Qu’est-ce qu’une secte ? Essai de définition méthodologique par Philippe Sellier

Une communication prononcée à l’Académie des sciences morales et politiques
La notion de secte est confuse et controversée. Aussi Philippe Sellier, professeur à Paris-Sorbonne tente-t-il d’éclairer la définition par une approche linguistique, sociologique et historique. Le mot, foncièrement neutre dans l’Antiquité, a pris une connotation péjorative et a subi une telle évolution que les définitions classiques de la sociologie, celle de Weber notamment, ne sauraient aujourd’hui suffire. Quelle définition donner désormais au mot "secte" ?


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : ES571
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Date de mise en ligne : 14 mars 2010

La communication de Philippe Sellier a été prononcée devant l’Académie des sciences morales et politiques en séance le lundi 22 février 2010. Le texte ci-dessous ne fait que résumer cette communication qu’il convient d’écouter pour obtenir toutes les précisions données par l’intervenant.

L’auteur, professeur émérite à Paris I- Sorbonne, a commencé par rappeler un certain nombre de faits divers tragiques qui, depuis les années 80, ont marqué l’actualité (suicides en Guyanne de la secte Temple du peuple de Jim Jones, attentats au Japon, condamnations de 9 membres de la Scientologie, etc). Ces événements ont conduit le gouvernement français à se pencher sur le sujet (Rapport Vivien en 85, liste controversée de la mission ministérielle MILS 1999-2001, instauration de la MIVILUDES en 2002, rapport Fenech). L’Eglise catholique, elle-même, s’est interrogée sur le phénomène des sectes, comme nouveaux mouvements religieux générant un défi pastoral. La secte, désormais, apparait comme un fléau social. Mais quelle définition lui donner ? Tout le monde l’utilise, même les juristes, sans qu’aucune définition juridique n’existe... La confusion règne donc.

Philippe Sellier avec en arrière-plan Yvon Gattaz et Michel Pébereau
Philippe Sellier avec en arrière-plan Yvon Gattaz et Michel Pébereau

Dans l’Antiquité

Philippe Sellier a choisi l’approche linguistique et historique.
- Le terme secte, dans son sens le plus ancien, vient de latin sequi, secutus, c’est-à-dire suivre. Platon l’utilise, Aristote aussi et, quant à Cicéron, il désigne par ce mot une école de pensée dont les élèves suivent les enseignements d’un maître. Sans nuance d’opprobre. Le mot était neutre. Pascal l’utilise encore en ce sens, Furetière aussi, et l’Abbé Grégoire. On a ainsi parlé de la secte de Kant. Cette définition nous a laissé en héritage la notion d’un maître. Et ce n’est que récemment qu’elle est devenue péjorative.

Au Moyen Âge

- Puis le mot secte a évoqué une rupture. Déjà aux premiers siècles du christianisme. Ceux qui suivaient le Christ rompaient avec les usages de l’Empire romain. Et c’est ainsi qu’au Moyen Âge, on a donné une nouvelle étymologie au mot secte qui serait venu de secare, couper, retrancher, d’où la conception négative dont le sillage est durable. La secte est devenue un groupe fermé dont les adeptes sont en rupture avec l’environnement.

L’apport de la sociologie

- Weber a donné au mot une définition sociologique, sans s’interroger sur les croyances mais uniquement en tentant d’instaurer un ordre dans un foisonnement de groupes (uniquement chrétiens, car il n’aborde pas les autres). Il faut dire que la prolifération des églises protestantes l’incitait à une telle approche. Pour Weber, la secte doit renoncer à l’universalité puisque les membres, croyants, ont choisi d’être des "élus". Il n’y a pas de ministère ordonné, pas de médiateur, pas de théologien. La pureté exige le repli, la coupure d’avec le monde extérieur.

Philippe Sellier propose ici d’examiner cette typologie sociologique et lui adresse quelques reproches, notamment sur le fait que la notion de "gourou" est totalement passée sous silence (Weber était surtout frappé par les Baptistes américains) ; et que la notion de "victime" n’est même pas évoquée.

Aujourd’hui

L’évolution est tellement importante qu’aucun des trois sens évoqués plus haut ne saurait convenir pour définir la secte. Philippe Sellier a tenté une petite expérience : consulter le dictionnaire Le Robert.
- en 1977, (avant Guyanna) : la secte est un "groupement de gens qui se retrouvent autour d’une même doctrine", c’est un groupe "dissident".
- en 2000, la secte est devenue "une communauté fermée avec un ou des maîtres au pouvoir absolu sur les membres". On voit l’évolution.

Faut-il aujourd’hui distinguer entre un réformateur et un gourou ? Faut-il rejoindre, pour différencier églises et sectes, les critères donnés par le Conseil Œcuménique des Églises (qui reconnait 342 dénominations chrétiennes) : toute la Bible mais rien qu’elle, l’adoption du credo de Nicée, et la taille, 50.000 membres au moins ? ( Sachant que les Baptistes, aujourd’hui plus de 125 millions aux États Unis, ne sauraient donc plus être qualifiés de "secte", pas plus que l’Armée du Salut, qui est désormais considérée comme une Église).

Que peut faire l’État ? Sûrement pas juger des croyances. Il ne peut qu’adopter des critères de dangerosité pour l’individu ou pour l’ordre public.

La MIVILUDES, renonçant à trouver une définition de la secte, se trouve donc aujourd’hui confrontée aux critères (déstabilisation mentale, demande financière exorbitante, rupture familiale, embrigadement, non respect des conventions internationales, entre autres). La MIVILUDES, Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, faute de définition des noms, se contente d’inventorier ce que l’opinion appelle secte. Mais elle a l’avantage (par rapport à la précédente commission MILS), d’entendre en audition les groupes concernés et de faire figurer leur défense dans ses compte-rendus. Elle abandonne également l’idée de dresser des listes qui ont l’inconvénient d’immobiliser des mouvements par essence mouvants.

On ne parle d’ailleurs plus de secte mais de "dérives sectaires" constate l’intervenant. Cependant, le qualificatif "sectaire" n’a pas le sens de rupture mais celui de rigidité, d’intolérance. Il ne convient donc guère...

Nombreux sont ceux qui pensent que le Code pénal est suffisant (André Damien, de l’Académie des sciences morales et politiques, a d’ailleurs qualifié les innombrables initiatives voulant à tout prix inventer de nouvelles lois de "gesticulation inutile").

Philippe Sellier note encore une évolution toute récente : non seulement la secte présente des critères comme l’hypertrophie du maître, le retrait et la coupure des membres, etc, mais aujourd’hui s’y ajoutent les puissances du sexe et de l’argent. Le religieux n’est plus qu’un badigeon... Et de rappeler la définition de Marcel Gauchet : la secte est "la pathologie d’une société individualiste".

Philippe Sellier est un professeur émérite de Lettres de l’Université Paris-IV Sorbonne. Il est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes du jansénisme.

Pour en savoir plus consulter le site de la MIVILUDES






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