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Secret bancaire et nuances du secret

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
L’expression « secret bancaire », qui désigne l’obligation qu’ont les banques de ne pas divulguer d’informations sur leurs clients à des tiers, s’entend dans tous les débats actuels sur les paradis fiscaux ; pourtant, si les deux termes sont anciens, la combinaison des deux est récente. De secret, notre vocabulaire n’en a aucun pour le lexicologue Jean Pruvost, qui perce pour nous les coffres-forts de cette expression.


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : MOTS566
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/mots566.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida5402-Le-secret-bancaire-et-les-nuances-du-secret.html
Date de mise en ligne : 18 avril 2010

Segrettement ou secrètement…

En 1571, c’est à Maurice de La Porte que l’on doit un ouvrage passionnant intitulé Épithètes, destiné à mettre à la disposition des écrivains de la Renaissance des listes d’adjectifs épithètes pouvant accompagner chacun des principaux substantifs. Rappelons que le mot épithète vient du grec épitheton, « qui est ajouté », ajouté en l’occurrence au nom sans lui être relié par un verbe. C’est dans cette sorte de dictionnaire d’adjectifs qualificatifs qu’on bénéficiera en vérité de l’un des tout premiers articles consacré au secret rédigé en français. En fait, il s’agit du secret ou du segret, les deux prononciations et les deux orthographes étant effectivement jadis possibles.

Comment le secret ou le segret étaient-ils alors qualifiables ? Les adjectifs ne manquent pas : le secret pouvait en effet être « caché, profond, indicible », ou bien « mystérieux, couvert, murmuré, haut, latent, privé, taciturne », ou encore « cellier de l’âme, pensif, mental ». Avouons-le, un secret « cellier de l’âme », en quelque sorte gardé en l’âme comme dans une chambre forte, ou un secret « pensif, mental », voilà quelques formules disparues qui ne manquaient pas de charme…

Il en va de même de la prononciation de la lettre c qui au XVIe comme au XVIIe siècle était différente de la nôtre pour certains mots : ainsi on disait non pas Claude mais Glaude, tout en l’écrivant avec un c, à la manière de « second », mot dans lequel aujourd’hui le c reste toujours prononcé g. « Quelques-uns prononcent segret », rappelle au reste encore Pierre Richelet en 1680, le secret étant, déclare-il, cette « chose cachée qu’on tient cachée sans la communiquer ». La misogynie presque inconsciente du moment pousse d’ailleurs le bon lexicographe à imaginer un exemple qui paraîtrait aujourd’hui incongru : « Il n’y a guère de femmes secrettes », c’est-à-dire sachant garder un secret. On écrivait alors « secrète » avec deux t et sans accent : s-e-c-r-e-t-t-e.

Secrette : à la banque ou à la messe ?

Il n’est certes pas encore question du « secret bancaire », qui défraie la chronique à la fin de la première décennie du XXIe siècle, mais on s’en approche cependant si l’on consulte l’article « secret » offert par Furetière, en 1690, article au cœur duquel il signale qu’« on appelloit autrefois Secret Royal, le Trésor Royal » et « Bailly de la Secrette, le Trésorier ».

Bien que le mot ait disparu de nos dictionnaires, disons-le haut et fort, au Grand siècle, il y a secrette et secrette. Cette dernière est d’abord définie par Furetière comme désignant « l’Oraison qu’on dit à la Messe après l’Offerte, ainsi nommée, parce que le Prestre la dit tout bas ». Ce n’est pas cette secrette-là qui intéresse le Trésorier. Il s’agit pour lui de se préoccuper prioritairement de la secrette définie comme la « partie secrète du Temple », ce « Sanctuaire où l’on n’entroit point » et qui, par analogie, a vite désigné ces « coffres-forts » qui « ont aussi des secrets où on met de l’argent en sûreté », secret « qu’on ne trouve pas facilement ».

En vérité, tout est dit dans l’adverbe « secrètement » qui bénéficie d’un exemple éloquent : « Le moyen de faire réussir une affaire, c’est de la traiter, de la conduire secrètement » ! Et l’abbé Girard, en 1756, ne s’exprimera pas autrement dans son Dictionnaire de synonymes, en affirmant que « L’art de garder le secret demande de l’habileté à éluder les questions curieuses »…

Le Secret
Le Secret
L’Illustration européenne, 1871

« Rien ne pèse tant qu’un secret » déclarait le bon La Fontaine, qui dans l’une de ses fables intitulée Les femmes et le Secret – le segret ? - ne manque pas de se montrer aussi peu délicat que ses contemporains du sexe dit fort vis-à-vis des dames, en affirmant du secret que « Le porter loin est difficile aux dames ». Fort heureusement, il se rattrape dans un dernier vers : «  Et je sais même sur ce fait, nombre d’hommes qui sont femmes ». Le grammairien ne se fera pas faute d’ailleurs de rappeler un fait patent : le mot « secret » ou « segret », celui qu’on ne sait garder, n’est-il pas de genre masculin ?

