Jean Clair : ses prédécesseurs sur le 39e fauteuil de l’Académie française

avec Mireille Pastoureau, directeur conservateur de la Bibliothèque de l’Institut
Quels furent, sur le 39 ème fauteuil de l’Académie française, les prédécesseurs de Jean Clair ? Mireille Pastoureau, directeur et conservateur de la Bibliothèque de l’Institut de France, poursuit sa série d’émissions sur l’histoire des fauteuils de l’Académie et tout particulièrement celle du 39 ème fauteuil occupé par des personnalités fort diverses dont Condorcet.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : HAB682
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Date de mise en ligne : 4 avril 2010

Les éléments du texte ci-dessous sont extraits d’un document établi par Mireille Pastoureau. On peut le consulter dans son intégralité (avec les références des ouvrages) sur le site de la Bibliothèque. www.bibliotheque-institutdefrance.fr

Jean Clair, élu le 22 mai 2008 à l’Académie française, est le 15 ème titulaire de ce 39ème fauteuil, lequel fut donc occupé par un relativement petit nombre d’académiciens. Serait-ce un fauteuil qui assure une belle longévité à ses titulaires ? On peut le souhaiter à Jean Clair !

Le tout premier titulaire fut Louis GIRY (1596-1665). Élu membre de l’Académie française en 1636. Avocat général au Parlement de Paris, renommé pour sa compétence juridique, il fut, à la fin de sa vie, membre du conseil privé de Mazarin. Possesseur d’une riche bibliothèque, il faisait partie du petit groupe de lettrés qui préfigura l’Académie française. « Environ l’année 1629, quelque particuliers, logés en divers endroits de Paris, ne trouvant rien de plus incommode, dans cette grande ville, que d’aller fort souvent se chercher les uns les autres sans se trouver, résolurent de se voir un jour de la semaine chez l’un d’eux. » C’est chez Valentin Conrart, mieux logé que les autres, au cœur de la ville, que ce cercle d’hommes de lettres tint ses réunions jusqu’à ce que le cardinal de Richelieu, redoutant les cabales et les complots, décidât, en 1634, de le transformer en un corps d’État. A cette date, Giry ne se montrait plus très assidu aux réunions car il présidait dans sa propre demeure des « conversations spirituelles ». Aussi ne fut-il reçu à l’Académie que tardivement, en janvier 1636, après que Richelieu eut admiré sa traduction de l’Apologétique de Tertullien. De Tertullien, Giry traduisit aussi le Traité de la résurrection de la chair, pour lequel Vaugelas le complimenta d’avoir su, par les charmes de son éloquence, « transformer les rochers et les épines de l’auteur latin en jardins délicieux ». Son oeuvre se compose surtout de traductions de l’italien, telle la Pierre de touche politique, tirée du mont de Parnasse de Trajano Boccalini, du grec - avec deux dialogues de Platon et un texte d’Isocrate - et du latin, Giry ayant traduit Sulpice-Sévère, Cicéron, Tacite, Quintilien, Tertullien et la Cité de Dieu de saint Augustin. Ses « belles infidèles » connurent, pour la plupart, de nombreuses éditions et lui valurent une grande renommée. Chapelain dit de lui : « Personne n’écrit en français plus purement que lui ni ne tourne mieux une période... Son style est net, mais sans nerfs et sans vivacité, dans le peu qu’on a vu de ses compositions propres. »

2.Abbé Claude BOYER (1618-1698) Élu membre de l’Académie française en 1666. Né à Albi, Claude Boyer acquit le goût du théâtre lors de ses études chez les pères jésuites de sa ville. Il y eut comme condisciple Michel Le Clerc, élu quatre ans avant lui à l’Académie française. L’abbé Boyer s’installa à Paris en 1645, trouva des protecteurs, fréquenta les salons littéraires et acquit une réputation d’abbé galant. Sa première pièce est dédiée à la Marquise de Rambouillet. Cette tragédie, La Porcie romaine, fut jouée avec succès en 1646 à l’Hôtel de Bourgogne, théâtre de la troupe royale. L’influent Jean Chapelain, enthousiaste, déclara alors que seul Corneille dépassait Boyer comme dramaturge et lui fit attribuer des gratifications régulières par le roi. Auteur de vingt-deux tragédies, tragi-comédies, pastorales ou opéras, Claude Boyer eut l’une des carrières les plus longues du siècle. Ses dernières années furent assombries par les attaques de Boileau et la rivalité de Racine ; tous deux s’opposèrent à lui dans la Querelle des Anciens et des Modernes car, en émule de Corneille, Boyer appartenait au parti des Modernes. Il était chancelier de l’Académie lorsque Furetière en fut exclu pour avoir publié un dictionnaire concurrent ; une vive polémique entre les deux hommes s’ensuivit, qui contribua à noircir l’image de Boyer aux yeux de la postérité.

