Eric-Emmanuel Schmitt : A vingt-ans j’étais désabusé, à quarante-neuf ans je suis émerveillé »

Deuxième émission d’une série de quatre proposée par Virginia Crespeau
L’auteur d’Oscar et La dame rose, Eric-Emmanuel Schmitt est bien aimé des Français, à preuve, le sondage du magazine Lire. A la question « les livres qui ont changé leur vie », ils ont répondu : Oscar et La dame rose fait exceptionnel pour un auteur vivant- qui ainsi se trouve cité avec La Bible, Les trois Mousquetaires et Le Petit Prince.


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Émission proposée par : Virginia Crespeau
Référence : par538
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Date de mise en ligne : 8 novembre 2009

Canal Académie reçoit aujourd’hui l’un des auteurs francophones les plus lus et les plus représentés dans le monde, ses romans atteignent des tirages vertigineux (entre 200 000 exemplaires - pour L’évangile selon Pilate - et 400 000 exemplaires vendus - pour Oscar et La dame rose on l’étudie dans les lycées, il se publie de fort érudites exégèses de son œuvre et une étude américaine de Publishing Trends le place sur la liste des quinze écrivains les plus lus dans le monde - il est le seul auteur français cité.

Affiche du film Oscar et la Dame Rose © D.R
Affiche du film Oscar et la Dame Rose © D.R

Le public ne s’y trompe pas : aujourd’hui les pièces d’Eric-Emmanuel Schmitt sont jouées dans le monde entier ; son œuvre est traduite dans une vingtaine de langues dont le néerlandais, le suédois, le chinois, le russe, le japonais…

Bien qu’il se tienne à l’écart du monde littéraire et politique, les prix le couronnent : En 2004 le Grand Prix du Public à Leipzig, le Deutscher Bücherpreis pour son récit Monsieur Ibrahim et Les fleurs du Coran. A Berlin le prestigieux prix Die Quadriga « pour son humanité et la sagesse dont son humour réussit à nourrir les hommes ». En 2000, l’Académie Française lui décerna le Grand Prix du Théâtre pour l’ensemble de son œuvre.

Du rôle de l’écrivain...

La couverture de la pièce de théâtre à succès <i>Le visiteur</i> d'Eric-Emmanuel Schmitt
La couverture de la pièce de théâtre à succès Le visiteur d’Eric-Emmanuel Schmitt

Eric-Emmanuel Schmitt confie à Canal Académie : « Je suis devenu un scribe par qui passent des histoires et des réflexions. Je crois que l’écrivain n’est pas créateur, il est scribe, il est au service de…, il est la plume des autres, il est là pour mettre en mots ce que les autres n’ont pas le temps de mettre en mots, l’écrivain est simplement un intermédiaire entre une histoire et un public. J’ai vraiment l’impression d’écrire sous la dictée de mes personnages ; d’ailleurs je sais qu’un roman va être réussi lorsque j’ai l’impression de subir une nécessité, c’est-à-dire que cela m’est imposé par une partie en moi où habite les personnages, où habite l’histoire et de n’être qu’au service ; ce sont les artistes peintres qui disent cela très bien « l’œuvre commande ». Pour moi, « le sujet commande » J’obéis. Je suis serviteur plus que créateur. Ecrire est une bénédiction de la vie ; mais avant tout, la bénédiction de la vie est de trouver sa place, c’est que je souhaite à chacun d’entre nous ; moi j’ai hésité, j’ai bringuebalé, j’ai parfois craint que l’on me refuse cette place, je me bats parfois pour la garder, comme tout homme ; mais je crois savoir, en tout cas aujourd’hui à 49 ans que ma place est là, je suis légitime en tant que raconteur d’histoires que ce soit sous forme de contes, de romans, de nouvelles ou de pièces de théâtre, voire éventuellement de films ; moi ce qui me rend heureux c’est d’avoir trouvé ma fonction par rapport aux autres et de leur faire plaisir, de les intéresser, parfois même de créer du désir chez l’autre ; quand mes livres sont attendus, je suis très heureux ; souvent mes lecteurs me disent « surtout, continuez » : c’est trop joli, cela me bouleverse, mais je ne veux que ça, continuer… On doit trouver sa place au milieu des hommes.

Merci et non plus bravo !

Mes lecteurs ne me disent plus bravo mais merci… J’ai mis du temps à comprendre l’ampleur du compliment, j’étais un peu choqué que l’on me dise merci et pas bravo…

Au début, on me disait bravo, parce que j’écrivais encore avec la volonté d’être applaudi, j’écrivais encore en montrant « regardez, comme j’écris bien… » ce que j’ai progressivement abandonné pour m’effacer complètement derrière l’histoire que je racontais et les personnages, donc on a cessé de me dire bravo puisqu’il n’y a pas de pause d’écrivain et on a commencé à me dire merci, et là je me suis rendu compte que c’était beaucoup plus important parce que les gens me disent « Vos livres me font du bien, vos livres devraient être remboursés par la sécurité sociale ! » Une dame de soixante-dix ans m’a dit une fois : « Oh ! Moi de toute façon, quand j’ai un coup de blues, eh bien je me « schmitte » et elle m’a fait un geste comme si elle injectait quelque chose dans son bras, « je me schmitte et je schmitte d’ailleurs toutes mes copines…, on est toutes schmittées à fond ! » C’était son remontant, son médicament, sa recette de bonne humeur, son extase… Et je me suis rendu compte que c’était un compliment merveilleux parce que cela voulait dire que mes livres avaient une fonction, celle de leur faire du bien.

