Pierre Nora, de l’Académie française : J’avais douze ans dans le Vercors...

Le doyen des Editions Gallimard vit entre Histoire et Mémoire...
Pierre Nora, de l’Académie française, répond aux sept questions essentielles que lui pose Jacques Paugam sur son itinéraire, sa jeunesse, ses motivations, son parcours éditorial et académique, ses travaux historiques, et son regard sur le monde. Un entretien exceptionnel autour de la mémoire et de l’histoire.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : HAB558
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Date de mise en ligne : 27 décembre 2009

Né en 1931, Pierre Nora siège à l’Académie française depuis le 6 juin 2002. Son nom reste associé à la Nouvelle Histoire (son lien à ce courant restant d’ailleurs à préciser), à ses écrits sur l’identité française et la mémoire nationale avec la publication à partir de 1984 des Lieux de mémoire. Il a par ailleurs créé plusieurs collections éditoriales : la collection « Archives » en 1964 aux éditions Julliard, puis chez Gallimard « la Bibliothèque des sciences humaines » en 1966, la collection « Témoins » en 1967 et « La Bibliothèque des histoires » en 1970. A cela, il convient d’ajouter la revue « Débat » fondée en 1980.

Pierre Nora, de l'Académie française
Pierre Nora, de l’Académie française

Quel fut le moment essentiel de votre carrière ?

- "Incontestablement, mon entrée aux éditions Gallimard en 1965". J’y suis encore et je célébrerai mes 45 ans de présence l’année prochaine !

En tant qu’universitaire, essayiste et historien, après avoir publié un ouvrage en 1961 sur les « Français d’Algérie », il fut contacté par Claude Gallimard, et il réussit pendant quarante-cinq ans à publier au total près de sept cents publications dans cette maison d’édition dont il devient le doyen. En 1980, Pierre Nora accepte alors de lancer la revue « Débat » qui doit se définir désormais comme « le pendant de la Nouvelle Revue Française (NRF) » aux côtés de ses deux collections : « La Bibliothèque des histoires » et « la Bibliothèque des sciences humaines ». Il reçoit d’ailleurs, et à ce sujet, le soutien, après son élection au poste de directeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1978, des historiens Jacques Le Goff et François Furet, du philosophe Michel Foucault et du sociologue Pierre Bourdieu. "Ils m’ont tous dit "une revue comme cela, ça ne se refuse pas. Autant dire que j’ai eu quelques années extraordinairement surmenées mais qui ont abouti au fait que "le Débat "a été lancé, que le premier volume des "Lieux de mémoire" a paru en 1984 et qu’aux Hautes Etudes, j’ai assumé ce qui m’était demandé, c’est-à-dire, une histoire du présent."

Et l’un des moments essentiels de sa vie personnelle ?

"J’avais douze ans, dans le Vercors, dans une pension où beaucoup de professeurs juifs étaient réfugiés aussi. Le Directeur, monsieur Juillet, m’a fait sauté par la fenêtre et c’est ainsi que j’ai échappé à la Gestapo. C’est ensuite ce que j’ai vu dans le Vercors, les horreurs, qui m’ont, je dirais, décalé d’une génération".

Quel est l’essentiel dans vos propres domaines d’activité depuis les années 1980.

- Je dirais Le Débat et échapper au Débat !!!

La revue Débat constitue en effet le centre des préoccupations éditoriales de Pierre Nora : Comme il l’explique, il s’agit d’un travail extrêmement spécial mais passionnant. Une revue nécessite un travail intellectuel, politique et littéraire important, un jugement critique et une capacité de pouvoir anticiper les événements futurs. Une revue est dévoratrice de temps, mais elle lui permet par ailleurs de travailler en tandem de façon « dynamique » avec Marcel Gauchet, même si celui-ci appartient à une génération d’intellectuels différente de la sienne.

