L’Essentiel avec... Claude Allègre, de l’Académie des sciences

La science est le défi du XXI ème siècle, entretien avec Claude Allègre par Jacques Paugam
Claude Allègre répond aux sept questions "essentielles" que lui pose Jacques Paugam pour évoquer son parcours, son milieu d’activité, son regard sur le monde, ses motivations et son combat contre la peur... Un entretien en profondeur mais aussi d’actualité puisqu’il vient de publier un nouvel ouvrage La science est le défi du XXI ème siècle.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : HAB556
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Date de mise en ligne : 13 décembre 2009

Claude Allègre, membre de l’Académie des sciences dans la section des sciences de l’univers, depuis novembre 1995, et qui fut Ministre de l’Education nationale (1997-2000), n’a jamais hésité à expliquer franchement ses points de vue. Dans cet entretien, non seulement il répond aux sept questions "essentielles" que lui pose Jacques Paugam, -questions récurrentes qu’il pose à tous ses invités- mais il se livre à une véritable exploration de notre siècle avant d’aborder ce qu’il est convenu d’appeler "les grands problèmes" auxquels notre futur sera confronté.

L’innovation, clé de tout changement

Claude Allègre s’exprime sur l’idée essentielle de ce livre : la science fait avancer le monde, idée connue mais qu’il faut sans cesse rappeler (la découverte du transistor = l’essor informatique et spatial). La science fait changer le monde (référence à l’historien Arnold Toynbee) et pas seulement sur le plan technologique mais aussi philosophique (découverte de l’ADN par exemple, "qui établit de manière absolue la théorie de l’évolution, dit-il, idée totalement nouvelle, personne n’avait jamais pensé à toucher le vivant"). Les hommes politiques courrent derrière la science sans jamais vraiment la comprendre. Ce livre n’est ni optimiste ni pessimiste. L’avenir dépend de nous. "Les plus énormes problèmes sont, pour moi, les interactions entre l’informatique et le cerveau" mais il y a aussi des problèmes considérables sur la reproduction, l’allongement de la durée de la vie, sur la gestion de la planète, et par conséquent, des questions essentielles pour l’avenir de l’humanité. Ce que l’on voit aujourd’hui avec les problèmes des changements climatiques, largement exagérés, selon lui, mais qui, néanmoins, montrent ce souci planétaire qui apparait désormais. Et c’est la science qui le génère. "Je voulais éviter de jouer les gourous, dire il va se passer ceci ou cela. L’incertitude est là. Mais les progrès sont extraordinaires. On est encore dans un stade relativement primitif de la science... " Et notre invité d’expliquer la dimension métaphysique de l’inquiétude ou de l’opposition par rapport à la science : se prendre pour Dieu quand on touche au vivant... Qui a le droit de toucher à la vie ?

Qui a peur des antennes relais ?
Qui a peur des antennes relais ?

Une tendance à refuser le progrès

Période formidable donc, mais qui fait peur. Parce que la science ne concerne plus seulement la physique mais tout l’équilibre de la planète, d’où la naissance d’un sentiment anti-science caractérisé par les écologistes militants qui sont pour un "retour aux cavernes", contre les OGM, le nucléaire, les téléphones mobiles, les nanotechnologies etc... donc arrêt du progrès et de la civilisation.

1ère question : les moments essentiels de votre carrière

- "Je préfèrerais parler de deux "pierres blanches" qui ont marqué ma vie :
- quand j’étais en classes préparatoires, la lecture d’un livre d’un journaliste, Albert Ducrocq, "la science à la conquête du passé", très en avance sur son temps. Il m’a orienté vers les géosciences. Important pour ma vocation.
- quand j’ai obtenu le Prix Crafoord, sorte de Prix Nobel dans notre discipline, qui a changé mon regard et celui des autres sur moi. Bouleversement énorme dans ma vie. Le reste ? la science est une longue patience..."

