Suffren , vainqueur des Anglais aux Indes

Portrait d’un marin qui suscita polémique, par l’amiral Rémi Monaque, invité de Laetitia de Witt
Stratège hors pair, vainqueur des Anglais aux Indes, Suffren a restauré la réputation de la marine française. Pourtant le personnage est loin de faire l’unanimité. Peu commun dans son aspect et dans son comportement, Suffren dérange. Las Cases le disait « aimé de personne mais apprécié et admiré de tous ». Ecoutons l’amiral Rémi Monaque présenter celui qui, malgré son mauvais caractère, demeure l’un de nos plus grands marins.


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Émission proposée par : Laëtitia de Witt
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Date de mise en ligne : 21 février 2010

Une lente ascension

Le bailli de Suffren
Le bailli de Suffren

- Pierre André de Suffren (prononcez « Suffrin » et non « Suffrène ») naît le 17 juillet 1729 au château de Saint-Cannat, près d’Aix-en-Provence. Comme beaucoup de cadets de familles nobles provençales, il est admis, dès l’âge de 8 ans, comme chevalier de minorité de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, dont il deviendra plus tard bailli. La formation initiale de Suffren demeure énigmatique. On sait qu’il entre en 1743 dans la compagnie des gardes de la marine de Toulon et qu’il livre ses premiers combats dès l’année suivante (il n’a que quinze ans). En fait, la formation de Suffren est essentiellement pratique. En 1745, il quitte pour la première fois la Méditerranée pour une mission de patrouille côtière le long des côtes bretonnes. L’année suivante, il embarque pour le Canada. Cette expédition s’avère désastreuse : la maladie décime les équipages avant même d’avoir rencontré l’ennemi. Cette expérience marque Suffren, qui tout au long de sa carrière attachera de l’importance au soin des hommes. En dépit de ses nombreux engagements, son ascension dans la carrière est assez lente. Il ne sera capitaine de vaisseau qu’en 1772. En attendant, il multipliera les expériences : il sera prisonnier des anglais à deux reprises, occupera ses vacances de la marine royale à Malte. Il faut dire que ses « caravanes » de Malte lui sont précieuses. Elles l’entraînent dans la course des pirates en Méditerranée. Il y exerce son courage et y acquiert sa virtuosité tactique. Par la suite, la guerre d’Indépendance américaine lui permettra de franchir une nouvelle étape. Remarqué par le commandant de l’expédition, l’amiral d’Estaing, ses responsabilités ne cesseront de s’accroître au fil de la campagne.

- De retour en France, d’Estaing n’hésite pas à recommander Suffren au marquis de Castries, ministre de la Marine, et même au roi. C’est ainsi qu’il est choisi pour convoyer l’escadre que la France a décidé d’engager aux Indes, dont le commandement est en réalité confié à l’amiral d’Orves. Or, quelques mois plus tard, le hasard du décès de l’amiral d’Orves fait de Suffren le commandant de l’escadre.

L’apogée : la campagne des Indes

- L’expédition française aux Indes avait pour but de favoriser l’indépendance d’un pays qui assurait à la Grande-Bretagne une part importante de ses ressources. Le gouvernement français espérait aussi préserver ses comptoirs et garder ouverte la route des Indes. Suffren appareilla de Brest le 22 mars 1781 avec une escadre modeste. Le premier affrontement avec la flotte britannique se déroula de manière impromptue au large du Cap Vert le 16 avril. Dans son ouvrage, Rémi Monaque parle de « l’extravagant combat de la Praya ». En effet, les pertes françaises furent très lourdes alors que l’ennemi ne subissait que des pertes insignifiantes. « Et pourtant, par cette action si mal conduite, si calamiteuse, Suffren a réalisé une opération magistrale : il s’est donné toutes les chances d’arriver le premier au Cap et donc d’interdire à nos adversaires de s’emparer de cette position capitale ». Après cet épisode, Suffren poursuivit sa remontée vers les Indes, où il arriva en février 1782. C’est à Madras qu’eut lieu le premier contact avec la flotte anglaise, commandée par l’amiral Hughes. Même si la marine de guerre française est à son apogée, elle demeure inférieure à la force anglaise. Malgré cet handicap, Suffren établit sa tactique : le combat à outrance. C’est au terme de cinq affrontements majeurs (Sadras, Provédien, Negapatam, Trincomalé et Gondelour) que Suffren finit par l’emporter. La dernière bataille, le 20 juin 1783 à Gondelour, marque le triomphe de Suffren. Pour la première fois, une escadre britannique se fait surclasser par une escadre inférieure en nombre.

