Temps des crises de Michel Serres, de l’Académie française

Entretien avec Jacques Paugam
Le parcours de Michel Serres est atypique. Issu d’un milieu agricole et marinier, il a été élève à l’École navale et à l’École normale supérieure. Agrégé de philosophie, il est membre de l’Académie française depuis 1990 et enseigne à l’Université de Stanford. Dans cet entretien avec Jacques Paugam, il développe les points essentiels de son dernier livre Temps des crises dont l’intuition fondamentale est la nécessaire primauté des sciences de la vie et de la terre dans les institutions de demain. Une analyse fine et originale des évolutions de notre siècle et un message plein d’espoir sur le monde futur.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : PAG744
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Date de mise en ligne : 21 février 2010

Une quadruple révolution

Le très long sous-titre de Temps des crises donne le ton : « Mais que révèle le séisme financier et boursier qui nous secoue aujourd’hui ? Si nous vivons une crise, aucun retour en arrière n’est possible. Il faut donc inventer du nouveau ». Dans ce livre, Michel Serres, entend relativiser l’importance de la crise économique et financière qui sévit depuis 2007. Notamment vis-à-vis d’autres bouleversements majeurs, intervenus depuis la fin de la seconde guerre mondiale et importants au point d’avoir été passés sous silence. Mais il est bien connu que les nouveautés arrivent « comme un voleur dans la nuit » (Saint Paul) ou sur des « pattes de colombe » (Nietzsche) rappelle Michel Serres.

Parmi ces changements décisifs, l’écrivain cite :

- L’effondrement quasi vertical du nombre d’agriculteurs et des professions associées, qui ne concernent plus aujourd’hui que 1.7% de la population contre 60-75% aux alentours 1900. C’est en ce sens que la fin du XXe siècle a sonné « la fin du néolithique » selon Michel Serres, la domestication d’espèces de la faune et de la flore par les hommes ayant commencé au cours de cette période préhistorique.

- La mobilité des personnes et des choses. Dans les années 2006-2007, la moyenne de distance d’origine des marchandises présentes dans un grand magasin américain était déjà de 8 à 10 000 km. De même, en 2008, les compagnies aériennes ont transporté un tiers de l’humanité.

- Les progrès de la santé et la révolution des pratiques médicales. Depuis les années 50 à 70, avec l’arrivée des antibiotiques et des sulfamides, les maladies infectieuses sont sinon éradiquées, du moins efficacement soignées. Ce qui forme un contraste considérable avec la période pré-seconde guerre mondiale, au cours de laquelle, sur dix patients, un médecin recevait au moins trois syphilitiques et quatre tuberculeux, comme le rappelle M. Serres.

Samuel Luke Fildes, <i/>The Doctor </i>, 1891
Samuel Luke Fildes, The Doctor , 1891

Le progrès est d’autant plus évident en ce qui concerne la douleur dont on n’imagine pas à quel point elle pouvait être une expérience inévitable et quotidienne, par le passé. La généralisation de la péridurale, par exemple a mis fin à des millénaires d’accouchement dans la douleur, le rétrécissement du bassin de la femelle étant intervenu avec l’apparition d’Homo Sapiens ! Considérer cette révolution sanitaire, c’est également prendre en compte le rôle déterminant qu’elle a joué dans nombre d’autres domaines. Aujourd’hui, par exemple, on parle de « religions doloristes », constate Michel Serres mais c’est oublier, selon lui, que la morale religieuse avait aussi pour but de dispenser des sortes d’exercices quant à l’expérience de la douleur. De même, pour l’académicien, le fait que les gens se déshabillent désormais sans mal sur les plages aurait moins à voir avec un phénomène de libération sexuelle et érotique qu’avec le simple fait que les corps soient aujourd’hui « visibles ». Avant, cicatrices, plaies, bubons, empêchaient ce dévoilement. L’éradication de la petite vérole par l’OMS, par exemple, ne date que de 1970 ! Dernier exemple, l’espérance de vie ayant presque triplé, son influence sur des institutions comme le mariage n’est pas négligeable. Au XIXe siècle encore, les gens en se mariant se juraient fidélité pour 5 à 7 ans, aujourd’hui il s’agit d’une promesse sur 65 ans !

-  La révolution des nouvelles technologies. Michel Serres y accorde autant d’importance qu’à la découverte de l’écriture ou de l’imprimerie. Il a d’ailleurs été un important et précoce promoteur de l’enseignement à distance et de l’usage des nouvelles technologies à l’école. Pour illustrer cette quatrième et dernière révolution, le philosophe choisit de développer l’exemple privilégié de l’adresse. Auparavant lorsque l’on communiquait l’adresse de son domicile, celle-ci comportait des chiffres (numéro de rue et d’arrondissement) qui étaient autant de coordonnées dans l’espace.