Mais pas d’avoir été ministre de l’Education nationale ?
- "Non, j’ai été content et fier parce que je suis d’une famille d’enseignants. C’était important mais la politique n’a jamais été ma détermination première. A preuve : je suis le seul scientifique qui ayant été ministre est retourné dans son laboratoire... j’aurais pu être député, sénateur, cela ne m’intéressait pas même si j’ai été six mois parlementaire européen mais sans quitter mon laboratoire. Si j’avais quitté la science, je n’aurai pas pu y revenir, c’est comme un pianiste avec ses gammes, il faut en faire tous les jours ! Je ferai de la science jusqu’à mon dernier jour !"

- "Je suis d’une famille républicaine et j’ai été éduqué dans l’idée que tout citoyen doit se préoccuper de son pays. Donc tout le monde doit faire de la politique pendant un temps et avec un métier. La politique n’est pas un métier. Je suis à la fois très intéressé mais ce n’est pas ma priorité."

2ème question : dans votre propre activité, qu’est-ce qui est essentiel à vos yeux ?

- "Actuellement, en dehors de mon activité scientifique, de lutter contre ces mouvements écologistes rétrogrades qui risquent de mettre l’Occident dans une situation de sous-developpement alors que l’Asie se développe à toute vitesse. Je combats non pas les thèses de l’écologie mais les problèmes, et ceux-ci, il faut chercher à les résoudre, non pas revenir en arrière, non pas arrêter le progrès, non pas aller vers une décroissance (une horreur philosophique et sociale). Mon essentiel est donc de développer une écologie positive. J’ai été de ceux qui, il y a 20 ans, ont inventé le mot "croissance verte". L’un des plus grands problèmes, c’est la croissance démographique sur la planète. C’est un devoir pour les scientifiques de se pencher sur ces questions. J’ai fait un gros effort dans ma vie pour tenter de vulgariser la science, pour que tout le monde puisse en comprendre l’essence, les grands traits (Claude Allègre est l’auteur de 30 ouvrages). Je suis en train de rédiger un troisième volume de "Un peu de science pour tout le monde"... C’est un sentiment partagé aujourd’hui par de nombreux scientifiques"

L’une de ses activités scientifques actuelles ?

Il travaille sur le carbone et sa séquestration de manière à l’enfouir... L’atmosphère terrestre, explique-t-il, était dans le passé à 80 % du gaz carbonique (comme celle de Vénus). Il n’en reste que 380ppm (parties par millions), l’atmosphère actuelle a une teneur de 003%... Il a donc disparu mais comment et où ? Réponse de notre académicien géologue : Il est dans les calcaires (craies et bassins calcaires). Comment piéger le gaz carbonique pour fabriquer des calcaires et ainsi le stocker ? Etudier la formation de ces carbonates anciens et l’évolution de l’atmosphère. "C’est une idée que me tient à coeur : recherche fondamentale et recherche appliquée ne font qu’un".

Une falaise calcaire
Une falaise calcaire
concrétions calcaires
concrétions calcaires

3ème question : aujourd’hui, dans votre domaine général d’activité, qu’est-ce qui est à vos yeux l’essentiel ?

- "Contribuer en tant que scientifique citoyen à la prise de conscience que les problèmes qui se posent peuvent être résolus par la science. Donc l’éducation de la population est le point essentiel. Il y a un fossé entre la population et la science. On utilise la science mais on ne sait pas comment ça fonctionne (exemple les antennes relais ou les téléphones mobiles) et donc on panique !"

Et Claude Allègre poursuit son explication en rappelant combien, à l’Education nationale, sa plus grande difficulté a été de réformer le contenu de l’enseignement.

La communauté scientifique est-elle divisée ?

- "Non, mais elle l’est sur le climat. Parce que certains groupes d’experts ont pris l’habitude d’agir en lobbyistes pour réclamer d’énormes crédits. Il n’y a pas d’autres motivations. Et cela dans l’espace, le climat, et même la santé. Je suis très sévère sur le plan moral -pas scientifique- parce qu’ils surfent sur la peur".

