Frontières naturelles, frontières politiques, le point de vue du géographe Jean-Robert Pitte

avec Jean-Robert Pitte, de l’Académie des sciences morales et politiques
Même les frontières dites naturelles sont floues ! Le géographe Jean-Robert Pitte, de l’Académie des sciences morales et politiques, apporte ici un éclairage sur la notion de frontières, insistant sur l’idée de changement de celles-ci au gré de la politique et de l’histoire.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : ECL614
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Date de mise en ligne : 7 février 2010

Jean-Robert Pitte est à la fois Président de la Société de géographie, Professeur de géographie de l’Université Paris-IV Sorbonne et membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Et c’est, bien sûr, en géographe qu’il aborde ici le thème des « frontières naturelles » et des « frontières politiques ». La géographie, on va le constater, permet d’évoquer plusieurs disciplines, l’histoire, l’économie, la politique...

« L’étude des frontières est une des spécialités des géographes » ! Et parmi les géographes de renom, on trouve Emmanuel de Martonne (1873-1955) qui devint en 1940 membre de l’Académie des sciences. Après la Première guerre mondiale, il participa aux travaux de la conférence sur la Paix entre 1918 et 1920 entre les différents belligérants et réussit à tracer de nouvelles frontières entre la Pologne et la Roumanie.

Pour Jean-Robert Pitte, le terme même de frontière est « un mot très polysémique ». La frontière existe en effet lorsque deux réalités cohabitent sur l’espace de la Terre. Il peut s’agir de « frontières sociales », de « barrières » ou de « lignes de discontinuité entre deux réalités terrestres, physiques, humaines et culturelles non matérielles ».

Les frontières maritimes : plus mobiles qu’il n’y parait !

Il y existe des « frontières qui s’imposent à l’homme : la plaine et la montagne, la terre et la mer, l’air chaud et l’air froid », même si elles manquent toutefois de « clarté » quant à leur tracé sur un espace

La chaîne des Alpes
La chaîne des Alpes

donné. Ce sont en effet des « frontières mobiles ». Même les frontières marquées par la mer peuvent se modifier. Par exemple, on le voit dans le milieu sous-marin de la ville de Cassis, près des lagunes du Languedoc ou encore sur le pourtour du littoral vendéen ou landais. Il existe également des « frontières ambigües et amphibies » : Venise par exemple. Il existe enfin des « frontières géologiques » assez nettes à définir et à déterminer : celles qui par exemple sont différenciées par la couche calcaire et la couche d’argile.

Les frontières sont d’abord le résultat des « grandes migrations » et de la répartition des populations sur chacun des continents : Europe, Asie, Afrique, Amérique, et sur chacune des îles avec des densités de population souvent contrastées : espace plein, désert humain, etc. La place occupée par l’homme sur la Terre définit cependant et de manière « assez floue » la frontière entre ces différents espaces. « L’homme est mobile, comme toutes les espèces animales et végétales », ajoute-t-il par ailleurs. Cette mobilité a

L'Empire romain à son apogée
L’Empire romain à son apogée

d’ailleurs conduit les hommes à franchir le « limes » de l’Empire romain et à interrompre, de façon violente, la « pax romana » vieille de trois siècles en Occident. Leur but est d’obtenir de « nouveaux terrains de parcours », et de conquérir des « terrains vitaux » et nombreux pour la survie de leurs populations respectives.

Des frontières politiques

Mais l’idée de frontière peut répondre aussi d’attentes politiques précises et « nécessaires » de la part d’un gouvernement ou d’un peuple donné. Il existe actuellement, et à cet effet, un mur entre Israël et les territoires palestiniens qui marque la présence d’un conflit entre ces deux entités distinctes. De même, le mur qui a séparé la République fédérale d’Allemagne (RFA) de la République démocratique allemande (RDA) a constitué une « frontière infranchissable » à part entière entre ces deux Etats pendant la guerre froide.

Pour Jean-Robert Pitte, on peut se réjouir des effets de la construction de l’Europe sur la mobilité des hommes à l’intérieur de cet espace. Il souligne à ce titre « l’absence de frontières étanches à l’intérieur de l’Europe » avec la création d’un espace Schengen qui facilite la libre circulation des hommes en rapport avec les mouvements migratoires du monde actuel. Il relève toutefois l’importance des frontières politiques des Etats. Il pose enfin le problème d’une frontière extérieure et « majeure » pour l’Europe à l’heure aujourd’hui. A l’image de la frontière qui sépare le Mexique et les Etats-Unis, le tracé de limites politiques et administratives doit aussi s’analyser d’un point de vue « social et humain ».

Les rapports entretenus entre l’homme et la Terre démontrent l’importance du territoire. C’est d’abord et avant tout un « lieu où l’on vit » en y posant autour de soi, et au besoin, des « limites » précises et « nécessaires » à la survie de ses populations. C’est en somme une « nécessité vitale et biologique » pour celles-ci. Pour autant, il juge, à l’échelle du temps, que ces frontières sont « relatives » et mouvantes encore aujourd’hui. Elles sont par nature « variables », instables et « non définitives », à l’image de la circulation des masses d’air atmosphériques.

Partons d’un exemple agricole précis : la fixation du cadastre. Celui-ci souligne la frontière entre deux propriétés et deux propriétaires différents. « C’est ici une réalité intangible, sauf lorsque le propriétaire de droite vint à racheter la parcelle du propriétaire de gauche ; toutes les frontières sont mouvantes, c’est bien ainsi, même si cela peut représenter un danger dans le tracé de celles-ci sur une carte », conclut-il.

Le tracé des frontières nécessite un « consensus ». Là, de nombreux problèmes peuvent surgir comme en Afrique où le tracé des frontières ne correspond pas toujours aux limites ethniques pour « former un pays ». Les frontières nécessitent donc, et au préalable, une « réalité historique et ancienne » et le désir de « vivre ensemble » pour les peuples et les Etats concernés, comme le démontrent pour la France l’acquisition de l’Alsace sous Louis XIV et de la Lorraine sous Louis XV. Le tracé des frontières n’écartent pas pour autant le « déplacement des populations » d’un espace à un autre, comme ce fut le cas notamment lors du dernier conflit mondial. A cela, il convient désormais d’ajouter les « frontières qui posent des problèmes » pour les gouvernements des Etats : entre l’Inde et le Pakistan, entre l’Afghanistan et le Pakistan ou encore entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. Cette dernière frontière se distingue des deux premières par la présence de très nombreux contingents militaires, une multitude de « miradors » et de « tunnels », auxquels s’ajoutent de nombreuses « séparations familiales ».

Pour la guerre ou la paix ?

Quel rôle les géographes jouent-ils dans le tracé des frontières après les conflits armés ? Faut-il souscrire au titre de l’ouvrage du Pr Yves Lacoste, éminent géographe, « La Géographie ça sert d’abord à faire la guerre » ?... Les géographes peuvent être ainsi amenés à travailler avec des militaires. Cependant, Jean-Robert Pitte rappelle que la géographie doit aussi servir à « faire la paix ». Il reproche l’absence trop fréquente des géographes dans les conférences internationales.

Cette émission fait l’objet d’une fiche pédagogique destinée à ceux et celles qui veulent améliorer leur approche de la langue française dans notre Espace Apprendre.







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