Sa tragédie "Jephté" lui avait été commandée par Mme de Maintenon pour être jouée par les jeunes filles de Saint-Cyr, deux ans après le succès de l’Esther de Racine. Dans sa préface aux Caractères de l’amour profane, Boyer écrit : « Cet ouvrage fut lu dans l’Académie française à la réception d’un Académicien devant une illustre et nombreuse assemblée. Durant cette lecture, il s’éleva un petit murmure, dont je ne pus d’abord deviner la cause. Au seul nom d’Amour, le Censeur jaloux, impatient ou malin se révolta et entraîna après lui une partie de l’assemblée […] On me reprochait d’avoir travaillé sur une matière peu convenable à mon âge et que dans la description des caractères de l’amour, j’étais entré dans un détail indigne de l’attention d’un grand nombre de personnes dont le rang, la dignité et le mérite demandaient des lectures plus sérieuses sur des matières plus importantes. Ce reproche bazardé avec précipitation me fit comprendre combien l‘esprit de l’homme est hardi à juger et prompt à condamner. Ceux qui liront mon ouvrage me feront justice … »

3. Abbé Charles-Claude GENEST (1639-1719). Élu membre de l’Académie française en 1698. Ses origines ne le destinaient ni à la Cour ni à l’Académie française et sa vie ressemble à un roman d’aventure. Fils d’une sage-femme, il apprit seulement à lire et à écrire. Un de ses camarades, marchand de pacotille, l’engagea, pour tenir ses livres, sur un vaisseau en partance pour les Indes. À peine eurent-ils quitté le port de La Rochelle qu’ils furent pris par un navire anglais et transportés à Londres où ils se retrouvèrent à la rue. Genest fut alors engagé comme précepteur des enfants d’un noble britannique chez qui apprit l’équitation. Un écuyer du duc de Nevers, venu en Angleterre pour acheter des chevaux, s’émerveilla de ses connaissances équestres, le ramena en France et le présenta à son maître, qui encouragea ses talents poétiques. En 1672 en 1673, Genest prit part aux campagnes du duc, composa des poésies à la gloire des victoires royales et s’en trouva récompensé. De retour en France, il troqua l’épée contre la soutane, passa quelque temps à Rome et entra, à Paris, dans le cercle de Bossuet, Nicolas de Malézieu et Pellisson. Il devint, grâce à leur appui, précepteur de Mademoiselle de Blois, fille de Louis XIV et de Mme de Montespan, qui après son mariage avec le duc d’Orléans, le futur Régent, en fit son aumônier. Homme de cour, réputé tant pour l’affabilité de ses manières que pour l’immensité de son nez, il fut aussi le familier de la duchesse du Maine et l’un des animateurs de la Cour de Sceaux. Nommé par le roi abbé de Saint-Wilmer dans le diocèse de Boulogne et devenu secrétaire des commandements du duc du Maine, il se consacra surtout à ses travaux littéraires.

abbé Jean-Baptiste Dubos
abbé Jean-Baptiste Dubos

4. Abbé Jean-Baptiste DUBOS (1670-1742). Élu membre de l’Académie française en 1720, il en devint le secrétaire perpétuel en 1722. Fils d’un marchand échevin de Beauvais, il fit ses premières études dans sa ville natale avant de venir les achever à Paris où il étudia la théologie, puis le droit public. Entré dans les bureaux des affaires étrangères, il s’acquitta habilement de missions secrètes auprès de diverses cours de l’Europe et prit une part importante aux négociations des traités d’ Utrecht, Bade et Radstadt. Ses services furent récompensés par des bénéfices et des pensions et il abandonna la politique pour se consacrer aux lettres et à l’histoire.

