Le prix Edmond Fréville-Pierre Messmer 2009 à Michel Goya

Interview du lauréat pour son livre sur les armées en Irak par Michel Forget
Avec Michel FORGET
Correspondant

Le Général Michel Forget, correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques et président du jury du prix Edmond-Fréville-Pierre Messmer a interviewé le colonel Michel Goya, lauréat 2009, pour son livre paru aux éditions Economica intitulé : Irak - Les armées du chaos. Son analyse permet de mieux appréhender bien des éléments qui pèsent lourd dans la situation en Irak.

Le prix.....

Officier des troupes de marine, le colonel Michel Goya est breveté du Collège Interarmées de Défense et docteur en histoire. Il a participé à plusieurs opérations extérieures en Afrique et dans les Balkans. Il est affecté aujourd'hui à l'Institut de Recherche Stratégique de l'Ecole Militaire où il assume les fonctions de directeur des recherches dans le domaine des nouveaux conflits.

Son livre présente une analyse très complète des crises sévères et inattendues auxquelles les armées de la coalition on dû faire face au lendemain de la prise de Bagdad en avril 2003. Il met en évidence les lourdes erreurs initiales commises par les Américains mais aussi la façon dont ces derniers ont dû adapter leur doctrine, leurs tactiques, leurs moyens à la réalité de situations complexes, différentes d'une région à l'autre et d'une année à l'autre, pour finalement réussir à la fin de l'année 2008 à établir un plan de retrait de leurs forces et laisser la place à un gouvernement irakien disposant de sa propre armée et de ses propres services de sécurité... Une construction encore instable dont l'avenir parait fort incertain.

L'interview permet au Colonel Goya de préciser son analyse sur quelques points essentiels. Ainsi, il confirme le jugement très négatif porté dans son livre sur la décision américaine de démobiliser massivement l'armée irakienne. Celle-ci était en effet jusqu'ici la clé de voûte d'un Etat composé d'une mosaïque très fragile de tribus, de religions et de peuples le plus souvent opposés. La mesure prise a eu pour conséquence de jeter à la rue des milliers d'hommes devenus des recrues toutes trouvées pour les mouvements insurrectionnels. Sans elle, le chaos aurait pu être évité ou tout au moins aurait-il eu moins d'ampleur.

Le fait également d'avoir installé dans un premier temps à Bagdad une autorité civile - Paul Bremer - et non une direction politico-militaire peut surprendre le lecteur. Le colonel Goya explique cette anomalie en nous rappelant qu'elle s'inscrit dans la logique américaine où après la phase de "guerre" doit succéder une phase purement politique...

S'agissant de la coalition présente en Irak, le colonel Goya en souligne le déséquilibre - en faveur des américains. Sur les quelques 160.000 hommes que comptait la coalition au début, 130.000 appartenaient, en effet à l'US Army, les 26.000 autres relevant de 41 pays différents, déployés au sud, dans la zone chiite. De ceux-là, le contingent britannique (8.000 hommes), installé dans le secteur de Bassorah était le plus important et son professionnalisme le plus affirmé. Si, malgré cela, la situation s'est retournée en 2004 avec la révolte chiite entraînant la mise à l'écart progressive des Britanniques dans les opérations, ce qui parait étonnant, ce fut sous la pression de l'une des deux communautés chiites, la plus agressive, celle dite de "l'armée du Mahdi", issue d'un mouvement populiste incarné depuis plusieurs décennies par des ayatollahs inspirés par l'Iran.

L'auteur confirme également les capacités d'adaptation dont l'armée US a fait preuve au cours des six années qui ont suivi son entrée à Bagdad. En particulier, au fur et à mesure des relèves annuelles, les unités arrivant des Etats-Unis se sont révélées de mieux en mieux instruites et préparées aux formes d'action spécifiques des guerres contre-insurrectionnelles. Interrogé sur les effets bénéfiques du "surge" - sursaut - décidé par le président Bush en Janvier 2007 et marqué par l'envoi de 30.000 hommes supplémentaires, alors que les américains souhaitaient en majorité un retrait pur et simple d'Irak, le colonel Goya estime que cette mesure a permis aux Américains d'assainir Bagdad, de se rapprocher des sunnites, de conclure une trêve avec les chiites et d'élaborer un an plus tard le plan de retrait des forces US (en cours).

Enfin, sur le plan des moyens, il rappelle l'importance accordée par les américains à l'externalisation (160.000 hommes dont la moitié d'Irakiens engagés dans des sociétés militaires privées !) et souligne les efforts entrepris pour gagner la "bataille de la route", à savoir la lutte contre les mines, bataille technologique... coûteuse.

L'entretien se termine par un parallèle entre les évènements d'Irak et ceux qui se déroulent actuellement en Afghanistan tandis que l'auteur confirme que s'il devait la réécrire aujourd'hui, sa conclusion sur l'Irak serait aussi pessimiste que celle figurant dans son livre.

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