La mutation profonde des cérémonies mortuaires

Les nouveaux rites funéraires, avec Christian Biot, fondateur de l’association L’autre rive
Les bouleversements sont nombreux autour de la mort, des enterrements et des cérémonies mortuaires et les questions fondamentales sont à nouveau posées : Pourquoi faire une cérémonie autour du mort, comment adapter l’offre d’enterrement dans une société moins religieuse qu’autrefois ? Que penser des rites autour de la mort et quelles sont les nouvelles ritualités mortuaires ? Témoignage et réflexion dans cet entretien entre Christian Biot, fondateur de l’association L’autre rive et Damien Le Guay, philosophe.


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Émission proposée par : Damien Le Guay
Référence : PAG671
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Date de mise en ligne : 22 novembre 2009

Depuis cinquante ans nous avons quitté une « mort traditionnelle », qui a prévalu pendant au moins mille ans, avec une organisation religieuse et des « pompes funèbres » pour une « nouvelle mort », moins cérémonieuse, moins religieuse, plus discrète. Quelles sont les indices de ces changements ?

Cimetière du Père Lachaise
Cimetière du Père Lachaise

- La montée de la crémation qui, maintenant, concerne, 1/3 des cérémonies funéraires en France.
- Une déconstruction du religieux traditionnel, les fameuses « funérailles d’antan » dont parlait Georges Brassens.
- La disparition des « pompes » entourant les funérailles – les tentures noires, les cérémonies qui suspendaient, durant un temps, le temps social, les périodes de deuil.

Mais, malgré cela, il faut considérer que :
- Les Français sont soucieux de cérémonies et de rites funéraires
- Que 80 % des cérémonies funéraires ont, peu ou prou, une tonalité religieuse.
- Les rites s’adaptent, se modifient, deviennent plus « personnels »

Nous sommes donc face à une mutation profonde qui nous oblige à repenser « l’ardente obligation » des rites funéraires.

C’est la raison pour laquelle, il nous a semblé nécessaire d’interroger Christian Biot, fondateur de L’autre rive, association catholique visant à adapter l’offre d’enterrement aux nouveaux besoins des familles. Il est soucieux que s’opère une réappropriation des funérailles par la société pour lui donner une dimension collective.

Portait de Christian Biot

Christian Biot cite volontiers Brassens : « On ne doit pas garder le mort pour soi » . Et voilà résumé en une phrase le sens de son action au sein de l’association L’autre Rive.

Christian Biot, 70 ans, est prêtre dans une paroisse lyonnaise. Dans les années 1970, sa rencontre avec l’anthropologue Louis Vincent-Thomas, célèbre pour ses travaux sur la mort, a été décisive : « J’ai été convaincu par l’attention qu’il portait aux rites funéraires et à leur signification, par sa définition des rites de mort pour la paix des vivants.

Christian Biot
Christian Biot

Il considérait que la création de rites autour de la mort permettait à la société de "digérer", de métaboliser cette mort. »

En 1990, à la demande de Jacques Faivre, alors évêque auxiliaire de Lyon, Christian Biot constitue un groupe de chrétiens afin de proposer des funérailles religieuses dans les centres funéraires (cimetière, maison funéraire, exceptionnellement maisons de retraite). Déjà à l’époque, la démarche intéresse les familles dépourvues d’église de référence, souvent pour des raisons de dispersion géographique. Aujourd’hui, la célébration des funérailles proposée par L’autre Rive s’adresse pour moitié à des familles qui ne souhaitent pas de cérémonie religieuse, mais qui veulent « observer un temps d’arrêt dans un lieu où prendre acte de la mort d’un proche, de la place qu’il a tenu et qu’il peut encore tenir dans l’histoire d’une communauté. »

