Ça tombe comme à Gravelotte

Une allusion historique, par Jean-Claude Bologne
Savez-vous ce qui "tombe comme à Gravelotte" ? De la pluie, de la grêle ou des barres d’immeubles HLM ? L’historien Jean-Claude Bologne rappelle les origines historiques de cette allusion.


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Émission proposée par : Jean-Claude Bologne
Référence : HIST587
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Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida5349-Ca-tombe-comme-a-Gravelotte.html
Date de mise en ligne : 17 janvier 2010

« Ça tombe comme à Gravelotte ». Ainsi souligne-t-on, avec un brin d’ironie, un événement impromptu et d’une ampleur excessive. Mais au fond, qu’est-ce qui tombe ?

Aujourd’hui, fort heureusement, on utilise l’expression dans des contextes anodins. Le plus souvent, il s’agit de conditions atmosphériques, essentiellement la pluie ou la grêle. En principe, la neige ne tombe pas comme à Gravelotte : même si l’expression invite à sourire, nous gardons vaguement conscience d’un événement brutal. Le début du mot semble même nous rappeler qu’il s’agit de quelque chose de grave.

Le corps de garde en prise à Saint-Privat-la-Montagne lors de la bataille de Gravelotte. Gravure d'après une œuvre originale de Christian Gell.
Le corps de garde en prise à Saint-Privat-la-Montagne lors de la bataille de Gravelotte. Gravure d’après une œuvre originale de Christian Gell.

Pourquoi cette spécialisation du mot dans la pluie drue et violente ? La rime avec la « flotte » y entre sans doute pour beaucoup. L’association en tout cas est très fréquente dans les exemples que je relève sur Internet : « Il tombera de la flotte. Comme à Gravelotte » ; « Quand ça flotte, nos parents disent : « ça tombe comme à Gravelotte ! » ; « On a vu de la flotte, beaucoup de flotte, des tombereaux de flotte, ça tombe comme à Gravelotte »... Curiosité météorologique sans doute, l’expression se retrouve douze fois dans la presse française ces six derniers mois, dont six fois dans la Voix du Nord.

Pourtant, nous relevons quelques utilisations plus pittoresques : les barres d’immeubles HLM que l’on détruit en série ; les baies de sureau lors d’un été bien mûr ; les billets de cinq cents euros blanchis sans discrétion ; les louanges ou les critiques, les invectives, les courriels publicitaires, les dépêches dans une salle de rédaction... Il semble être tombé bien des choses à Gravelotte.

Il est temps de passer à l’Histoire... et à la géographie. Gravelotte est un petit village sur le plateau du même nom, à proximité de Metz. C’est sur ce plateau, à Rezonville et à Saint-Privat, qu’ont eu lieu les batailles les plus meurtrières de la guerre de 1870, les 16 et 18 août. La première fit en un jour près de 12.000 victimes du côté français, et 19.000 du côté prussien. Contrairement aux apparences, les pertes étaient plus lourdes pour les Français, qui comptent plus de morts et de disparus pour une armée moins importante. La bataille fut capitale, mais pas décisive, puisque, quinze jours plus tard, un autre affrontement, à Sedan, fut aussi meurtrier. Il nous a d’ailleurs valu deux autres allusions historiques. « Oh ! les braves gens ! » se serait écrié le roi Guillaume Ier de Prusse, le 1er septembre, après la charge suicidaire du général Galliffet. Le lendemain, à Bazeilles, les Français « tiraient leurs dernières cartouches ».

On peut regretter que les guerres soient aussi riches en allusions historiques. La mémoire collective retient plus facilement les drames que les événements heureux. Mais c’est aussi la force de la langue de les intégrer dans des contextes dédramatisés, et de maintenir le souvenir en évitant qu’il soit trop pénible. Les batailles de Rezonville et de Saint-Privat sont sorties de notre mémoire. Les sonorités de Gravelotte, avec son suffixe diminutif (que l’on retrouve dans tremblote, vivote, parlote...) et son jeu de mots sur graveleux, ont adouci le contexte originel. La meilleure preuve, c’est que nous ne parlons pas de la bataille de Gravelotte : c’est en Allemagne, où les pertes ont été aussi lourdes, que la bataille de Saint-Privat s’appelle Schlacht bei Gravelotte.

Texte de Jean-Claude Bologne.

A lire :

Jean-Claude Bologne est historien, essayiste et romancier.

Jean-Claude Bologne, Qui m’aime me suive, dictionnaire commenté des allusions historiques, éditions Larousse, 2007

Jean-Claude Bologne
Jean-Claude Bologne

Jean-Claude Bologne a également publié :
Histoire de la pudeur (Hachette Pluriel)
Histoire morale et culturelle de nos boissons (Laffont)
Histoire du mariage en occident (Hachette Pluriel)
Une de perdue, dix de retrouvée : Chiffres et nombres dans les expressions de la langue française (Larousse, 2004)
Au septième ciel, Dictionnaire commenté des expressions d’origine biblique (Larousse 2005)
Qu’importe le flacon... Dictionnaire commenté des expressions d’origine littéraire (Larousse, 2005)
Histoire de la conquête amoureuse (Seuil, 2007) ; cet ouvrage a fait l’objet d’une émission sur Canal Académie : La conquête amoureuse a une histoire !

Les allusions historiques






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