Visualisation des multiples chemins à travers une portion d'Internet
Visualisation des multiples chemins à travers une portion d’Internet

À l’inverse, aujourd’hui, nos adresses usuelles, celles que constituent notre numéro de cellulaire ou notre adresse courriel, comportent un codage ne se référant plus à l’espace habité mais à l’espace occupé à n’importe quel moment et en n’importe quel lieu. Ce nouvel espace bénéficie d’un « triple accès universel » : accès à n’importe qui par le biais cellulaire, à n’importe quel lieu par le biais du GPS et à n’importe quel savoir par celui d’Internet. « C’est un espace de voisinage » par lequel l’homme se trouve à proximité de tous les lieux, de toutes les personnes, et de tous les savoirs. Bien entendu, ce changement d’espace à des conséquences colossales. Notre adresse a trait au politique et au droit : adresse vient de directus, le droit et de rex, le roi ce qui signifie bien, qu’autrefois, roi et droit avaient connaissance à cette adresse et qu’un gendarme pouvait, par exemple, venir vous saisir par corps à votre adresse. Cela n’est plus possible aujourd’hui, ce qui implique, selon M. Serres, la nécessité d’un changement en matière de droit et de politique. Au fond, ce qui frappe notre invité, c’est que face à ces bouleversements capitaux, nos institutions sont restées inchangées.

La crise

Il rappelle d’abord qu’elle ne concerne pas uniquement les domaines de l’économie et de la finance, comme on aurait tendance à le croire aujourd’hui. Pour lui, les plans de relance en matière d’économie ne sont pas une solution à la crise, de même que faire appel à la morale pour faire évoluer les comportements n’en est pas une. Pour illustrer cette idée, l’académicien fait appel à l’image de la crise dans la médecine, domaine où le terme désigne l’apex ou sommet d’une maladie, moment où l’organisme est en danger et doit choisir entre la voie du salut ou celle de la mort : se pose alors la question de la guérison. On a longtemps cru que celle-ci consistait à regagner l’état de santé antérieur, mais au fond, une telle démarche revient à retrouver les mêmes conditions que celles qui nous ont précipité dans la crise. Les médecins ont constaté que l’organisme avait la puissance extraordinaire d’inventer un nouvel état. Et Michel Serres voit dans cette éblouissante révélation la définition même de la vie, « invention permanente de la nouveauté ». Il s’agirait de faire pareil dans tous les domaines, et en ce sens les conséquences de la crise de 29, à la suite de laquelle les comportements n’ont pas vraiment évolué, devraient nous servir de leçon.

Notre invité réfute l’idée selon laquelle les politiques ne pourraient rien faire parce que les gens ne seraient pas prêts à changer. Au contraire, selon lui, les Français sont tout à fait disposés à évoluer, et nombre d’entre eux ne sont d’ailleurs pas dupes de la politique spectacle mise en place pour répondre à la crise. Michel Serres note même que la « masse populaire est nettement en avance sur les élites » : le philosophe nous raconte alors une fable, à méditer avec attention. Il y aurait une autre montagne inconnue à découvrir et à escalader mais ceux qui sont au sommet de la précédente montagne mettront plus de temps à y parvenir, puisqu’ils doivent dégringoler la première.

« La terre, jadis notre mère, est devenue notre fille »

L’homo vient de l’humus, il est donc fondamentalement lié à la terre, mais aujourd’hui nous l’avons si bien comprise et conquise que nous en sommes devenus responsables. Le jeu s’est retourné. De même « le monde d’objets est en train de s’imposer à nous comme sujet ». Dans l’Antiquité, explique-t-il, les sages distinguaient ce qui dépendait de nous et ce qui n’en dépendait pas ; mais dans la modernité, depuis Descartes environ, nous nous sommes attaqués au second de ces ensembles : l’âge, la date de naissance de nos enfants, le climat ont de plus en plus dépendu de nous. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans un troisième état, prodigieusement neuf : « nous dépendons de plus en plus de chose qui dépendent de nous ». C’est la raison pour laquelle, depuis Le contrat naturel, livre pour lequel il fut vivement vilipendé, Michel Serres revendique, clame, que l’enjeu premier pour l’homme est de faire la paix avec la terre.

Photographie de la Terre prise depuis Apollo
Photographie de la Terre prise depuis Apollo

Aujourd’hui, les institutions internationales ne suffisent pas pour faire face aux différentes crises que nous traversons. Au sein de ces institutions, chaque membre est là pour défendre les intérêts de son propre gouvernement ; or, pour Michel Serres, nous aurions besoin d’institutions mondiales, d’un Parlement et d’un nouveau droit qui représenteraient véritablement le monde ou ce que l’académicien nomme la « Biogée ». À cette nouvelle institution idéale, Michel Serres donne le nom de « WAFEL » (water – air – fire – earth – life).

