Casimir Delavigne (1793-1843), un des premiers romantiques, fut en son temps un poète et dramaturge célébré, très admiré de Balzac qui cite abondamment son nom dans ses romans. Il se fit connaître par ses Messéniennes, recueils de poèmes patriotiques et lyriques sur la défaite de Waterloo. Bibliothécaire de la Chancellerie de 1818 à 1823, il fut élu à l’Académie française dès février 1825, à l’âge de 32 ans. Quelques œuvres de Casimir Delavigne :
- Les Messéniennes (poésie, 1818)
- Les Vêpres siciliennes (théâtre, 1820)
- L’École des vieillards (théâtre, 1823)






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