Bataille de Gondelour
Bataille de Gondelour

- Après cette victoire sur la marine anglaise, Suffren fut considéré comme un des plus grands marins de son temps. Il figure encore aujourd’hui parmi les rares marins français reconnus à l’étranger. Pourtant, le personnage suscite la polémique. Pour certains, il ne fut qu’un chef impulsif et brouillon, prenant soin de la santé de ses hommes mais incapable de se faire obéir et aimer par ses officiers. Pour d’autres, au contraire, il fut le rénovateur d’une stratégie et d’une tactique navale obsolètes. Qu’en retenir ? Selon Rémi Monaque, les qualités de stratège de Suffren sont incontestables et inséparables de sa vigueur physique et intellectuelle hors du commun. Doté d’une grande largeur de vue, il possédait une vision globale de la guerre d’où l’importance accordée à l’hygiène mais aussi à la coopération avec ses alliés et avec l’armée terrestre. Au niveau de la stratégie pure, il sut percevoir l’intérêt d’anéantir les moyens de combat de son adversaire. En fait, la faiblesse de Suffren réside dans la tactique. Ses deux idées forces consistent à concentrer un maximum de forces sur une fraction de celles de l’adversaire et à combattre de près. Cela nécessite de l’obéissance et du courage de ses capitaines. Or, comment servir un chef difficile à comprendre, faute d’explications préalables ? Les manœuvres qu’il projetait avaient beau être géniales mais mal ordonnées et mal comprises, elles ne pouvaient qu’être mal exécutées.

- A son retour en France en mars 1784, Suffren fut largement félicité et fêté. Reçu par Louis XVI et la reine, il se vit conférer l’ordre du Saint-Esprit. Il consacra ses dernières années à l’ordre de Malte en assumant la charge d’ambassadeur à Paris. Il s’éteignit en décembre 1788. Les circonstances de sa mort, pourtant bien établies, ne contentèrent pas la légende qui retint une version plus romantique.

Présentation de l’éditeur

Pourquoi cet homme n’a-t-il pas vécu jusqu’à moi […], j’en eusse fait notre Nelson, et les affaires eussent pris une autre tournure », déclarait Napoléon à propos du viceamiral Pierre André de Suffren (1729-1788). Bel hommage pour celui qui est, à l’étranger, le plus connu des marins français. Pourtant le personnage n’a jamais manqué de détracteurs. Si les uns retiennent son immense popularité auprès des hommes, son souci permanent de leur santé et de leur moral, les autres soulignent la démagogie d’un chef dur et cassant avec ses officiers mais cultivant, avec sa tenue débraillée et sa vulgarité de langage, une familiarité déplacée avec les équipages. Embarqué dès 15 ans sur les navires de la marine royale, Suffren combat la domination maritime anglaise sur toutes les mers, notamment au cours de la guerre d’indépendance américaine. Mais c’est le commandement de l’escadre française envoyée aux Indes qui va lui donner l’occasion de faire éclater son génie.Remarquable stratège, Suffren affronte pendant 3 ans, avec panache et résolution, la flotte de Hughes, l’amiral britannique, jusqu’à ce qui va constituer sa plus belle victoire : Gondelour. Rompant avec la prudente doctrine en vigueur, il adopte une tactique résolument agressive visant la destruction des forces de l’ennemi. La paix lui fera néanmoins reprendre le chemin de la France, où les honneurs l’attendent : le grade de vice-amiral, le prestigieux ordre du Saint-Esprit , et une place dans l’histoire. Rémi Monaque conte avec maîtrise et brio les aventures de ce marin amoureux d’un métier qu’il connaissait si bien que le plus grand théoricien maritime français, l’amiral Cartex, le considère, avec Ruyter et Nelson, comme l’un des « trois noms immortels qui jalonnent l’histoire de la marine à voiles ».

L’auteur

L’amiral Rémi Monaque
L’amiral Rémi Monaque

L’amiral Rémi Monaque compte parmi les meilleurs experts de la marine impériale. Il a écrit Trafalgar : 21 octobre 1805 (Tallandier, 2005), mais aussi L’Armada. Maquettes du musée naval de Madrid, XVIIe-XVIIIe siècle (Mengès, 2004), ainsi que Latouche-Tréville, l’amiral qui défiait Nelson (2000).






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