Les mots des religions « Vierge Marie »

par Sylvie Barnay, maître de conférences en histoire des religions
L’évocation de la Vierge Marie a beaucoup évolué au fil des siècles. Par les Catholiques, les Protestants et les Orthodoxes, elle est perçue différemment de l’Orient à l’Occident. Sylvie Barnay, maître de conférences à l’Université de Metz et chargée de cours à l’Intitut catholique de Paris évoque ici les diverses figures de Marie au fil des siècles.


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Date de mise en ligne : 14 mars 2006

Marie, la mère de Jésus, fut perçue, à travers les âges, comme jeune fille juive, femme décrite par les Évangiles qui est définie comme « mère de Dieu » en 431, vénérée comme une impératrice en Orient et bientôt comme une souveraine en Occident où elle trône, le diadème sur la tête, son fils sur les genoux. Elle est devenue la reine du ciel et de la terre. Elle accomplit des miracles. La chrétienté la prie à Chartres et dans de célèbres lieux de pèlerinage. Voici qu’elle est devenue mère des moines et des laïcs.

Au XVIe siècle, les Protestants s’insurgent contre les Catholiques qu’ils suspectent d’avoir idolâtré Marie. À la Révolution, la déesse Raison la remplace à Notre-Dame. Puis au XIXe siècle elle redevient la femme modèle, la mère exemplaire. Elle multiplie ses apparitions (Lourdes, 1858), elle est proclamée Immaculée Conception (1858) et, un siècle plus tard, élevée dans l’éternité par le dogme de l’Assomption (fête du 15 août).

L’Assomption de la Vierge ( 1637 ), huile sur toile
L’Assomption de la Vierge ( 1637 ), huile sur toile
Guido Reni ( 1575 - 1642 )

Elle a pour nom la Mère de Dieu. Les siècles la saluent comme la Reine des cieux... Les Évangiles l’appellent Marie. La voici Notre-Dame au Moyen Age, Madone aux temps modernes, Immaculée aux époques contemporaines. La Reine du Ciel traverse le temps au fil des regards qui lui donnent un visage d’éternité pour la contempler. Ce parcours raconte comment la femme de l’histoire est devenue la Vierge Marie de la croyance...

Femme des Évangiles

Le personnage historique habite la Galilée du 1er siècle. Miryam est alors une jeune fille juive parmi d’autres jeunes filles. Les premières sources à la mentionner sont les récits écrits par les évangélistes Marc, Matthieu, Luc et Jean entre 70 et 100. D’elle, il est peu dit. Un matin de vision, selon Luc, l’ange est entré dans sa vie pour lui annoncer que vierge, elle enfanterait un fils du nom de Jésus. La Vierge enfante : c’est un paradoxe pour traduire le mystère du Dieu qui se fait homme, autre paradoxe. Avec l’Incarnation, débute ainsi l’histoire du christianisme dont Marie est située à l’origine. Les évangélistes voient en effet en elle celle qui a donné naissance au Jésus de l’histoire reconnu comme « Christ » - mot grec qui traduit le terme hébraïque « messie » - par les premiers chrétiens.

Devenir l’élue du peuple élu en donnant naissance au messie attendu est le rêve de toutes les filles d’Israël. La figure du messie est au cœur de la religion juive. Prophètes et oracles ne cessent d’annoncer la venue d’un fils issu de la lignée du roi David porteur de salut et de paix. Cette espérance s’est réactivée au sein des mouvements messianiques protestataires qui infiltrent la société juive depuis que la Palestine est entrée sous occupation romaine en -63. Pour démontrer la messianité de l’enfant auquel Marie vient de donner naissance, vers -6, les évangélistes choisissent un récit de conception miraculeuse. Dans la Bible, l’enfantement des femmes stériles témoigne du renouvellement de la promesse divine faite à Abraham d’une descendance nombreuse, signe de l’alliance entre Dieu et l’homme. L’enfantement de la femme Vierge manifeste alors le signe d’une nouvelle alliance dont cherchent à rendre compte ceux qui en sont les témoins.