La mort, c’est l’affaire des vivants

"Il est essentiel que la société se réapproprie les funérailles", déclare Christian Biot. La mort, c’est l’affaire des vivants et les funérailles en sont la manifestation la plus immédiate. Il faut rendre à la célébration sa dimension sociale, collective, qui déborde largement le cercle familial. Le plus grand danger, c’est la privatisation de la mort, l’enterrement dans la stricte intimité. La société doit pouvoir enregistrer la mort de l’un de ses membres et l’intégrer dans son histoire. Et le père Biot de citer le cas de cette femme médecin, furieuse et frustrée d’apprendre le décès de son chef de service et son enterrement trois semaines après les faits : « Elle jugeait scandaleux le fait que les proches ne lui aient pas donné l’occasion d’exprimer son admiration, sa reconnaissance à cet homme, de témoigner de ce qu’il lui avait apporté, de ce qu’il était. » Lorsqu’il célèbre des funérailles au sein de l’association L’autre Rive, Christian Biot intervient, au même titre que la vingtaine de bénévoles, en qualité de chrétien et non de prêtre. Les proches du défunt s’attendent à rencontrer quelqu’un qui les écoute et les guide dans l’élaboration de la célébration. Indépendamment du fait que le nombre de prêtres diminue, je considère que les funérailles relèvent de l’ensemble de la communauté des chrétiens et pas seulement des clercs. Même si le plus souvent notre célébration ressemble à ce qui se passe dans une église, il n’y a jamais de messe. Mais, dès lors que c’est une cérémonie religieuse, les gens souvent ne font pas la différence. Pour ma part, j’essaie de rappeler que la célébration chrétienne des funérailles, qu’il y ait messe ou pas, fait référence au Christ vivant. En cela, c’est une célébration pascale, qui peut fort bien être réalisée par des laïcs".

Un rituel chargé de sens

Concrètement, chaque situation est singulière. Les familles s’adressent à L’autre Rive sur les conseils des entreprises de pompes funèbres. Une permanence téléphonique est assurée tous les matins par un bénévole qui oriente les demandes vers les autres membres de l’association. Ceux-ci élaborent, lors d’un entretien avec la famille, le programme de la célébration qui comporte généralement quatre temps forts : l’accueil des participants avec l’évocation du défunt, la lecture de textes référents pour les gens présents, un moment de recueillement ou de prière, un geste autour du corps. Nous essayons d’initier des gestes qui ont du sens pour les proches : déposer des dessins d’enfants sur le cercueil, des luminions. Les gens innovent peu ; il faut dire qu’on a peu de temps, tout est réglé en trois jours. A l’occasion des funérailles d’une jeune femme qui avait trouvé la mort dans des conditions tragiques, les gens posaient une fleur sur le cercueil et sa sœur leur donnait un luminion, symbolisant l’échange : je lui apporte quelque chose, je reçois d’elle autre chose. Chacun pouvait élaborer du sens autour de ce geste.

« Selon ce qu’il perçoit de l ’état d’esprit de ses interlocuteurs, Christian Biot module les références à la foi chrétienne. » On peut même aboutir à une certaine distance par rapport au rite religieux de l’église. Toutefois, entre la première rencontre et le moment de la célébration, j’observe souvent une évolution vers le religieux. L’autre Rive est une alternative pour des gens non pratiquants qui ont cependant besoin du rite, de ce passage des funérailles « religieuses » vers le deuil.

« Avec quelque 120 célébrations par mois, les vingt bénévoles de l’association parviennent encore à honorer toutes les demandes. Presque tous sont retraités et investissent beaucoup dans ces heures d’attention et de partage avec les familles endeuillées. Toute proportion gardée, notre intervention est comparable à celle des soignants, notamment sur le plan affectif. Nous assistons souvent à des divisions au sein des familles : nous préparons la célébration avec une personne puis d’autres interviennent en disant : ce n’est ce qu’il fallait faire. Notre parent n’était pas comme ça. Et puis, sur le plan personnel, ce n’est pas facile de vivre les funérailles. Même si la relation est très brève, la rencontre avec une famille peut réveiller en nous des choses que l’on croyait bien gérées… »

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