En rappelant le sujet développé pour célébrer les vingt ans de la revue « Débat » titrée Adieu les intellectuels ?, Pierre Nora s’interroge sur le rôle de ces intellectuels depuis le début des années 1980. Critiques envers le totalitarisme dans son ensemble pendant cette période, il n’en demeure pas moins qu’ils restent, pour certains d’entre eux, des « intellectuels médiatiques ». Ils se distinguent des hommes de cabinet qui privilégient le recul face aux évènements et le temps de la réflexion pour mieux les comprendre. A la lecture de Jules Michelet, de Fernand Braudel et d’Ernest Lavisse, cette prise de distance avec l’histoire permet ainsi de mieux envisager le premier conflit mondial comme un « suicide de l’Europe », sans parler du malaise des Français avec leur passé national, et des nombreux « contrecoups » que subit la France à l’échelle mondiale et de la fin des idéologies nationalistes et communistes dans notre pays. Si, parmi les « intellectuels médiatiques », on retrouve son « plus brillant » représentant – à savoir Bernard-Henri Lévy -, l’essentiel du travail de Pierre Nora permet d’entrevoir, de définir et de caractériser cependant, et de manière plus précise, l’entrée ou la « sortie » des Français dans leur propre histoire.

Quel est l’apport du travail historique dans les domaines d’activités éditoriales et littéraires ?

-"Le plus important, au niveau de ma génération, c’est le passage d’une histoire prioritairement économique et sociale à une histoire culturelle. Et même je dirais que le triomphe de cette histoire culturelle, est si puissant, au détriment des autres formes plus traditionnelles de l’histoire. Les grands phénomènes de société ou de l’économie sont plus étudiés dans leur dimension culturelle que dans leur dimension proprement économique".

Et il rappelle cette époque où, après la mort de Staline, les intellectuels français ont commencé à se "déstaliniser". Il évoque ainsi la mémoire de son frère Simon Nora (collaborateur de Pierre Mendès France) qui a joué un grand rôle dans mon propre développement et qui, au fond, m’a évité de devenir communiste".

"Lieu de mémoire" est devenu un nom commun... Il s’explique ici sur ce mot essentiel "mémoire".

Pierre Nora est donc partisan d’une histoire culturelle française. Il préfère pour sa part s’intéresser aux lieux de mémoire français. Il prend ainsi le contrepied des enseignements universitaires qui privilégient les faits économiques et sociaux dans chacune des périodes historiques. Au contraire, il souhaite davantage prendre en considération les problèmes liés à l’identité et la « remémoration » des minorités de toutes natures, socioprofessionnelles (mémoires paysannes ou ouvrières), féministes ou religieuses (avant 60, on ne parle guère de mémoire juive) qui ont voulu faire reconnaître publiquement leurs spécificités propres au sein de l’histoire de France, au risque cependant de fracturer davantage la société dans son ensemble. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à parler de mémoire.

Face à la montée de l’individu et de l’individualisme, il note ainsi et de plus en plus, l’érection d’ « un droit à l’histoire » au bénéfice de ces minorités (une histoire des femmes, une histoire des ouvriers, une histoire des paysans, etc.). L’histoire qu’on apprenait à l’école était une histoire très unitaire (dans le "Lavisse" entre autres). Cela s’est fracturé vers 1970. Toutes ces minorités, qui avaient des mémoires particulières, ont réclamé l’inscription de leur histoire au grand registre de l’Histoire nationale. C’est une sorte de seconde révolution française que Nora date des années 1975. D’autres mutations citées par Pierre Nora expliquent aussi que le modèle national a complètement changé. Mais le monde entier, après le communisme et la fin de la colonisation, allait aussi entrer dans ce mouvement mémoriel, dans ces recherches d’identité et de mémoire.

"Au départ, la mémoire, c’était plutôt la prise de parole de ceux qui n’avaient pas eu droit à la grande Histoire. Une façon de demander justice, de la rendre à ceux auxquels la grande Histoire n’avait pas rendu justice. Aujourd’hui, ce thème est omniprésent".

Face aux évolutions du monde et de notre société, quel est pour vous l’essentiel ?

Pierre Nora porte un regard pessimiste sur le présent et le futur, même s’il prend conscience des aspects cycliques et des retournements possibles en matière historique. Il essaie de le comprendre au regard des dernières années de l’Empire romain, de la Renaissance et du choc des civilisations, sans parler des débuts d’une prise de conscience planétaire en matière d’écologie depuis 1995. En rappelant le découpage temporel entrepris jadis par Auguste Comte (périodes créatrices, périodes stagnantes, périodes critiques), il constate que nous sommes plutôt dans une période critique.