Theotokos des conciles

Toute la suite de l’histoire de la Vierge, commencée par le récit de l’Annonciation, est une histoire de la lecture infinie du mystère central du christianisme qui la rend Vierge Mère. « Épouse inépousée », « Touchée intouchée » continuent de traduire et retraduire d’un souffle poétique hymnes et homélies au fil des siècles... L’écart que le temps creuse entre cette Révélation et son interprétation construit peu à peu une théologie de la figure mariale, c’est-à-dire une manière de donner une intelligence humaine à son visage rendu divin parce qu’habité par Dieu. Les Évangiles qui font suite aux Évangiles sans être une Révélation, mais déjà leur relecture, débute l’histoire du culte marial proprement dit.

À partir du IIe siècle, ces écrits appelés « apocryphes » donnent à la Vierge la naissance, la vie, puis la mort que les Évangélistes ne lui ont pas écrite. Anne la stérile, sa mère, rencontre Joachim, son père. Les anges nourrissent l’enfant à son berceau. Petite fille de trois ans, elle danse sur les marches du temple. Puis, elle donne naissance à l’enfant Jésus dans une grotte... Les apôtres entourent son lit de mort tandis que douze nuées emportent vers les cieux l’âme et le corps de celle qui, dans les textes, n’est déjà plus l’anonyme Marie de Nazareth, mais la Mère de Dieu.

C’est à Éphèse, le 22 juin 431, que les évêques réunis en concile professent leur adhésion à la définition de Marie comme Mère de Dieu - theotokos, littéralement « accoucheuse de Dieu » -. Dieu a-t-il une Mère ? questionnent les Pères de l’Église tout au long des controverses. Le siècle qui a précédé a vu surgir le conflit des croyances entre chrétiens et païens autour de la conception virginale de Jésus. Il a fallu démarquer le Fils de Dieu des hommes divinisés ou demi-dieux nés des amours d’un dieu et d’une mortelle. Les hérésies pullulent qui cherchent encore à nier la double nature du Christ, à la fois humaine et divine, pour en faire soit un Dieu sans corps, soit un corps sans Dieu - en somme, un fantôme ou un surhomme. Le dogme de la maternité divine tranche, donnant à Dieu une Mère, dont l’affirmation a force de Révélation - au sens même du mot dogmatique -. Sa formulation contribue à favoriser le démarrage d’un culte universel à la Vierge vers la seconde moitié du Ve siècle.

Celui-ci s’appuie sur les modes traditionnels de diffusion du culte impérial. Ainsi, fêtes, hymnes, épithètes, monnaies, images contribuent à universaliser progressivement la figure de Marie. Aux VIe-VIIe siècles, la vénération de son visage se répand dans l’ensemble de l’Empire d’Orient et très progressivement d’Occident, non sans provoquer ici ou là quelques confusions avec le culte rendu aux divinités mères. Ses sanctuaires accueillent des foules de plus en plus grandissantes venues implorer secours et recours. La croyance en ses miracles et ses apparitions témoigne qu’elle est proclamée sainte, elle, la bénie d’entre les femmes qui embrasse des lèvres « celui dont le brasier fait reculer les anges de feu ». Sur les icônes, images visibles de l’invisible, l’enfant la touche de sa divinité, elle le touche de son humanité.

Impératrice de la terre

Impératrice, Marie trône à Byzance. Souveraine, elle est progressivement subordonnée à l’exercice du pouvoir à Rome. Entre 600 et 700, les fêtes de la Vierge gagnent l’ensemble encore peu christianisé du monde latin. Lorsque la dynastie des Carolingiens arrive au pouvoir en 751, ses images sont mises au service de l’idéologie de la souveraineté qui est définie comme une royauté sacrée. En même temps qu’elle devient Reine de la terre, Marie est proclamée Reine des cieux. Les anges s’en réjouissent dans le ciel - disent les hymnes, qui proclament tout juste sa conception immaculée survenue avant même la Création de l’aurore. Autre paradoxe pour dire l’inouï mystère chrétien qui ne s’énonce que sous forme de paradoxe...