5.Abbé Jean-François du RESNEL du Bellay (1692-1761). Élu membre de l’Académie française en 1742 et de l‘Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1753. Il fit ses humanités au collège des jésuites de Rouen et entra dans la congrégation de l’Oratoire de Paris en 1710. En 1713, son oncle, évêque janséniste de Boulogne, l’appela pour enseigner au collège des oratoriens de la ville et il y devint chanoine en 1720. Déjà versé dans les langues grecque et latine, il se mit à étudier les langues vivantes, l’anglais, l’italien et l’espagnol et son ardeur dans l’étude mit sa santé en péril à plusieurs reprises. A la mort de son oncle, en 1724, il s’établit à Paris, où il se fit remarquer par ses sermons. Le duc d’Orléans devint son protecteur et le nomma abbé de l’abbaye de Notre-Dame des-Sept-Fontaines dans le diocèse de Reims. Il est l’auteur de deux traductions en vers français de Pope, l’Essai sur la Critique et l’Essai sur l’homme, traductions auxquelles Voltaire aurait participé. Cette traduction de Du Resnel, jugée très élégante, connut 34 rééditions au cours du siècle. Du Resnel traduisit très librement, en supprimant des vers et des mots jugés bas, car il cherche à élever le style, et rajouta 700 vers. En tant qu’académicien, Du Resnel rédigea plusieurs articles pour le Dictionnaire de l’Académie française. Il donna des contributions au Journal des savants et six de ses mémoires furent publiés par l’Académie des inscriptions dont il fut reçu membre pensionnaire en 1756. Chargé, vers la fin de sa vie, de l’emploi de censeur royal, il fut jugé particulièrement indulgent dans cette fonction.

6. Bernard-Joseph SAURIN (1706-1781). Élu membre de l’Académie française en 1761. Il était fils du pasteur protestant converti au catholicisme Joseph Saurin, mathématicien élu membre de l’Académie des Sciences en 1707. Destiné par son père aux mathématiques, il préféra le barreau, devint avocat au Parlement mais, à près de quarante ans, âge mûr à l’époque, il se consacra définitivement à sa véritable vocation, le théâtre. Sa première pièce, les Trois rivaux (1743), une comédie, fut retirée de l’affiche après six représentations mais Saurin la fit imprimer et s’en explique avec une grande modestie : « ... je conviens qu’elle n’est pas bonne […] Après tout, le public sait très bien qu’il n’est pas condamné à lire tout ce que l’on imprime. » Le succès vint en 1760 avec la tragédie de Spartacus et la comédie Les Mœurs du temps, qui furent applaudies à la Comédie-Française et lui valurent son élection à l’Académie. Il traduisit des pièces d’auteurs anglais et s’en inspira pour ses propres œuvres telles Blanche et Guiscard (1763) et Beverlei (1768), dont le sujet est la passion du jeu. Il était considéré à son époque comme le seul auteur de théâtre ayant réussi dans la tragédie, la comédie et le drame. Il fréquenta les cafés littéraires et les salons de Madame Necker, de Mme de Tencin, de Madame Geoffrin et de Madame d’Épinay, dont il fut le soupirant malheureux. Ami de Voltaire, de Saint-Lambert, de Montesquieu, de Turgot et d’Helvétius, il peut être considéré comme lié au parti philosophique.

7. CONDORCET (Jean-Antoine-Nicolas de CARITAT, marquis de) (1743-1794) élu membre de l’Académie des Sciences en 1769, il en devint le Secrétaire perpétuel en 1773, et fut élu membre de l’Académie française en 1781.

Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet
Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet

