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L’Essentiel avec... Ismaïl Kadaré, membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques

Entretien avec Jacques Paugam
Albanais traduit dans plus de 40 pays, Ismaïl Kadaré représente la conscience d’un peuple opprimé par le stalinisme. Membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques, il répond ici à sept questions qui lui permettent d’aborder ce qui, pour lui, est essentiel : l’histoire de son pays, le totalitarisme et surtout la littérature.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : HAB585
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/hab585.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 28 février 2010

Le peuple albanais avait déjà souffert de l’oppression ottomane, puis de l’oppresssion fasciste. Ismaïl Kadaré, très tôt, dans son pays, a dénoncé l’oppression communiste. Il vient de publier un roman Le dîner de trop, extravagante et terrifiante machination communiste à partir d’un soi-disant complot juif planétaire visant à décapiter les pays socialistes. Un roman sur la folie des régimes totalitaires qui fait froid dans le dos…

Elu membre associé étranger à l’ASMP en 1996, succédant à Karl Popper, il a été « installé » le 28 octobre 1996. Comme tous les invités de la série "l’Essentiel" animée par Jacques Paugam, il a bien voulu répondre à sept questions essentielles...

1 – Dans votre itinéraire professionnelle, dans votre carrière, quel fut à vos yeux, le moment essentiel ?

- Dans mon pays où sévissait le stalinisme, l’un des plus durs du monde, le moment clé pour moi fut quand j’ai compris que, pour la littérature, je ne serai jamais perverti par ce régime. En 1970, j’avais 34 ans, mon premier roman Général de l’armée morte venait d’être publié en France (en Albanie en 1963) et rapidement, dans toute l’Europe. Un jour, j’ai compris que ce que je faisais était bien pour nous les Albanais mais aussi pour le monde libre. J’ai vu mon avenir : quand le communisme tombera, mes livres vivront encore. J’étais à la fois connu et donc protégé, mais d’un autre côté, pour la dictature albanaise, j’étais un être bizarre, soupçonné, douteux. Comment un écrivain qui aurait dû être communiste pouvait-il être aimé là-bas ? L’Albanie, il faut s’en souvenir, n’avait même pas de relations diplomatiques avec les pays occidentaux, sauf quelques rares exceptions.

Ismaïl Kadaré écrit : « Nul n’ignore que sous un régime tyrannique un grand écrivain est comme un arbre : marqué pour être abattu ». Et il explique comment la géographie a, de tous temps, été un allié pour le peuple albanais, en rappelant les grandes lignes de l’histoire de son pays.

Le communisme n’était pas un malheur nouveau, car de tous temps, le malheur a été là, et dans tous les pays balkaniques, le destin a été identique.

Pays surprenant l’Albanie : qui possède quatre alphabets différents. Et notre invité de donner les raisons historiques et culturelles de cette variété qu’il juge d’ailleurs normale : le grec, le cyrillique des slaves, le latin, l’albanais. Le grec et l’albanais sont des langues « solitaires » des Balkans.

Le nom d'Enver Hoxha, gravé à flanc de montagne. L'inscription a été effacée au napalm en 1995
Le nom d’Enver Hoxha, gravé à flanc de montagne. L’inscription a été effacée au napalm en 1995

En 1967, le maoïsme est installé au pouvoir et Ismaïl Kadaré rappelle la situation : le dictateur albanais, Enver Hoxha, fâché avec les Russes pour des raisons personnelles, s’est rapproché des Chinois. Mais dès qu’il a compris que ceux-ci allaient tendre vers une libéralisation, il a rompu avec eux. Il a toujours choisi la partie la plus dure des idéologies. Cela pourrait paraître comique si ce n’était tragique.

Le communisme est tombé en 1990 (et non en 1989 comme les autres). Tant que le dictateur Hoxha était vivant, la dictature ne pouvait pas tomber. "Une « totalomanie » ne peut s’arrêter qu’avec la mort du dictateur" explique Kadaré.

Les lettres albanaises ? C’était une revue qui paraissait en français. Hoxha qui avait étudié en France aimait l’évoquer pour donner l’impression qu’il était un intellectuel libéral. L’aspect positif de la chose c’est qu’il était obligé de jouer ce rôle, par exemple ne pas mettre en prison les écrivains connus de l’ex-bourgeoisie.

Etre élu, dès 1989, correspondant à l’ASMP, fut pour lui une manière d’être protégé. Le pouvoir de Tirana le laissait venir à Paris "parce que, dit-il, la rumeur populaire croyait que je recevais de nombreuses invitations auxquelles le pouvoir m’interdisait de répondre ; or, le pouvoir bureaucratique, naïf et aveugle, adhérait à cette rumeur. Pour tout avouer, je n’avais pas tant d’invitations et je n’en avais même pas la première fois que je suis venu à Paris ! »

2 – Que diriez-vous d’essentiel sur ce que vous faites actuellement ou sur ce roman que vous venez de publier ?

« Je n’aime pas les romans basés sur les faits réels" avoue Ismaïl Kadaré. Bien que celui-ci, au début, soit en partie basé sur la réalité : à Gjirokastër, sa ville natale, les maquisards tirent sur les Allemands occupants, lesquels fréquentent un médecin. Or, pour ne pas être pris pour collaborateur, celui-ci demande la libération des otages. «  J’avais 7 ans, raconte notre invité, c’était dans notre quartier, toute la ville attendait un châtiment pour avoir tiré sur les Allemands, j’entendais la musique, dans cette ville « de pierres » médiévale, tout le monde chuchotait que le docteur avait dîné avec les Allemands. Ce fameux dîner, en albanais « dîner fautif » devient « le dîner de trop », est resté dans nos mémoires. Et pendant des années, on a continué à chercher quelque chose qui n’était pas clair… ».