La peur. Claude Allègre la dénonce. Elle sévit dans presque tous les domaines : "elle vient d’un manque d’éducation scientifique" affirme-t-il.

Claude Allègre s’explique aussi sur ses prises de position, souvent minoritaires et à contre-courant. L’opinion des autres lui importe peu, dit-il, par contre leurs arguments sont importants. Et c’est dans cet état d’esprit qu’il critique les climatologues traditionnels : parce que leurs arguments sont scientifiquement faibles.

Rappelons qu’Arago ne croyait pas au train, personne en Europe ne voulait de l’électricité, on a même voulu limiter les permières voitures à la vitesse du cheval : ces quelques exemples suffisent à démontrer que les scientifiques peuvent être à tort affirmatifs...

La difficulté essentielle des sciences de la terre ? Claude Allègre fournit ici des explications relatives aux différentes échelles de temps : "la cause d’un phénomène peut être d’une échelle de temps complètement différente de celle du phénomène ; la cause n’est pas forcément dans l’échelle de temps de la réponse".

4ème question : Sur l’évolution du monde et de notre société, qu’est-ce qui vous parait essentiel à dire ou à faire ?

- "La lutte contre la peur. Pour moi, c’est le point essentiel. Exemple, la grande idée à la mode était de se débarrasser des déchets nucléaires en les enfouissant très profond. Je suis à l’origine, pour la France, de l’abandon de ce projet, parce que le risque était considérable. L’enfouissement profond est un choix mauvais, dicté par la peur. Le danger est réel mais il faut l’assumer, prendre des précautions et les surveiller. Tandis que l’enfouissement à faible profondeur est réversible. Chaque progrès génére des dangers. Mais la seule bonne attitude est d’affronter ces dangers. La propagation de la peur est une calamité. Et dans la société mondialisée, ne pas avancer c’est reculer. La conjonction des écologistes et des intégrismes religieux est un réel défi".

Et notre invité de donner ici quelques points de vue sur les religions qui peuvent évoluer et d’autres qui ne le peuvent pas. La science leur pose des questions considérables et les religions ne pourront survivre qu’en évoluant.

5ème question : pour vous quelle est la plus grande hypocrisie de notre temps ?

- "De prétendre que les pays développés aident les pays sous-développés. Le monde continue à être basé sur des déséquilibres terribles. Faire croire qu’il y a une fraternité mondiale... Il ne faut pas être naïf. "

6ème question : quel est l’événement ou la tendance de ces dernières années qui vous laisse le plus d’espoir ?

- "Les progrès dans la guérison des maladies génétiques ou d’autres maladies neurologiques. Il y a beaucoup d’espoir de ce côté-là".

7ème question : quelle est aujourd’hui votre motivation essentielle ?

- "Continuer à faire de la science, à apprendre, à découvrir de temps en temps, et à lutter contre l’irrationnel, la peur. Elle revient toujours mais de la position où je suis et à mon âge, c’est d’essayer de contribuer à laisser à mes enfants et petits-enfants un monde aussi optimiste que celui laissé par nos parents. Je crois que c’est possible. C’est là ma grande différence avec les écologistes : tous nos problèmes sont de formidables occasions d’innovation. On va aborder un monde extraordinairement intéressant et j’ai confiance dans la capacité de l’homme à imaginer et à se mobiliser."

A l’entendre, même le réchauffement climatique, on peut lui trouver de nombreux avantages...

La science ? le grand amour de sa vie ? l’auteur du Dictionnaire amoureux de la science en convient, persiste et signe !

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- Comment capturer le CO2 émis dans l’atmosphère, par Claude Allègre (1/3)
- La science et la vie, de Claude Allègre, de l’Académie des sciences
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Repères biographiques sur le site de l’Académie des sciences