Seul philosophe de l’époque des Lumières à avoir pris part à la Révolution française, Condorcet est une grande figure d’ « intellectuel engagé ». Né en Picardie, d’une famille de petite noblesse militaire, il fut éduqué chez les jésuites d’abord à Reims puis à Paris, au Collège de Navarre, seul collège universitaire à dispenser un enseignement en sciences. Éprouvant un goût précoce pour l’abstraction, il choisit, contre l’avis de sa famille, la carrière de mathématicien. Après sa thèse d’analyse en 1759, sa première publication fut, en 1765, un Essai sur le calcul intégral. Il devint le disciple et l’ami de D’Alembert qui, avec Diderot, avait fondé l’Encyclopédie et était un membre puissant de l’Académie française et de l’Académie des Sciences, où Condorcet fut admis à l’âge de vingt-six ans (adjoint mécanicien en 1769, puis associé mécanicien en 1770). Condorcet se lia également avec l’économiste Turgot, son second père adoptif, et fut introduit dans la société éclairée par Julie de Lespinasse dont le salon attirait les esprits les plus brillants. Dès 1770, il devint un idéologue passionné par les domaines politique, social, économique et philosophique. Rationaliste et athée, révolté naturellement contre les souffrances, le fanatisme et l’intolérance, Condorcet fut aussi l’ami de Voltaire qui l’encouragea à se présenter à l’Académie française afin d’y renforcer le parti des philosophes. En 1771, Condorcet fut choisi comme secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences (adjoint en 1773 et en titre en 1776) grâce à l’appui de D’Alembert qui, pour sa part, venait d’être élu secrétaire perpétuel de l’Académie française. De 1774 à 1776, Condorcet devint une personnalité publique auprès de Turgot, devenu ministre de la Marine puis contrôleur général des Finances. Il défendit ardemment les projets de réforme de ce dernier et le pressa notamment de supprimer les corvées. Il fut chargé de moderniser les canaux et de réformer le jaugeage des tonneaux et vaisseaux. En 1775, Turgot le nomma inspecteur des Monnaies avec la mission d’ unifier les poids, mesures et monnaies. Sa résidence fut dès lors l’Hôtel de la Monnaie, où le salon de son épouse devint un lieu d’influence, foyer des idées républicaines. Après la disgrâce de Turgot, Condorcet se consacra davantage à l’Académie des Sciences dont il fit un rempart contre le charlatanisme. En 1779 l’Académie refusa le mémoire de Marat sur le feu, l’électricité et la lumière et Marat en conçut une profonde rancune envers Condorcet. En 1777, Condorcet, qui souhaitait entrer à l’Académie française, concourut pour le prix annuel de cette académie en présentant un éloge de Michel de l’Hôpital, mais il déplut en refusant de prononcer, à l’Académie des Sciences, l’éloge du duc de la Vrillière, récemment décédé, disant qu’il ne pouvait pas louer un homme qui avait abusé de la lettre de cachet. Le ministre Maurepas, beau-frère de La Vrillière, s’opposa à l’élection de Condorcet à l’Académie française et ce n’est qu’après sa mort, en 1781, que Condorcet put présenter sa candidature. Il fut élu par 16 voix contre 15 à l’astronome Bailly, candidat de Buffon.

Condorcet se consacra de plus en plus à une activité militante : défense des droits de l’homme en général, des droits des femmes et des Noirs en particulier, soutien aux Etats-Unis d’Amérique, projets de réformes politiques, administratives et économiques destinées à transformer la société française. Il se révéla aussi un pionnier de la statistique en proposant d’appliquer les mathématiques à l’analyse sociale. En 1789, il fut élu au conseil municipal de Paris et fonda, avec Sieyès, la Société de 1789. En 1791, il fut élu député de Paris à l’Assemblée législative, dont il devint le secrétaire et la politique l’occupa dès lors entièrement. En 1792 il fut élu député de l’Aisne à la Convention et fit adopter le principe de la laïcité de l’enseignement. Il vota contre la mort de Louis XVI, mais prôna sa condamnation aux galères à vie, idée qu’il fut presque seul à défendre. Il rédigea un projet de constitution qui ne fut pas adopté par l’Assemblée. Ayant pris ses distances avec ses amis Girondins, fatigué par les conflits, il se trouva bientôt isolé au milieu des factions et perdit son influence. En 1793, les Jacobins prirent le contrôle de la Convention et, après que Condorcet eut critiqué leur projet de nouvelle constitution, le firent condamner pour trahison. Il se cacha pendant neuf mois, pendant lesquels il écrivit son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain qui fut publié après sa mort. Le 25 mars 1794, il tenta de fuir mais fut dévoilé à Clamart pour avoir commandé dans une auberge une omelette de douze œufs et proposé de payer avec une pièce d’or. On le retrouva deux jours plus tard mort, dans sa cellule, à l’âge de cinquante-et-un ans, dans des circonstances énigmatiques . La majorité des manuscrits de Condorcet est conservée à la Bibliothèque de l’Institut, et provient de la fille de Condorcet, Eliza O’Connor (1790-1859), qui en fit don à l’Académie des Sciences en 1853. Ce fonds se compose de correspondances, de textes de la période révolutionnaire, de papiers littéraires et philosophiques, et de papiers scientifiques. Ce fonds contient aussi les papiers de Jean Le Rond D’Alembert (1717-1783) dont Condorcet était le légataire universel.