L’autre partie du roman, elle, est imaginaire : parmi les otages, il y aurait eu un juif pharmacien libéré par un colonel allemand, d’où l’idée d’un énorme complot pour renverser le régime. Kadaré explique alors pourquoi les Juifs en Albanie, situation rare, n’ont jamais été persécutés par les Allemands.

La torture et le culte de Staline

L’insoutenable folie des tortionnaires, relatées dans ce roman, tient de son imagination certes, mais l’auteur affirme que « la réalité dépassait cela ; il y a eu des tortures bien plus terribles encore. »

Notre invité raconte aussi comment les militants albanais communistes chantaient avec euphorie des hymnes staliniens :
- « nous qui avons Staline pour père,
- versant le sang par monts et par vaux,
- jusqu’à ce que flotte sur terre,
- le drapeau avec faucille et marteau ».

Et quand Staline meurt, l’hébétude gagne les dirigeants albanais fanatiques du régime qui restent à genoux devant sa statue...

A la question : les affres de la censure totalitaire vous ont-elles aidé à donner le meilleur de votre talent d’écrivain, Isamïl Kadaré répond : "on trouve déjà cette pensée chez Homère : les dieux nous donnent le malheur pour que nous puissions le transformer dans la création de rhapsodies. J’y pensais quand j’étais sous ce régime : quelle était son influence sur mon écriture ? Je pense qu’elle n’a pas changé. Je ne suis devenu ni plus ni moins courageux après la chute du communisme. Mon roman le plus antitotalitaire « Le palais des rêves », je l’ai publié en 1981, durant les années les plus noires de la dictature. Ce n’est pas pour autant qu’il faille mettre les écrivains en prison ! Mon style, ma manière de construire les phrases, mon écriture, restent les mêmes, ce sont des choses immuables".

3 – Que dire d’essentiel sur le monde tel qu’il est ?

"A chaque époque, il y a une nostalgie pour un « avant »… déjà, dans les chroniques égyptiennes d’il y a 4000 ans, j’ai lu des phrases nostalgiques sur les temps passés"…

4 – La plus grande hypocrisie de notre temps ?

Le ton de notre invité s’empreint d’émotion et de conviction forte : "On parle beaucoup de la condamnation des crimes du fascisme, du communisme, on oublie un crime parmi les plus terribles, qui n’a jamais été condamné autant qu’il l’aurait fallu : la violation des femmes pendant la guerre. Dans les Balkans, le viol des femmes atteignait des proportions inouïes et avec un « raffinement » horrible : le viol des filles devant leurs frères et leurs parents, des mères devant leurs époux et leurs fils. Une honte pour tous que l’on préfère taire et ne pas mentionner. Le viol comme moyen de guerre, comme un art pour frapper le vaincu, l’humilier de manière inimaginable. Briser moralement toute la parenté. Maintenant, tous ces enfants qui avaient 8 ans et qui ont vu cela, comment peuvent-ils se comporter ? C’est tragique. Après le crime des bourreaux, il y a celui de ceux qui éprouvent du mépris pour les femmes qui ont subi cette horreur."

5 – La tendance qui vous laisse le plus d’espoir ?

Il reconnait que, grâce aux médias, dont on fait toujours la critique, on assiste à plus de solidarité humaine et que celle-ci a progressé. Il en donne pour exemple, la condamnation des écrivains de la Chine, dont 100.000 ont été humiliés, battus, traînés dans les rizières. "Une tragédie que je connais, précise Kadaré, parce que les Albanais étant les alliés de la Chine, j’ai fait partie des délégations et j’y suis allé. J’ai décrit cela dans mon roman « Le concert ». Or, plus personne ne parle de cela. Et désormais, les écrivains ne se sentent plus solitaires.

6 – Le plus grand échec de votre vie ?

"Echec ou impossibilité qui vient de la littérature elle-même ? J’aimerais que mes livres jouent un rôle pour la liberté du peuple albanais".

7 – Votre motivation essentielle ?

"Je n’ai pas d’autre vie que celle de l’écriture. Je suis seulement écrivain. Je ne peux pas exister sans écrire mais je fais un travail. Parfois, un écrivain travaille pour des choses sur lesquelles il ne devrait pas écrire. L’intérieur d’un écrivain, c’est une sorte de dépôt : il doit savoir choisir ce qu’il ne doit pas écrire, savoir étouffer un sujet, se libérer de cette « énergie négative ». Il faut travailler dans sa tête pour dire « je n’ai pas besoin d’écrire cela ».

Ismaïl Kadaré explique alors que, pour lui, la littérature a une vie parallèle. A la fois, elle aide la vie mais elle est aussi attaquée par la vie. « Je suis contre le slogan éternel : la littérature profite de la vie. Elle doit aussi savoir s’en protéger. La vie, c’est l’amie et l’ennemie n° 1 de la littérature parce qu’elle fait pression pour détruire la littérature. Elle veut que les écrivains fassent d’autres choses que d’écrire ! »

Le dîner de trop est publié par Fayard.






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