Jean Piat, le panache, toujours !

Entretien avec Jacques Paugam
Jean Piat accumule les succès au théâtre, preuve qu’il n’a pas d’âge ! Et pourtant, à la comédie des Champs Élysées, il brûle les planches dans "Vous avez quel âge ?" , monologue drôle et élégant de Françoise Dorin sur l’art de bien vieillir. Dans cette émission avec Jacques Paugam, il parle avec sagesse et recul de son parcours d’exception, de son long passage à la Comédie française, de Sacha Guitry mais aussi et surtout de son indéfectible amour pour le théâtre.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : CARR669
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Date de mise en ligne : 4 avril 2010
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« Jean Piat incarne le don, l’intelligence, l’amour de la langue de France. Il sait offrir le mot, scander la phrase, en rendant évident non seulement le sens mais l’intention. Il dit juste parce qu’il a l’oreille juste. Le texte, toujours, commente son jeu », a dit un jour Maurice Druon, auteur des Rois Maudits. Incontestablement, ces mots sont justes. Mais qui mieux que Jean Piat lui-même pour évoquer sa brillante carrière ?

Premiers pas sur les planches

Jean Piat © Louis Monier
Jean Piat © Louis Monier

Il est né en 1924 à Lannoy, dans une petite commune proche de la frontière belge. Conséquence de la crise de 29, la famille doit bientôt quitter le Nord pour Paris en 1933. Jean Piat, alors âgé de 14 ans, fait bientôt partie d’un cercle de jeunesse étudiante chrétienne dans la paroisse de Saint-Ferdinand des Ternes. Afin de pouvoir s’offrir un billard russe, lui et ses amis, Piem ou Alain Decaux, organisent des matinées récréatives : ils montent des spectacles, parmi lesquels Le médecin malgré lui de Molière et Knock de Jules Romains. Un jour, dans son lycée de Sainte-Croix, les élèves sont priés d’inscrire au tableau l’activité qu’ils ont l’intention d’exercer. « Je ne sais pas pourquoi, j’ai mis le mot théâtre », raconte notre invité. Il rencontre quelques professionnels qui tentent de le décourager et passe néanmoins une audition avec une fable de La Fontaine, est reçu et part six mois en tournée avant de rencontrer Rolland Piétri, futur metteur en scène attitré de Jean Anouilh, qui lui recommande de se présenter au conservatoire. Reçu, il en est bientôt exclu pour s’être levé au beau milieu d’une composition sur le théâtre antique, pour – explique-t-il tout simplement à son professeur - « aller chercher un livre » sur ce sujet inconnu de lui !

Vingt-cinq ans au Français

Qu’à cela ne tienne, trois mois plus tard, à 23 ans, Jean Piat est reçu à la Comédie Française, alors désireuse de renouveler sa troupe. Ayant auditionné dans le rôle de Figaro, du Barbier de Séville, il est réquisitionné quelques mois plus tard : l’acteur en titre la grande pièce de Beaumarchais, alors justement à l’affiche de la Comédie française, vient de se casser la cheville. En trois jours, il apprend l’intégralité du rôle et triomphe dans la mise en scène de Pierre Dux. Dix ans plus tard, il se glissera à nouveau dans la peau du personnage, dans Le mariage de Figaro, cette-fois-ci, mis en scène par Jean Meyer. Après Figaro, représentant de «  l’audace » et de « l’élégance » du peuple, Jean Piat, habitué des rôles à panache, joue encore Don César dans Ruy Blas puis Cyrano de Bergerac, plus de quatre cents fois, dans une mise en scène Jacques Charon.

Après y avoir passé vingt-cinq années « sans s’en apercevoir », Jean Piat quitte le nid protecteur du Français, en 1972, pour s’ouvrir à un destin plus individuel. De cette remarquable maison – dont la force réside précisément dans le renouvellement de la troupe – Jean Piat retire une riche expérience, auprès d’acteurs épatants, Aimé Clarion, Fernand Ledoux, ou Robert Hirsch dont le talent et la puissance poussaient à toujours se perfectionner. Quant au principe de l’alternance (qui consiste à jouer deux pièces différentes dans une même journée, Un fil à la patte de Feydeau l’après-midi et Cyrano le soir, par exemple) notre invité en parle comme d’une « gymnastique formidable ».