Dans ses Réflexions sur l’esclavage des nègres (1781), il écrit :" Mes Amis, quoique je ne sois pas de la même couleur de peau que vous, je vous ai toujours regardé comme mes frères […] Vos tyrans me reprocheront de ne dire que des choses communes et de n’avoir que des idées chimériques : en effet, rien n’est plus commun que les maximes de l’humanité et de la justice ; rien n’est plus chimérique que de proposer aux hommes d’y conformer leur conduite. »

8. Abbé Noël Gabriel Luce VILLAR (1748-1826). Nommé membre de l’Institut national en 1795. Fils d’un chirurgien de Toulouse, devenu père de la doctrine chrétienne, il fut professeur de rhétorique à Toulouse puis recteur du Collège de la Flèche. L’abbé Villar adopta les principes de la Révolution française, mais sans excès. Il prêta serment à la constitution civile du clergé et fut choisi par les habitants comme évêque constitutionnel du département de la Mayenne en 1791. En 1792, élu député à la Convention, il quitta Laval pour Paris et démissionna de sa charge épiscopale en 1798. Devenu rapporteur du Comité d’instruction publique, il obtint la conservation du Collège de France, oeuvra à l’organisation de la Bibliothèque nationale et obtint des pensions pour des hommes de lettres, des savants et des artistes. Il contribua à la création de l’Institut national en 1795 et fut nommé membre de la Classe de littérature et beaux-arts, dans la section de grammaire. Lors de l’organisation de 1803, il fit partie de la Classe de langue et littérature française, qui retrouva son nom d’Académie française en 1816. Le décret de février 1805 le nomma membre de la Commission du Dictionnaire. Il fut inspecteur général des études.

9. Charles-Marie Dorimond – ou d’Orimont - de FÉLETZ (1767-1850) Élu membre de l’Académie française en 1826. Élevé chez les pères de la doctrine chrétienne de Brive puis de Périgueux, Féletz vint étudier la théologie à Paris. Sa communauté religieuse ayant refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé en 1791, il se retira en province et se fit ordonner prêtre par un évêque proscrit. Arrêté en 1793, il fut condamné sans jugement à la déportation, fut emprisonné et passa onze mois sur l’un des pontons où l’on avait entassé 800 autres prêtres condamnés, dont 600 moururent. Après un deuxième séjour en prison, il se réfugia dans sa famille à Périgueux. Rendu à la liberté par le coup d’État du 18 brumaire, il entama à partir de 1801 une carrière de critique littéraire au Journal des débats, qu’il poursuivit au Mercure de France. Il devint conservateur de la bibliothèque Mazarine en 1809 et membre de la commission des livres classiques de l’Université en 1812. S’étant attiré la bienveillance de Louis XVIII, il fut nommé inspecteur de l’Académie de Paris en 1820. Destitué de la Mazarine par Sadi Carnot en 1849, l’Académie s’en émut et intercéda pour lui faire rendre sa place ; il mourut aveugle l’année suivante. Sa magistrature littéraire avait duré trente ans. « Nourri des traditions classiques, écrit Pierre Larousse, il se montra constamment antipathique à toute innovation littéraire. » Féletz était notamment très attaché au cloisonnement des genres. Désiré Nisard, son successeur à l’Académie, dit de lui : « De tous les hommes distingués qui travaillèrent à la restauration du sens moral, du goût, de la langue, aucun ne fut plus agréable que M. de Féletz. Il n’était pourtant ni le plus profond ni le plus savant ; mais, plus mêlé à la société de son temps, il savait mieux ce qu’elle voulait, parce qu’il le savait de sa bouche : elle voulait retrouver ses traditions, réparer son jugement et sa langue, refaire ses études, pourvu que ce ne fût pas sous un pédant... La déclamation avait été la langue de la Terreur ; elle voulait qu’on l’en vengeât. M. de Féletz l’y servit à souhait. »

Désiré Nisard
Désiré Nisard

10. Désiré NISARD (1806-1888) Élu membre de l’Académie française en 1850. Il commença sa carrière comme journaliste et entra dès 1828 à la rédaction du Journal des Débats. Opposant républicain à l’action de Charles X, il participa activement à la révolution de 1830, avant de se faire le champion des valeurs esthétiques du passé et de la tradition en littérature dans les colonnes du National. Adversaire passionné des romantiques, il publia en 1840 son Précis de l’histoire de la littérature française depuis ses premiers monuments jusqu’à nos jours, où il condamne la littérature contemporaine réputée facile. Son Histoire de la littérature française (1844-1861) développe longuement sa doctrine qui place l’idéal du génie français dans la période comprise entre Corneille et Racine. Il exerça une grande influence dans l’Université en tant que Professeur à la Sorbonne, au Collège de France et à l’École normale supérieure, qu’il dirigea de 1857 à sa retraite en 1867. Il fut en outre député en 1842 et sénateur en 1867. Nisard, qui avait attaqué Victor Hugo en 1836, fut attaqué à son tour lorsqu’ il fut élu à l’Académie française en 1850 contre Alfred de Musset. Le journal de Victor Hugo, L’Événement, cria au scandale et proposa que les Académiciens fussent élus par la Société des Gens de Lettres et celle des Auteurs dramatiques. Son frère Charles Nisard (1808-1889), philologue, devint membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1875.