La relecture sans cesse continuée des Évangiles conduit encore à l’approfondissement de la comparaison entre la Vierge et l’Église. Ce parallélisme prend sa source dans la comparaison des maternités de chacune : Marie est la Mère du Christ, l’Église est la mère des chrétiens. C’est l’origine du progrès doctrinal qui conduit à affirmer la maternité spirituelle de la Vierge : Marie est la Mère des chrétiens. Définie justement comme médiatrice entre le ciel et la terre vers le milieu du IXe siècle, la Vierge peut désormais pencher son visage sur les hommes du Haut Moyen Age qui l’invoquent comme Mère. Entre Dieu et les hommes, elle tisse le lien qui permet leur rencontre. Elle est le pont entre l’univers humain et l’univers divin. Aussi, au seuil de l’an mil, la chrétienté dans son ensemble se tourne peu à peu vers la Souveraine. Alors que les structures politiques s’effondrent en Occident et se consolident en Orient, la Mère de Dieu est sur le point de s’imposer comme une figure majeure de pouvoir de part et d’autre de la Méditerranée.

Vierge en majesté

Les regards latins du début du XIe siècle contemplent maintenant Marie sur son trône de bois sculpté. Vierge en majesté, elle est descendue du ciel pour assurer la vacance de la royauté dont l’exercice se dilue dans celui de la féodalité. Les nouvelles structures de commandement - parmi elles, l’ordre monastique de Cluny - sollicitent cette nouvelle image pour asseoir leur souveraineté On voit alors la Dame des dames chargée de chasser tout désordre causé par les laïcs désireux de s’approprier, par exemple, les terres clunisiennes. Forte de son inviolabilité, elle règne sans partage sur les monastères présentés comme des terres « vierges » délestées du péché et peuplées d’hommes spirituels, les moines, qui se rêvent semblables aux anges pour conduire les autres, les hommes charnels, vers le salut. La Toute pure est désormais en mesure d’imposer son autorité d’Église aux paganismes que la Réforme grégorienne s’est donnée en partie pour mission d’éradiquer. L’enfant Jésus sur ses genoux, elle présente un Dieu bien incarné aux hommes qui continuent d’interroger le sens du mystère chrétien au point de le mettre en question. « Pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? » résume saint Anselme (+1109) qui répond par Marie interposée. Pour venir vénérer l’enfant Jésus, le peuple chrétien se met en marche comme les rois mages vers les sanctuaires marials, lui qui pérégrine vers la Jérusalem céleste, but et fin de son exil sur la terre.

Les pèlerinages à la Vierge connaissent alors dans les années 1100 le début de leur développement. Ils se localisent essentiellement dans le centre et le nord de l’Europe. À Laon, à Soissons, à Chartres..., ils sont des milliers à vouloir venir toucher les reliques de Marie : qui sa blanche chemise, qui son fin soulier, son lait ou ses cheveux, ultimes traces de sa présence corporelle. La croyance en l’Assomption qui se fixe dans les esprits du XIIe siècle place en effet au ciel le corps incorruptible de Marie élevée avec son âme dans la lumière de Dieu. Au Puy, les pèlerins s’agenouillent devant la Vierge noire dont la couleur témoigne du mystère de l’Annonciation décrit par les théologiens comme la coloration de Marie de teinte blanche en teinte noire. Les récits de miracles de la Vierge, écrits le plus souvent par des moines ou des chanoines, cherchent à faire éclore en chacun l’espérance d’une guérison tout en assurant la promotion des pèlerinages. Rassemblés bientôt en collections, ces récits content les bienfaits innombrables de la Mère de Dieu. Ici, elle a rendu la vue à un pèlerin. Là, elle a permis la marche d’un paralysé.