Secret bancaire ou bancable

À Maurice de La Porte, à la fin de la Renaissance, de s’exprimer sur le banquier dans ses Épithètes (1571). Il nous conseille sans barguigner de le qualifier en effet selon les circonstances de « Pécunieux, Romain » ou bien d’« expéditif », de « négocieux », d’« usurier » ou encore d’« usuraire, argenteux, Italien, fin, diligent, affairé, subtil ». Avec la mention de la nationalité, « Italien », on ne peut évidemment s’empêcher de penser aux Lombards si bien mis en scène par Maurice Druon dans Les Rois Maudits. Quant à l’adjectif « subtil », il fait s’insinuer dans nos esprits l’art délicat du secret.

Chacun, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, s’est de fait habitué à entendre évoquer le « secret bancaire » comme l’une des composantes ou des caractéristiques, à la fois terribles et rassurantes, de certaines banques. En grande partie enfant du secret professionnel, la formule secret bancaire semble a priori, pour quiconque ne fouille pas dans la langue d’hier, avoir toujours existé. Or, il n’en est rien. Certes, la pratique du « secret bancaire » reste probablement consubstantielle de la création même des banques, mais les linguistes insistent : aucun doute, la formulation « secret bancaire » est particulièrement récente. Inutile par exemple de chercher une attestation du mot « bancaire » dans nos dictionnaires avant le XIXe siècle et sans doute même avant le XXe. L’adjectif « bancaire » ne fait en effet son entrée dans le Petit Larousse illustré que pour le millésime 1925. Pourtant, le mot dont il est issu, la « banque », a de longue date pris souche dans nos dictionnaires, s’installant même à vrai dire solidement dans le tout premier, le Dictionnaire françois publié en 1680 par Richelet, qui en donne d’ailleurs une définition lapidaire, « Lieu où l’on met son argent en dépôt. », suivie d’un exemple peu engageant : « Mettre à la banque à fonds perdu », c’est-à-dire moyennant une rente viagère.

Cinq ans plus tard, en 1690, dans le Dictionnaire universel, Antoine Furetière complète la définition de la banque en rappelant tout d’abord que celle-ci correspond au « lieu public où s’exerce ce trafic », le « trafic d’argent », et « où les Banquiers s’assemblent, & où ils avoient autrefois un banc », d’où le mot « banque ». Puis il précise qu’on appelle la banque « aussi d’autres noms : à Londres […], la Bourse, à Lyon le Change, à Paris la Place du Change », et que surtout on y « met son argent », « on y preste & on y fait valoir son argent à gros interest, même en quelques lieux à fonds perdu ».

Banque Nationale de Suisse, Berne
Banque Nationale de Suisse, Berne
Certains pays, comme la Suisse ou le Luxembourg, ont fait du secret bancaire une véritable philosophie d’État.

Il va sans dire que pour qu’il y ait « secret bancaire », il faut aussi que l’adjectif « bancaire » ait pignon sur langue, or son attestation la plus ancienne date de 1912. La messe a déjà presque été dite lorsqu’on a plus haut signalé que l’usage de l’adjectif « bancaire », si courant aujourd’hui, ne sera lexicographiquement signalé qu’à partir du millésime 1925 du Petit Larousse, c’est-à-dire en 1924, et ce avec une définition des plus sommaire : « Relatif aux opérations de la banque ». Au reste, ledit adjectif a commencé son existence par une polémique comme le rappelle l’Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain, publiée aux Éditions de Trévise en 1972 : «  Les uns veulent qu’on écrive banquaire, puisqu’on écrit banque et banquier. D’autres protestent. Banque disent-ils, a pour radical banc. Puis c devient dur devant ai », et de préciser alors pour nous rassurer que « L’orthographe bancaire est seule admise aujourd’hui ».

Un autre dérivé du mot « banque » est à signaler, en tant que néologisme de la fin du XIXe siècle : l’adjectif « bancable » enregistré en 1877, dans le Supplément au Dictionnaire de la langue française de Littré, qui lui donne la définition suivante : « Se dit d’un effet de commerce, qui a la condition nécessaire pour être escompté par la Banque de France, ou même par des banques d’autres pays ». Il n’est donc en rien synonyme de « bancaire ». Mais d’évidence, les dérivés du mot « banque » n’ont guère son assentiment. Qu’ajoute en effet sans hésiter le philologue Littré, au sens très sûr de l’esthétique langagière ? « Ce mot, très mauvais », déclare-t-il sans ambages, « s’introduit par le besoin d’abréger ». Très mauvais… Voilà qui est sans concession. Cette barrière esthétique ou respectueuse sautera au XXe siècle, au cours duquel l’adjectif bancaire prendra toute sa force. En réalité, le « secret bancaire », avant même que la formule n’existe, relevait d’une famille plus large, celle du « secret professionnel ».

Puisque nous parlons de « famille », laissons donc le dernier mot à un grand maître de notre littérature, cité dans nos dictionnaires pour illustrer l’adjectif bancaire, à la faveur d’une belle note d’espoir. « Ceux qui prétendaient qu’elle avait épousé un sac, ou bien que le fils Schoudler avait voulu vieillir l’or bancaire de son blason autrichien », déclare Maurice Druon à propos de l’un de ses personnages des Grandes Familles (1948), « étaient également dans l’erreur. Ce mariage n’avait été qu’un mariage d’amour et continuait de l’être ». On le constate avec soulagement : l’amour est plus fort que l’argent, il peut même s’épanouir dans le plus grand secret bancaire !

Texte de Jean Pruvost.


Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise. Il y enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire. Et chaque année, il organise la Journée Internationale des Dictionnaires.

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