Voile intégral : Et si l’on tenait compte sociologiquement du phénomène religieux ? avec Jean-Paul Willaime

Le sociologue des religions développe son point de vue dans un entretien avec Damien Le Guay
Le visage découvert est-il un signe élémentaire de civilité ? Couvrir son corps d’un voile intégral est-il une atteinte aux valeurs de la République française ? Faut-il considérer les femmes voilées comme une régression quant à la dignité de toutes les femmes ? Et s’il fallait avant tout mieux poser le débat pour aborder ce sujet sensible ? Jean-Paul Willaime, sociologue des religions, se propose d’apporter ici un autre éclairage en osant dire : cessons de nous voiler la face en minimisant le phénomène religieux ! Voici le troisième volet d’une série sur la laïcité et les religions proposée par Damien Le Guay avec Jean-Paul Willaime.


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Émission proposée par : Damien Le Guay
Référence : ecl629
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Date de mise en ligne : 18 avril 2010

Après une première émission intitulée Pourquoi la « laïcité à la française » est-elle unique en Europe ? et une deuxième Les jeunes, l’école et la religion, en France et en Europe , voici le troisième volet de cette série proposée par le philosophe Damien Le Guay avec le sociologue des religions Jean-Paul Willaime.

Rappelons que cette émission, enregistrée au début de 2010, nécessite d’être écoutée pour saisir toutes les précisions et les nuances que notre invité développe. Le texte proposé ci-dessous n’est qu’un résumé de ses propos.

Les controverses brûlantes sur le port du voile intégral agitent le monde politico-médiatique depuis de nombreux mois déjà. Le président de la République Nicolas Sarkozy, pour qui la burqa « n’est pas la bienvenue sur le territoire de la République » (22 juin 2009), comme la majorité des Français (à 57 %) sont favorables à une loi interdisant le port du voile intégral dans l’espace public. À l’inverse, des instances comme le Conseil d’État ou la Commission nationale consultative des droits de l’homme ont rendu des avis négatifs sur le sujet. D’autres encore, comme le député Claude Bartolone (PS), estiment que « par rapport au nombre, moins de 400 cas sur 60 millions, une loi, un débat parlementaire », ce serait comme « sortir un gros pilon pour écraser une mouche ».

La mission d’information parlementaire sous l’égide d’André Gérin, qui a rendu son rapport le 26 janvier 2010, a auditionné de nombreux philosophes, féministes, juristes et autorités musulmanes ; mais aucun vrai sociologue des religions, note Damien Le Guay.

Pour son invité Jean-Paul Willaime, il faut, avant d’apporter toute réponse à ces « questions extrêmement sensibles », se demander si le débat a été correctement posé. Il reconnaît la légitimité de la polémique : « Le port de la burqa dans la société française pose à mon sens problème », dit-il, « car une société démocratique, c’est une société ouverte où il y a des acteurs qui échangent à visage découvert ».

Un débat médiatique pour réfléchir à la question ? Très insuffisant !

Le sociologue se demande néanmoins si transformer le problème en un vaste débat médiatique et national était la meilleure façon de le régler. Plutôt qu’une approche générale et jacobine, qui nourrit nécessairement les raccourcis, les méprises et les amalgames, il eût sans doute été utile d’étudier les situations personnelles, locales, par la médiation et l’explication. Et d’un point de vue sociologique, d’analyser ce que révèle ce gouffre qui se creuse entre corps voilés et corps dénudés, comme si aujourd’hui chacun avait besoin d’adopter un comportement extrémiste pour afficher son identité.

La pratique religieuse n’est pas seulement d’ordre privé

Mais surtout, Willaime ose dire : « on se voile un peu la face », en minimisant l’aspect religieux du problème. « On a tendance en France à réduire le phénomène religieux à un phénomène purement privé », analyse-t-il. « Or le phénomène religieux, en tant que phénomène social, culturel, en tant que pratique d’un culte et de différents rites, ne peut pas se réduire à un phénomène privé. Dire cela, ce n’est pas revenir sur la séparation des Églises et de l’État, c’est simplement ce que l’on observe quand on étudie les phénomènes religieux ».

L’apparition dans la sphère publique touche des points sensibles

Femmes en voile intégral à Téhéran
Femmes en voile intégral à Téhéran

Si cette « visibilisation » de l’Islam que représente le port du voile dans l’espace public suscite des résistances, c’est qu’elle touche à des sensibilités enfouies et réveille des imaginaires. Les questions de religion, en effet, s’entremêlent souvent avec celles de l’identité nationale ; et le catholicisme, note Willaime qui rappelle la présence du clocher à l’arrière-plan de l’affiche de campagne de François Mitterrand en 1981, demeure enracinée dans notre inconscient comme notre « religion nationale », par opposition aux « religions étrangères ». Nos valeurs de tolérance et de laïcité nous font donc accepter les pratiques discrètes de l’Islam, mais son apparition dans la sphère publique, par le biais de cette poignée de femmes qui se montrent en se cachant, comme par les minarets érigés (qui restent tout aussi rares sur le sol français), provoque un réflexe de recul.

Nier les dimensions religieux ne nourrit pas le dialogue

Jean-Paul Willaime est un homme de consensus. Il appelle ici à un « accommodement raisonnable », à une « transaction » appelant un dialogue entre parties, dans une reconnaissance et un respect mutuels. En somme, « appréhender la question à l’échelle de la vie sociale sans nier ses dimensions religieuses, mais tout en reconnaissant que la liberté religieuse en démocratie a aussi des limites ». Comme toutes les libertés.

En savoir plus :

Jean-Paul Willaime
Jean-Paul Willaime

Jean-Paul Willaime est (entre autres) directeur d’études à l’École pratique des hautes études, directeur de l’Institut européen en sciences des religions et membre du Groupe Société, Religions, Laïcités. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le protestantisme contemporain, les mutations actuelles du monde religieux et les relations entre Église et École en Europe.

Quelques ouvrages de Jean-Paul Willaime :

- Sociologie des Religions, Paris, PUF, 2005, 3ème édition.
- Europe et religions. Les enjeux du XXIe siècle, Paris, Fayard, 2004.
- Sociologie du protestantisme, Paris, PUF, 2005.
- Des maîtres et des dieux. Ecoles et religions en Europe (éd. en coll. avec Séverine Mathieu), Paris, Belin, 2005.
- Enseigner les faits religieux, quels enjeux ? (éd. avec Dominique Borne), Paris, Armand Colin, 2007.
- Le retour du religieux dans la sphère publique. Vers une laïcité de reconnaissance et de dialogue, Lyon, Éditions Olivétan, 2008.

Retrouvez nos autres entretiens avec Jean-Paul Willaime :

Pourquoi la « laïcité à la française » est-elle unique en Europe ?

Les jeunes, l’école et la religion, en France et en Europe

On écoutera également avec intérêt Jean-Paul Willaime lors du colloque sur la Loi 1905, organisé par l’Académie des sciences morales et politiques Loi 1905 : l’enseignement du fait religieux en France et en Europe






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