Lucide et heureux

Extrait de la bande-annonce du film Oscar et la Dame Rose © D.R
Extrait de la bande-annonce du film Oscar et la Dame Rose © D.R

C’est d’autant plus troublant que parfois mes livres ont des sujets dérangeants : la mort d’un enfant, Hitler, des adolescents déconstruits qui cherchent à se constuire ; j’évoque très, très facilement la maladie, la mort, le désarroi, l’angoisse et malgré tout, on me dit : « vos livres me font du bien ». Alors bien sûr, c’est en accord avec ma philosophie, c’est-à-dire : j’aime passionnément la vie, et j’ai envie de reprendre la devise de Sarah Bernhardt : « quand même ». On ne sort pas vainqueur de la vie, on perd toujours… Mais quand même… Toutes les dimensions de la vie, y compris les dimensions douloureuses, dramatiques, cet amour profond de la vie telle qu’elle est, lucidement parce que je ne me leurre pas, je ne crois pas que la vie soit autre que ce qu’elle est, j’essaie de voir ce qu’elle a de beau. Mon optimisme est le jus de cette lucidité ; mon optimisme est du au fait que j’ai pu traverser comme n’importe quel homme des épreuves, des douleurs, des chagrins, des manques, des absences, des abandons, et que de tout cela j’ai tiré un amour fortifié de la vie ; je crois que c’est ce que ressentent les lecteurs et que c’est sur cet essentiel qu’ils me remercient parce qu’il nous lie.

Désir d’humain

Il y a des choses qui n’existent que parce qu’on les fait vivre. L’humanité n’est pas une donnée, c’est un projet de l’homme pour l’homme, c’est un rêve que l’homme fait pour l’homme, certains vont dire Dieu aussi ; alors peut-être que Dieu est ce qu’il y a de plus humain dans l’humain ; c’est comme l’amour, ça n’existe pas si on ne le fait pas exister… Je suis un homme soucieux de l’humain et je suis lu par des hommes désireux de l’humain.

De l’émerveillement

Eric-Emmanuel Schmitt © D.R
Eric-Emmanuel Schmitt © D.R

A vingt ans, je croyais que j’avais tout compris, que le monde était simple, je pensais aussi que les êtres étaient très ennuyeux, parce que je pensais avoir fait le tour de tout ; à vingt ans, j’étais définitif, exhaustif. Mais plus j’avançais en maturité, plus j’ai découvert la complexité des êtres, la complexité de la vie, les profondeurs sous les apparences, en méditant cette phrase de Nietzsche « Le jour est plus profond que le jour ne l’imagine ».

A vingt ans j’étais désabusé, à quarante-neuf ans je suis émerveillé. Le monde n’a pas changé, c’est moi qui ai changé ma perception du monde, j’ai découvert l’infinie complexité et l’infinie richesse de la vie, j’essaie de transmettre cela dans mes livres car la vie est pauvre quand on croit savoir ce qu’elle est ; d’ailleurs tous mes héros au théâtre sont des gens qui sont d’abord enfermés dans des certitudes et puis tout à coup la porte s’ouvre et ces certitudes vont valser parce qu’arrive l’élément étranger qui va mettre toutes les cartes à bas. C’est dire qu’on est mort quand on croit savoir, quand on pense qu’on sait, quand on a fait le tour des choses, de la vie, des êtres, de l’amour, de la culture, de la philosophie… On redevient vivant quand tout d’un coup on est submergé par la complexité et la richesse du monde, par les contradictions et par l’ouverture… »

Au cours de cette émission seront diffusés des extraits des pièces de théâtre « L’Hôtel des Deux Mondes » et « L’Evangile selon Pilate » provenant de captations intégrales de ces pièces superbement réalisées par la COPAT : Coopérative de Production Audiovisuelle Théâtrale.

Le sondage du magazine Lire date de 2004. Toutes les œuvres d’Eric-Emmanuel Schmitt sont publiées chez Albin Michel

Ecoutez également :
- Eric-Emmanuel Schmitt : « Il faut vivre chaque jour comme si c’était la première fois »
- Eric-Emmanuel Schmitt : Je veux garder l’esprit d’enfance avec une âme d’adulte
- Eric-Emmanuel Schmitt : « J’ai besoin de croire à la liberté »

En savoir plus :
- Eric-Emmanuel Schmitt
- Les extraits des pièces de théâtre proviennent de captations réalisées par la Coopérative de production audiovisuelle théâtrale (COPAT).






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