11. Eugène-Melchior de VOGÜÉ (1848-1910). Élu membre de l’Académie française en 1888. Il passa sa jeunesse au château de Gourdan près d’Annonay (Ardèche). Engagé volontaire en 1870, il fut blessé à la bataille de Sedan. Il entra dans la carrière diplomatique comme attaché d’ambassade à Constantinople sous les ordres de son oncle, Melchior de Vogüé (1829-1916) qu’il devait côtoyer à l’Académie de 1901 à sa mort. Secrétaire d’ambassade au Caire puis à Saint-Pétersbourg, il épousa en 1878 la fille du général Annenkof, contrôleur général de l’Empire, créateur du chemin de fer transcaucasien. Il quitta la diplomatie pour se consacrer à la littérature. Après Syrie, Palestine, Mont Athos (1876) ou Histoires orientales (1880), il publia en 1886 son œuvre principale, Le Roman russe, qui révèle à l’opinion française les richesses intellectuelles et spirituelles de la Russie et marque une date importante dans l’histoire littéraire et politique de la fin du XIXe siècle. Eugène-Melchior de Vogüé s’illustra également par son œuvre de romancier (Jean d’Agrève, Le Maître de la Mer, Les Morts qui parlent).Collaborateur régulier de la Revue des Deux Mondes et du Journal des Débats, il influença le rapprochement de Léon XIII avec la Troisième République, favorisa le mouvement du catholicisme social et les initiatives françaises aux colonies. Il fut par ailleurs député de l’Ardèche entre 1893 et 1898.

Son livre Le Roman russe fit découvrir, alors que la France ne connaissait que Gogol et Tourgueniev, Tolstoï et Dostoïevski. Il eut un immense succès et créa une mode pour tout ce qui était « à la russe ».

12. Henri de RÉGNIER (1864-1936). Élu membre de l’Académie française en 1911. Ce grand poète fut aussi conteur, romancier et critique littéraire. Le discours d’Albert de Mun, qui le reçut sous la Coupole, fut particulièrement critique à son égard et fit dire à Régnier : « J’ai été accueilli à l’Académie avec la malveillance la plus honorable ». Il ne lui en tint pas rigueur et la Bibliothèque de l’Institut de France conserve un précieux fonds de manuscrits, légué à l’Académie française par Henri de Régnier et son épouse Marie, fille de José Maria de Heredia. Ce fonds se compose de documents biographiques (papiers de famille, correspondances familiales, journal), de manuscrits littéraires et de correspondance générale.

Henri de Régnier
Henri de Régnier

En 1937, Marie de Régnier effectua un premier versement de correspondances et d’un important ensemble de papiers provenant de la famille Heredia. En 1963, à la mort de Marie de Régnier et conformément au testament de celle-ci, tous les manuscrits non reliés et les correspondances restés à son domicile entrèrent à la bibliothèque, à l’exception du Journal dont les volumes furent partagés avec la Bibliothèque nationale.Ce fonds fut complété par le legs de Madeleine Bougenaux en 1959 et par l’achat de lettres de H. de Régnier au poète André-Ferdinand Herold en 1991. Grâce à son passeport, élément du fonds Heredia-Régnier, nous avons son signalement : âge : 53 ans. Taille : 1m80. Cheveux : gris. Front : découvert. Sourcils : gris. Yeux : bleus. Nez : moyen. Bouche : moyenne. Barbe : moustache grise. Menton : rond. Visage : ovale. Teint : clair. Signes particuliers : porte monocle.