Ailleurs, elle a chassé les démons d’un possédé. Les miraculés du Moyen Âge semblent tout droit sortis des Évangiles. Ils vivent le même lot de souffrances et d’infirmités puisés à une histoire commune qui est celle de l’humanité soustraite depuis la Chute à l’ordre établi par Dieu à la Genèse. Les recueils de miracles en racontent l’errance toujours recommencée. C’est, par exemple, l’histoire de Théophile qui a vendu son âme au diable ou encore celle du clerc à la jambe coupée, celle de la femme enceinte tombée dans les abîmes de la perdition ou encore celle de la jeune mère en détresse devant son enfant qui se meurt... Notre-Dame intervient, opère le miracle en donnant une issue divine à une situation humaine sans issue. Elle montre ainsi à chacun le visage de sa grâce, elle qui est « pleine de grâces »... C’est pourquoi, elle en déborde. Saint Bernard (+1153) utilise l’image de l’aqueduc pour dire cet écoulement d’amour divin qui ruisselle vers tout homme élevant sa prière à Marie. Tous ces récits de miracles traduisent la croyance en l’intercession de la Vierge : elle entend les implorations des hommes, puis les présente à son Fils afin que tous soient sauvés. Le catéchisme minimal du XIIe siècle est alors celui de l’Ave Maria, prière qui joint la salutation de l’ange à Marie et la salutation de Marie à Élisabeth.

Notre-Dame des cathédrales

En même temps qu’elle rétablit la société médiévale dans une bienheureuse félicité semblable à celle qui régnait avant la Chute, au jardin d’Eden, la Vierge en majesté trône sur les portails des cathédrales. Elle devient une image monumentale. A partir de la fin du XIIe siècle, on assiste à son couronnement aux côtés du Christ, à la fois juge et roi. Elle est l’Avocate des pécheurs et la Reine des reines. Triomphante, Marie est vêtue d’un manteau que ses mains de beauté déploient pour accueillir la chrétienté sur les seuils des églises qui représentent la porte du paradis. Les commentateurs identifient maintenant la Glorieuse à la Femme de l’Apocalypse vêtue de soleil et couronnée d’étoiles. Ils soulignent son rôle dans l’histoire de la fin des temps. Son giron de Mère s’arrondit en même temps de nouvelles maternités définies comme spirituelles. Vers 1200, l’ordre cistercien la proclame fondatrice et mère des moines. A l’instar de saint Bernard, « nourrisson de Notre-Dame » aux dires de son hagiographe Pierre de Celle, les novices sont présentés comme des frères de lait de l’enfant Jésus. Ils boivent le lait spirituel qui s’écoule du sein nourricier de la Mère de Dieu. A la suite de l’ordre cistercien, les nouveaux ordres religieux de saint François (+1226) et de saint Dominique (+1221) revendiquent son patronage. L’iconographie les verra se blottir sous les pans du grand manteau de la Mère de miséricorde.

La figure mariale déploie dès lors toute sa magnificence. Le corps de Marie se trouve en effet placé au cœur d’une théologie centrale. Il a donné naissance au corps du Christ qui est à la fois, corps de chair, corps de l’eucharistie et corps de l’Église, c’est-à-dire de tous les baptisés. C’est pourquoi l’image mariale sert également de métaphore pour désigner la chrétienté elle-même qui est l’Église. Chacun des membres ou corporations qui la constituent - du peuple au pape - voit donc en Marie sa plus éminente figuration. Au lendemain du Concile du Latran (1215), la Vierge, modèle d’obéissance au Père, se voit donc proposée comme modèle de normalisation de l’Église. À elle de montrer l’exemple aux ordres religieux, de guider les âmes à la découverte du mystère de Dieu, d’inviter les fidèles à devenir des chrétiens exemplaires. En bref, de faire respecter le programme conciliaire d’éradication de l’hérésie cathare, d’encadrement de la croyance des laïcs et de construction de l’unité de la chrétienté.