"Je suis un pessimiste actif mais pas désespéré ! "

Pour vous, quelle est la plus grande hypocrisie du monde actuel ?

"Je comprends mal cette question ! Il y en a tellement... Je suis un indigné réaliste... mais la plus grande, c’est laquelle ? et le monde n’est pas hypocrite, il est tel qu’il est. Ce mot n’a pas de sens..."

Quel est l’événement ou la tendance de ces dernières années qui vous laisserait le plus d’espoir ?

"Je dirais : la conscience de là où nous allons et une certaine lucidité collective, par delà l’aveuglement, sur les risques de toutes natures que l’homme fait courir à l’Homme. On n’en avait pas conscience il y a à peine une trentaine d’années".

L’idéologie des droits de l’homme, dont il n’est pas un fervent absolu, constitue malgré tout « l’un des grands phénomènes de notre temps ». Mais, dit Pierre Nora, "notre génération a vécu de déceptions en déceptions, on a pu croire en l’Europe, qui peut y croire encore ?, on a pu croire à la paix au Moyen-Orient, qui peut y croire encore ?, et au développement de l’Afrique, la guerre est partout, à tout moment. Je crois que cette conscience des dangers de la technique et des abus de la société de consommation et industrielle a pénétré profondément dans les consciences. Cela peut nous retenir au bord du précipice".

Face à l’émergence d’une société métissée et multiculturelle, Pierre Nora défend l’idée selon laquelle la fabrication d’une mémoire commune résulte pour ces populations immigrées d’une prise en compte plus grande par le pouvoir politique et la société dans son ensemble, ainsi que de leur part, d’une nécessaire adhésion à des valeurs, à un héritage et à un passé commun.

"Je n’imagine pas une mémoire commune sans une histoire commune, c’est-à-dire un passé partagé pour que le présent le soit".

Il revient donc à l’historien d’avoir un rôle presque « sacerdotal » et "sacrificiel" que permettent les fonctions d’aide et de conseil auprès des institutions de notre pays pour l’élaboration des programmes scolaires, et défenseur des humanités au sein de l’Education nationale. Or, on veut alléger les heures d’enseignement d’histoire, laquelle est difficile à apprendre, car elle suppose des apprentissages des humanités (la langue, un type de culture) qui est difficile.

C’est donc, pour partie, le rôle de l’Académie française depuis 1635 de s’attacher à la sauvegarde d’un héritage national, tout en restant, en prise avec la réalité.

Quelle est votre motivation essentielle ?

"D’abord, à mon âge, survivre ! Survivre physiquement, moralement et intellectuellement à peu près en forme. Mais au delà de cela, je me trouve être l’un des défenseurs d’une forme de capital historique, intellectuel, moral et éthique français, que j’essaie, à travers mon métier d’éditeur et d’historien, de maintenir dans un monde en perdition. Honnêtement, j’ai le sentiment d’être un dinosaure ou le dernier des mohicans !"

Cependant, Pierre Nora garde neuve sa capacité d’enthousiasme : par exemple, dans l’une de ses dernières rencontres éditoriales, il cite le cas de ce Birman de vingt ans qui raconte dans son Odyssée birmane, comment il est né dans les tribus rebelles, a connu toutes sortes d’horreurs, et finalement a rencontré un professeur anglais qui lui a permis une vraie ascension sociale. Par goût pour l’écriture, la critique et la transmission du savoir des croyances dans son pays, il est lui-même devenu professeur de littérature.

L’histoire d’un homme qui passe d’un monde où tout vous est donné de l’extérieur, de la tribu, des croyances, des autorités, à un monde où l’on pense par soi-même.

Consulter la fiche de Pierre Nora sur le site http://www.academie-francaise.fr/immortels/index.html

A écouter aussi :
- Pierre Nora : Liberté pour l’histoire
- Discours sur la vertu par Pierre Nora






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