Dans son Journal intime de Henri de Régnier, au Jeudi 12 janvier 1928 : on peut lire : « J’aime beaucoup à l’Académie les séances de la Commission du Dictionnaire qui se tiennent le jeudi à 2 heures dans la salle 6. C’est un simple "local" : deux bibliothèques remplies de vieux tomes de linguistique et de lexiques. Une sorte de classeur surmonté d’un buste d’homme en terre cuite. Au mur le portrait gravé du tzar Nicolas II, de la tzarine et du grand duc Constantin. Au milieu de la pièce une grande table carrée où sont déposés les fascicules du travail en cours. C’est A. Rebelliau, secrétaire de la Commission, qui tient la plume, lit les articles et propose les modifications. Autour de la table s’assoient Bourget, Lavedan, Bazin, Bédier, Doumic et moi. Lavedan est complètement sourd, Bazin à peu près et Bourget absent la plupart du temps. Rebelliau ressemble vaguement à Rostand, Doumic tire sur sa barbe, Bédier regarde les mots d’un air menaçant et sévère. L’heure passe et la séance est levée. »

13. Jacques de LACRETELLE (1888-1985). Élu membre de l’Académie française en 1936. Fils de diplomate, il passa ses dix premières années à l’étranger et conserva le goût des voyages. La mort prématurée de son père le rapprocha de son grand-père, l’homme de lettres et député républicain Pierre-Henri de Lacretelle, gentilhomme bourguignon dont le père, l’historien Charles de Lacretelle, était entré à l’Académie française en 1811, et l’oncle, Pierre-Louis de Lacretelle, avait fait de même en 1803. Élève au lycée Janson de Sailly, Jacques de Lacretelle fut encouragé dans la voie littéraire par un de ses professeurs, André Bellessort, qu’il retrouva trente-quatre ans plus tard sous la Coupole. De ses débuts d’écrivain, il écrit : « Je ne suis pas né casqué. Je veux dire que l’idée d’écrire m’est venue tard. Impossible de tirer des oubliettes un fœtus de roman ou le squelette d’un sonnet. Et j’avais largement dépassé vingt-cinq ans, lorsque j’ai commencé à griffonner, sans bien savoir où elle me conduirait, une histoire qui, deux ans plus tard, était devenue un roman bon à porter chez l’éditeur. S’il fallait, malgré tout, rattacher ma profession actuelle à de lointains souvenirs, ce serait sans doute dans la contemplation et le goût de la lecture qu’apparaîtraient les signes révélateurs . »

Jacques de Lacretelle
Jacques de Lacretelle

Vers 1915, l’œuvre et l’amitié de Marcel Proust le poussèrent à commencer son premier roman. Son deuxième roman, Silbermann (1922) raconte la mise à l’écart par ses camarades catholiques d’un collégien juif animé par l’ambition intellectuelle ; ce livre lui procura la renommée et lui valut l’amitié du groupe de la NRF. En 1930, il fit partager son enthousiasme pour la Grèce dans Le Demi-dieu ou le Voyage de Grèce . Son oeuvre comprend une cinquantaine de titres, répartis entre « romans », « nouvelles » et « essais et voyages ». J. de Lacretelle fit aussi partie de la rédaction du journal des Croix-de-feu, Le Flambeau , collabora à la Nouvelle Revue française et joua longtemps un rôle prépondérant au Figaro. Élu à l’Académie française en 1936, il y resta pendant plus de quarante-huit ans et en devint le doyen d’élection les quinze dernières années de sa vie à la mort de François Mauriac en 1970.