Il ne regrette cependant pas ce départ, qui lui évite de « chausser des charentaises », comme il le dit avec humour, et lui offre l’occasion d’un immense succès dans Le tournant de Françoise Dorin, pièce qu’il jouera plus de neuf cents fois à partir de janvier 1973. Mais le comédien se montre critique quant à l’étiquette péjorative de « théâtre de boulevard », par opposition à un théâtre dit intellectuel : dans les pas de Molière pour qui l’essentiel était de plaire, il rappelle qu’ « il n’y a qu’un théâtre : celui qui intéresse le public », quelle que soit sa nature et ses exigences et du moment que ce théâtre n’est « ni plat ni vulgaire »

Face caméra

Jean Piat, dans le rôle de Robert III d'Artois, <i>Les Rois Maudits</i>
Jean Piat, dans le rôle de Robert III d’Artois, Les Rois Maudits

En 1972, Jean Piat joue Robert d’Artois dans l’adaptation télévisée des Rois Maudits de Maurice Druon par Claude Barma. Concernant la différence entre le théâtre et le cinéma ou la télévision, notre invité évoque un sentiment très agréable « tout ce que vous faites va être reçu par la caméra », sans besoin « de pousser le jeu pour se faire entendre au trentième rang. ». Mais si l’acteur de cinéma connaît « une gloire plus fulgurante » que celle du comédien, le travail, de la scène à l’écran, demeure tout à fait identique : pas question « d’être sobre » note Jean Piat, qui rappelle que l’acteur ne rentre jamais dans la peau du personnage mais s’efforce au contraire de faire entrer celui-ci dans sa propre peau.

Un auteur de prédilection : Sacha Guitry

Jean Piat a consacré plusieurs livres et spectacles, seul en scène, à Sacha Guitry, auteur de 127 pièces et de 40 à 50 films, illustrant un très large panel de genres et de sujets. Pour le comédien, Guitry illustre un peu l’injonction de Paul Valéry, selon laquelle il faut « fuir la facilité mais en rechercher l’apparence » : dans la merveilleuse langue de Guitry « aucun mot ne peut être remplacé par un autre ». Mais si son théâtre incarne « l’humeur à la française » nourrie de Labiche et de Feydeau, ce sont aussi et surtout les vers, les essais, les mémoires de Guitry, véritable « moraliste », qui intéressent Jean Piat : « sans être donneur de leçon », l’auteur a aussi bien écrit sur l’amour que sur l’art, la politique ou l’éducation… Quant à sa légendaire misogynie, Jean Piat rappelle qu’ Elles et toi, œuvre implicitement dirigée contre Yvonne Printemps qui l’avait trompé, contient aussi de merveilleuses remarques sur les femmes.

Le jeu d’acteur et les seuls en scènes

Jean Piat se dit « très sérieux dans le travail », ce qui lui a permit de surmonter les difficultés de jeu rencontrées. Il note aussi que « tout acteur est une éponge » qui « absorbe tout ce que le personnage peut avoir à exprimer », la caractéristique d’une éponge étant précisément qu’une fois imprégnée on ne voit plus l’eau ou l’éponge mais seulement l’ensemble des deux. Certains personnages lui ont beaucoup appris sur lui-même, au premier rang desquels le prêtre de L’Affrontement de Bill C. Davis, dont il avait lui même écrit l’adaptation. Un jeune séminariste y redonnait au vieux prêtre un sens de l’exigence christique. Dans cette pièce, jouée à l’âge de soixante dix-ans, et au travers d’elle, se posait la question de la fin du parcours, et des exigences et de la discipline d’un parcours christique que Jean Piat, né et éduqué dans un milieu catholique, a eu le sentiment de retrouver, après les avoir un peu perdues de vue.