La Reine se présente alors également comme la servante de ce dispositif. La figure de la « servante » des Évangiles est mise en relief dans les relectures du texte sacré. C’est ainsi qu’apparaissent, vers le milieu du XIIIe siècle, les premiers serviteurs et servantes de Marie, qu’ils soient clercs ou laïcs, par exemple l’ordre des Servites de Marie. Marie leur est une Mère de tendresse qui s’agenouille et qui sourit. Ses « fils » et ses « filles » trouvent en elle une sainteté imitable. L’imitation de la Vierge ouvre de nouveaux chemins spirituels aux femmes mystiques du début du XIVe siècle qui se découvrent enceintes du Saint-Esprit, enfantent l’enfant Jésus en leur âme et lui tissent, en mères attentives, une petite tunique d’Ave Maria. Dans son Dialogue, Catherine de Sienne (+1380) invite tout voyageur en marche sur le chemin de Marie à devenir mère du Seigneur. La dévotion mariale fait partie de ce même processus d’incorporation destiné à intégrer chaque corps individuel ou collectif au corps de l’Église, grand corps marial à la robe efflorescente qui s’entrelace de bleu. De la Flandre à l’Italie, un même mouvement y range maintenant confréries, tiers-ordres, cités, universités...

Aussi lorsque la tunique se déchire, c’est la Chrétienté qui perd son unité Au lendemain du Grand Schisme (1378), le Fils martyrisé descendu de la Croix succède à l’Enfant Jésus sur les genoux de sa Mère. Les Pièta montrent la Vierge douloureuse devant tous les malheurs du temps tandis que le Stabat Mater et les lamentations montent des cœurs transpercés. Les douleurs remplacent les joies dans les litanies et les théologiens commentent la communication de la Passion entre la Vierge et son Fils. En Marie, clé de voûte de la Chrétienté, la fin du Moyen Âge essaie de trouver alors son ultime sursaut d’indivision. Ses miracles et ses apparitions s’y emploient, en particulier dans les controverses autour de sa Conception Immaculée qui menacent plus que jamais l’unité de l’Église. Son visage sans tâche rayonne sa beauté pure sur les tableaux qui imaginent un jardin marial, promesse de paradis offerte à tous les enfers vécus.

Madone des temps modernes

La Vierge des temps modernes est aussi la madone du catholicisme reconquérant. Parce que la Réforme suspecte la dévotion à Marie d’idolâtrie, elle lui rend une place qui se veut strictement évangélique. La prédication protestante magnifie la figure de la Servante pour un faire un modèle de foi et non de recours. La Vierge ne sauve pas... L’iconoclasme qui accompagne les guerres de religions emporte donc avec lui les statues et les miracles. La Contre-Réforme leur donne une visibilité d’autant plus grande qu’elle est réactive. Après le concile de Trente (1545-1563), la Vierge prend le visage de la Femme forte de l’Ancien Testament. Telle la Niké antique, elle se pare de lauriers pour afficher les couleurs du catholicisme triomphant. Les églises de la Vierge des Victoires et la Vierge du Laurier/Lorette s’implantent dans toute l’Europe catholique. Aussi, les monarchies catholiques du XVIIe siècle convoquent à leur tour sa figure victorieuse pour construire ou consolider leur pouvoir. L’Immaculata légitime les tentatives de restauration monarchique des États ibériques. La Vierge douloureuse accueille le vœu de Louis XIII qui place la France sous sa protection. Son visage de « vierge » sert à présent les desseins missionnaires qui cherchent à évangéliser le Nouveau-Monde, vaste terrain vierge de christianisme. L’image de la Guadalupe, par exemple, trouve place jusque dans les plus humbles des oratoires mexicains autour desquels se cimentent l’unité et la cohésion identitaire de cette chrétienté neuve. C’est auprès des images mariales que les prêtres de Marie trouvent également les moyens de l’évangélisation en profondeur des campagnes européennes au XVIIIe siècle. Ils ont pour nom Pierre de Bérulle (+1629), Jean Eudes (+1680), Louis Marie Grignion de Montfort (+1716)... Vœu à Marie, imitation de ses vertus, saint esclavage marial constituent alors les formes dévotionnelles les plus répandues. Sa statue porte le rosaire à la main - toute sa vie résumée dans ses mystères joyeux, douloureux, glorieux méditée par les dévots - et elle montre son cœur uni au cœur du Christ. Mais le siècle des Lumières, dont la raison ne se veut plus contemplative, questionne à nouveau le sens de l’Incarnation. La Révolution de 1789 conduit la Mère de Dieu en exil. La déesse Raison trône sur l’autel à Notre-Dame de Paris.