Enfin, J. de Lacretelle fut un grand bibliophile. Le goût du livre rare étant chez lui un appétit naturel, il s’était constitué une belle bibliothèque dès ses années de lycée, grâce à ses achats chez les bouquinistes. Mais raconte-t-il : « Quand vint ma seizième année, d’autres désirs réduisirent à rien les désirs du bibliophile. Il me fallut chercher à aimer et à être aimé ; il me fallut aller au Palais de Glace, dans les bars, aux courses […] Comment me procurer de l ‘argent ? Un à un, tous mes livres y passèrent […] Vais-je avouer que j’allai jusqu’à me défaire de livres sur lesquels des auteurs, cédant à mes impudentes prières d’écolier, avaient inscrit des dédicaces ?... » . Plus tard, une nouvelle collection fut constituée et étroitement associée à la vie privée du jeune écrivain qui ne manquait pas de soumettre ses conquêtes féminines, dès leur première visite, à « l’épreuve de la bibliothèque » : « -Aimez-vous les livres ? Voulez-vous voir les miens ? Et si elle acquiesce mollement, je pressens bien que, une fois mon désir satisfait, aucun attachement durable ne pourra subsister entre nous. Mais si, au contraire, je sens chez elle de la curiosité, un goût encore tâtonnant que je pourrai affermir, alors j’entrevois sur-le-champ la possibilité d’une grande liaison, de voyages depuis longtemps rêvés, de dons infinis, j’entrevois le sacrifice de mon indépendance […] ll est un autre cas où un livre peut être complice de l’amour : c’est lorsqu’il prépare un raccommodement. Tant qu’il y a entre deux amants désunis un livre prêté, la rupture n’est pas définitive, qu’ils le sachent bien… ». Arrivé à l’âge mûr, il témoigne : « Comment devient-on bibliophile ? A l’origine, nous en conviendrons, tous, il y a le goût de la lecture. Il faut avoir connu à un moment de sa vie, et surtout dans sa première jeunesse, l’enchantement d’un beau texte, la révélation d’une pensée que l’on croit exprimée pour soi seulement, la découverte d’un esprit fraternel qui vous guide et vous élève l’esprit. Ce choc, ou plutôt cette communion, chacun de nous les a ressentis suivant son tempérament ou sa disposition passagère. Ce peut être un poème ou un roman qui nous a enflammés. Parfois aussi une épopée historique. Plus tard un ouvrage de doctrine où chaque page nous a paru frappée comme une médaille. Alors ce livre, ce livre Sésame, est devenu un confident avec lequel nous avons dialogué en secret. Il a ouvert des avenues dans notre esprit, suscité, par analogie, des comparaisons instructives, provoqué des critiques fécondes. Le rayon des confidents s’est étendu. Ainsi la bibliothèque est née. Et puis, et puis, par un sentiment de gratitude auquel s’est joint peut-être l’esprit de possession, nous avons désiré avoir un lien particulier avec l’auteur qui nous était si cher et à qui nous devions tant. Nous avons recherché l’édition rare, l’exemplaire unique, revêtu d’une belle reliure, enrichi d’une dédicace. Ou bien une réimpression tirée à petit nombre sur un papier et avec un caractère choisi par des maîtres artisans. Un amour vrai, le goût de la curiosité, l’instinct de la chasse, un peu de vanité. Et voilà comment la bibliophilie s’est implantée en nous . »

14. Bertrand POIROT-DELPECH (1929-2006) Élu membre de l’Académie française en 1986. Issu d’une famille de médecins et d’universitaires, orphelin de père à onze ans, il entra au journal Le Monde à vingt-deux. Sa vocation de journaliste naquit lorsque l’un de ses camarades de seconde au lycée Louis-le-Grand, juif, fut noté absent un matin de 1943, et ne revint jamais. « Ma vocation de journaliste, disait-il, date de là. L’obligation de savoir : un devoir sacré. » Bertrand Poirot-Delpech accomplit au Monde l’ essentiel de sa carrière, passant de la rubrique universitaire (1951-1955) à la chronique des grands procès (1956-1959), avant de succéder en 1959 à Robert Kemp comme critique de théâtre puis, en 1972, à Pierre-Henri Simon comme feuilletoniste du Monde des livres. De 1989 à juillet 2002, il tint, au Monde, une libre chronique hebdomadaire intitulée « Diagonales ». Il a présidé le Syndicat de la critique dramatique et donné des chroniques théâtrales à la N.R.F. Il fut membre du comité de lecture de la Comédie-Française et collabora à diverses adaptations pour le cinéma et la télévision. Il milita pour la mémoire de la Shoah, notamment en présidant le conseil d’administration du Musée-mémorial des enfants d’Izieu (Ain), en suivant les procès de Barbie, Papon et Touvier ou en co-écrivant le récit d’une déportée d’Auschwitz (voir ci-dessous). Avant l’œuvre littéraire évoquée ci-dessous, il avait fait ses débuts en littérature sous la signature de Bertrand Mézières, avec la publication en 1957 de Portés disparus, 99e volume de la collection « Signe de piste ». Par ailleurs, il écrivit en 1976, sous le nom de Hasard d’Estin, une parodie de l’ère giscardienne intitulée Tout fout le camp.

Cette présentation est un extrait des documents réalisés par Mireille Pastoureau, directeur de la Bibliothèque de l’Institut.

A écouter aussi :

Cette émission est la 7ème de notre série sur les histoires des fauteuils de l’AF. Vous pouvez donc écouter aussi :
- Mgr Claude Dagens : ses prédécesseurs sur ler fauteuil de l’Académie française
- Max Gallo : ses prédécesseurs sur le 24e fauteuil de l’Académie française
- Jean-Loup Dabadie : ses prédécesseurs sur le 19ème fauteuil de l’Académie française
- Dominique Fernandez : ses prédécesseurs sur le 25e fauteuil de l’Académie française
- Philippe Beaussant : ses prédécesseurs sur le 36e fauteuil de l’Académie française
- René Girard : ses prédécesseurs sur le 37efauteuil de l’Académie française






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