De son amour pour le music-hall et malgré une audition ratée au Moulin de la Galette à l’âge de dix-huit ans, Jean Piat a gardé une grande admiration pour les artistes seuls en scène, Nougaro, Ferrat, Montand, et Devos capables de fasciner le public pendant plus d’une heure avec leur seule puissance ou leur sens des mots. Lui-même se dit très heureux tout seul en scène dans L’homme de la Mancha de Dale Wasserman, d’abord ou plus récemment dans Prof ! de Jean-Pierre Dopagne, par exemple.

Vous avez quel âge ? de Marie Dorin

Actuellement, Jean Piat est encore seul en scène dans Vous avez quel âge ? , de Françoise Dorin. L’auteur n’a pas la prétention de réinventer le monde ; dans un texte très écrit – et par conséquent difficile à apprendre – elle mêle la tendresse à la rudesse, l’humour à la gravité, sur un ton qui lui appartient en propre et achève son monologue sur la vieillesse et le mystère de la mort sur cette leçon philosophique :

« Vieillir c’est emmerdant
Mais quand on sait vraiment
Que c’est ça ou la mort
Alors, alors, alors
On trouve ça épatant.
 »

Leçon proche de celle que La Fontaine adresse aux centenaires dans La Mort et le Mourant :

Je voudrais qu’à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,
Remerciant son hôte, et qu’on fît son paquet.
Car de combien peut-on retarder le voyage ?

Dans cette pièce Françoise Dorin semble s’adresser au public comme à un confident, dont elle aurait besoin, mais sans pour autant avoir de contact direct avec lui. « Le drame de l’auteur, explique Jean Piat, est qu’il fait l’enfant mais que c’est nous, acteurs, qui l’élevons […] l’auteur est toujours frustré […] Lui ne reçoit pas le satisfecit immédiat de la réaction du public. »

La Maison du Lac… et les femmes

En 2008-2009, Jean Piat triomphe dans La Maison du lac qu’il adapte lui-même avec sa fille, Dominique. C’est l’histoire d’une femme, Kate, peintre reconnu, qui se sacrifie pour la réussite de son couple, en maternant son mari, Tom, bourru professeur de grec en retraite, et au détriment de sa fille qui souffre de la complicité des vieux amants égoïstes. « Il y a les femmes qui vous aiment pour elles et les femmes qui vous aiment pour vous », explique Jean Piat, pour qui le personnage de Kate, joué par Maria Pacome, entre dans cette seconde catégorie. Lui-même a commencé à mieux comprendre les femmes, ces « créatures d’exception », en observant ses filles, nous confie-t-il.

Avec la Maison du lac, rarement le public aura autant partagé la situation des personnages et leurs relations complexes. Jouée plus de deux cents fois, y compris pour la télévision, cette pièce fait incontestablement partie de celles que le comédien aurait aimé jouer davantage !

Pour l’amour du théâtre

Jean Piat ne fait pas partie de ces comédiens qui s’ennuient en dehors du théâtre : il aime la lecture, le sport, la natation, le football… et se préoccupe également des problèmes de société, regrettant le temps où les gens s’habillaient pour se rendre aux urnes…

Mais, pour lui, quitter le théâtre serait comme quitter une jolie femme. "Ce sera le théâtre qui me quittera et non le contraire", dit notre invité, qui affirme que les rôles pour les comédiens de son âge ne sont pas si nombreux.

Pourtant lorsque l’on observe l’osmose du public avec Jean Piat et lorsque l’on voit, sur les scènes actuelles, la vitalité et le succès de Michel Aumont, Michel Duchaussoy, Jean-Pierre Marielle, Robert Hirch – respectivement 73, 71, 77 et 85 ans – difficile se faire du souci pour l’avenir de Jean Piat ! Le secret de cette brillante génération ? Indéniablement la Comédie Française, selon Jean Piat, « institution exceptionnelle », dont le grand mérite est de former les artistes au classique, partition la plus difficile, puisqu’elle exige de rendre vivants des textes datés. Mais aussi, peut-être, cette conviction si profonde et si fidèlement observée par notre invité que « L’art est au service de la joie des autres ».

En ce moment à la Comédie des Champs-Elysées
Vous avez quel âge ? de Françoise Dorin. Avec Jean Piat
Du mardi au samedi 19h , 15 avenue Montaigne , 75008 Paris
01 53 23 99 19 ou www.comediedeschampselysees.com






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