« Dame habillée de blanc »

C’est sous la forme d’une statue aux couleurs blanc et bleu que la Vierge refait son apparition dans un XIXe siècle traversé par les syncrétismes religieux. Les imagiers de catéchismes de la rue Saint-Sulpice à Paris donnent à Marie le visage de la femme-fleur des romantiques. Les images pieuses sentent la rose et la violette. Les « enfants de Marie » et les jeunes filles processionnent vêtues de blanc et de bleu. Leurs mères courage se retrouvent sous les traits de la Mère de cette Sainte Famille exemplaire que le nouveau catholicisme social cherche à diffuser. Notre-Dame de Grâce, de Charité, de Pitié ou du Bon Secours soutient la majorité silencieuse des masses laborieuses et travailleuses sur fond de montée des socialismes. Les années 1830-1840 voient la réanimation des pèlerinages marials, le rétablissement des fêtes patronales, la redécouverte de statues miraculeuses solennellement portées sur les autels. En 1858, les apparitions de Marie - plus visible que jamais - précipitent à Lourdes les foules priantes. Quatre ans plus tôt, en 1854, le pape Pie IX proclame l’Immaculée conception de Marie, conçue hors du péché originel qui macule toute l’humanité. Après 1870, face aux doctrines libérales et anticléricales, c’est à nouveau la Femme forte, cette fois vêtue du vêtement d’Apocalypse, qui est convoquée. Elle domine de ses 5, 10 ou 20 mètres de hauteur les rochers et les clochers de France... Au Puy, par exemple, elle écrase de sa stature imposante un serpent qui porte le nom de tous les universalismes laïcs et républicains. Au lendemain de la Première Guerre mondiale (1914-1918), la Dame du ciel entre dans le discours d’un catholicisme radical et intransigeant où priment autorité et anti-modernisme. Les relectures apocalyptiques des apparitions de Fatima (1917) alimentent, par exemple, toute une propagande anticommuniste. C’est la Vierge de ce catholicisme réactionnaire qui domine toute la première moitié du XXe siècle. Elle s’estompe après 1945 pour faire place à de nouvelles tentatives de construction de la figure mariale entre tradition et modernité. La définition dogmatique de l’Assomption (1950) marque l’apogée d’une théologie qui est allée au bout de ses explorations rationnelles. Le concile Vatican II (1962-1965) invite maintenant à un renouvellement du regard sur la Vierge pour que s’ouvre une nouvelle forme de contemplation humaine de son visage dont la beauté manifeste la beauté de Dieu. Lecture non finie d’une lecture infinie des Écritures, autre paradoxe...

Miryam la juive, Mère de Jésus devenue Mère de Dieu, Reine des cieux, Notre-Dame, Servante du Seigneur, Madone dans la gloire, Vierge des pauvres, Immaculée conception porte donc les noms qui ont dessiné ses deux mille ans d’histoire. Nom de celle, écrit Péguy, « qui est la plus près de Dieu parce qu’elle est la plus près des hommes ».

Texte de Sylvie Barnay.






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