Ses quatre livres, rappelle-t-il d’ailleurs, s’inscrivaient dans la même perspective de recherche de ce nouveau droit :
- Le Contrat naturel en posait le fondement,
- Le Mal propre portait sur le droit de propriété,
- La Guerre mondiale portait sur la paix
- et ce dernier livre, Temps des crises porte sur le droit international.

D’un monde dominé par la Biogée et par Internet, lieux de non droit par excellence, doit précisément naître un nouveau droit original. C’est ce que résume le nom contradictoire de Robin des bois nous explique Michel Serres. Robin, c’est le magistrat, celui qui porte la robe, c’est à dire celui qui a le droit dans une zone de non-droit : le bois. Le « jeu à trois » (avec la Biogée) doit impérativement remplacer le "jeu à deux" (les hommes avec les hommes) qui a prédominé jusqu’ici et a fondé notre propre culture.

Pour lui, les sciences de la vie et de la terre et les savants ont un rôle déterminant à jouer dans le monde de demain, dans la mesure où les bouleversements précédemment évoqués (révolution de l’agriculture, progrès de la santé, de la technologie…) ont trait à des découvertes scientifiques. Il pointe du doigt la trop forte séparation entre deux populations : « celle des experts mais qui ne sont pas élus (le groupe GIEC, notamment) et celle des élus mais qui sont inexperts. » Il regrette aujourd’hui le peu d’importance que la société accorde à ces scientifiques et mentionne notamment l’éclipse désormais jetée sur les couronnés du prix Nobel, qui, avant, « étaient des héros nationaux », plus célèbres que les présidents de la République, comme il le rappelle. « La France en a eu cinq ces trois dernières années » mais « qui peut citer leurs noms ? » L’an passé Jean Dausset, inventeur du système HLA (Human Leucocyt Antigen) qui a sauvé des centaines de milliers de patients est mort de façon presque « occulte », déplore-t-il*.

Néanmoins, puisque les savants sont, par le biais de leurs découvertes, responsables du monde actuel, Michel Serres propose de leur faire prêter deux serments, forgés sur le modèle du serment d’Hippocrate. :
-  l’un sur la finalité de leur travail (qui ne doit servir ni la violence ni l’accroissement de la misère, de l’ignorance ou de l’inégalité)
-  l’autre sur leur rapport aux autres pouvoirs (la fameuse triade de Dumézil : religion, armée et pouvoir économique, vis-à-vis desquels les savants doivent demeurer parfaitement indépendants).

« Je suis en train de fabriquer une utopie », s’amuse notre invité. Mais n’est-ce pas avec les utopies que l’on fait évoluer le monde ?

Démocratie de demain et « révolution du doux »

Pour Michel Serres, nous avons aujourd’hui la chance de voir apparaître une véritable démocratie, par opposition à la démocratie faussée des Grecs, dans laquelle femmes, esclaves, étrangers étaient exclus de la citoyenneté. Cette démocratie, « fondée sur l’universalité de l’accès au savoir et l’échange, grâce aux nouvelles technologies », permettrait d’abolir toute hiérarchie. Car « la hiérarchie, c’est le vol », écrit l’académicien dans son livre.

L’objectif serait de vivre la « révolution du doux. » La grande découverte scientifique de ce dernier demi-siècle est la distinction entre le hard (support matériel et dur, par exemple la structure métallique de l’ordinateur) et le soft (ce qui est imprimé sur ce support, les codes qui permettent d’échanger et stocker l’information). On a découvert l’importance de ce « doux » dans tous les domaines de l’univers : biochimie, astronomie… Les nouvelles technologies sont justement ce qui permet la présence de ce « doux » sur de nouveaux et variés supports « durs » et donc l’accès universel au savoir.

À titre plus personnel d’ailleurs, Michel Serres considère la propagation du savoir comme une « vocation ». Les bouleversements qui adviennent dans le présent font de notre époque un objet d’étude tout à fait passionnant. « Il se passe des choses tellement fondamentales que je voudrais bien avoir dix-huit ans pour les traiter de façon plus fondamentale », conclut-il. Nul hasard, donc, si les amphithéâtres de ses cours sont toujours combles…

Temps des crises est paru aux éditions Le Pommier (2010).

* l’Académie des sciences lui a rendu un hommage solennel le lundi 15 février 2010. http://www.academie-sciences.fr/vid...






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