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L’opposition des deux fondateurs de la psychiatrie moderne : Philippe Pinel et Jean-Marc Gaspard Itard

Avec Thierry Gineste, psychiatre
Thierry Gineste rapproche les personnalités opposées de Philippe Pinel et Jean Itard, fondateurs de la psychiatrie moderne, de manière originale : l’inventaire des tableaux et des gravures qui décoraient leurs maisons respectives. Itard et Pinel, qui ne s’accordaient pas sur la thérapie de l’enfant sauvage, possédaient de bien curieuses œuvres accrochées à des places de choix...


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Référence : ecl598
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/ecl598.mp3
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Date de mise en ligne : 15 novembre 2009


Philippe Pinel et Jean-Marc Gaspard Itard sont les deux fondateurs de la psychiatrie moderne en France, même si leurs conceptions même de la psychiatrie était opposée :
- Pinel retire les chaînes des malades mentaux et les intègre en grand nombre à l’hôpital (marchant ainsi sur les traces de Jean-Baptiste Pussin à l’hôpital Bicêtre).
- Itard à l’inverse est à l’origine de la première psychothérapie avec l’Enfant sauvage (une prise en charge individuelle).

La première partie de cette émission est consacrée à la carrière de ces deux personnages de l’histoire de la médecine.
Les deux autres parties évoquent les nombreux tableaux présents au domicile de Pinel et Itard, tableaux référencés par Thierry Gineste dans Le lion de Florence : Sur l’imaginaire des fondateurs de la psychiatrie, Pinel (1745-1826) et Itard (1774-1838).

Jean Marc Gaspard Itard (1774-1838)
Jean Marc Gaspard Itard (1774-1838)

L’opposition Itard / Pinel

Après avoir échappé à la mort en 1793, Jean-Marc Gaspard Itard est incorporé à l’hôpital militaire. Il s’inscrit à l’école de médecine et assiste aux cours de Philippe Pinel.
En 1800, il se voit confier par l’abbé Picard l’enfant sauvage (Itard n’est pas officiellement encore médecin à cette époque. Il faut attendre 1803). Un an plus tard, Itard préconise dans le Mercure de France la prise en charge médico-philosophique de l’enfant sauvage, malgré l’opinion de Pinel pour qui il doit être « rangé parmi les enfants atteints d’idiotisme ».

Notre futur médecin enfonce le clou en publiant De l’éducation d’un homme sauvage ou des premiers développements physiques et moraux du jeune homme de l’Aveyron. Il impose une remise en question « des plus douces comme des plus consolantes illusions de la vie sociale ». On y devine les prémices de la psychothérapie.
Pourtant plein d’énergie dans la prise en charge de Victor, Itard finit par baisser les bras en 1805, année correspondant au décès de sa mère à laquelle il était très attachée.

Philippe Pinel (1745-1826)
Philippe Pinel (1745-1826)

Du côté de Philippe Pinel en charge de 5000 patientes à la Salpêtrière, le traitement « moral » est malheureusement plus un vœu philanthropique qu’une réalité thérapeutique hospitalière vivante.
En 1803, il est élu à l’Académie des sciences.
En 1809, Pinel transforme son Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale en une simple police institutionnelle : il doit organiser la vie au sein de cet hôpital avec un règlement intérieur, des ateliers, des fermes thérapeutiques...

C’est ainsi que la psychiatrie se construit entre deux pôles :
- Philippe Pinel et son Traité qui inclut la folie à l’intérieur de la médecine et installe les malades mentaux dans l’hôpital général
- Jean-Marc Gaspard Itard, auteur d’une prise en charge psychothérapique individuelle

Les tableaux de Jean-Marc Gaspard Itard

Thierry Gineste est parti à la recherche des tableaux inventoriés après le décès des deux médecins, car « aimer un tableau, c’est identifier un horizon de réalité intérieure inconnue, horizon de la réalité inconsciente » commente-t-il.

Chez Itard explique Thierry Gineste, « les tableaux et les gravures sont imprégnés par l’enfance, la sensorialité et la mort ». Les adolescents sont souvent représentés. La cécité est le second thème récurrent des tableaux et gravures d’Itard. « Ce thème renvoie au châtiment qu’Oedipe se fait lui-même : il se crève les yeux » relève Thierry Gineste. L’allusion à la mère d’Itard est à peine voilée.

Nicolas-André Monsiau, <i>Le Lion de Florence</i>, 1801
Nicolas-André Monsiau, Le Lion de Florence, 1801
© Musée du Louvre

Dans la salle à manger de son appartement de l’Institut des sourds-muets, deux gravures, répliques de tableaux, figurent en bonne place :
Le Lion de Florence
Pyrame et Thisbé

Dans le Lion de Florence, une mère voit son fils qui s’apprête à se faire dévorer par un lion échappé du zoo.

Dans Pyrame et Thisbé, le couple projette de se retrouver une nuit en dehors de la ville. Thisbé arrive la première, mais la vue d’une lionne à la gueule ensanglantée la fait fuir ; comme son voile lui échappe, il est déchiré par la lionne qui le souille de sang. Lorsqu’il arrive, Pyrame découvre le voile et les empreintes du fauve : croyant que Thisbé en a été victime, il se suicide.

Que viennent faire ces deux reproductions dans la salle à manger d’un pédopsychiatre ?
Lorsque l’on sait qu’Itard est le seul survivant d’une fratrie de cinq enfants, on imagine facilement le parallèle entre Le lion de Florence et son sentiment d’avoir échappé lui aussi à un destin tragique. On imagine le regard de la mère de Jean Marc Gaspard, penchée sur son berceau, à la fois heureuse d’avoir un enfant vivant tout en portant le deuil des quatre autres enfants. Itard a certainement gardé cette cicatrice indélébile d’une mère impardonnable et inconsolable.

Ces deux tableaux ne sont autre que des festins de lion ; deux tableaux dans une salle à manger, pour évoquer deux destins tragiques. Les lions ne sont pas sans rappeler l’emblème de l’évangéliste Saint-Marc, Itard étant très attaché à l’Italie.

Sont évoqués au cours de cette émission d’autres œuvres exposées jadis chez Jean Marc Gaspard Itard :Les bergers d’Arcadie, Le sommeil d’Endymion, Phèdre et Hippolyte, Les quatre âges...
Nous vous invitons à écouter les explications passionnantes et passionnées de Thierry Gineste.

Claude Gautherot, <i>Pyrame et Thisbé</i>
Claude Gautherot, Pyrame et Thisbé
© RMN / Georges Poncet

Les tableaux de Philippe Pinel

Dans le salon de l’appartement que Philippe Pinel occupe à la Salpêtrière, on découvre La maladie d’Antiochus. Le père Erasistrate découvre la cause de la maladie de son fils : il se meurt d’amour pour sa belle-mère. Le père donne son épouse et son royaume pour guérir son fils, signifiant ainsi la tyrannie de la toute puissance infantile. Philippe Pinel possède deux exemplaires de ce conflit œdipien dans le salon et la salle à manger. Le médecin qui découvre la cause de la maladie d’Antiochus s’appelle Philippe. On peut supposer ici une identification de Philippe Pinel.

Jacques-Louis David, <i>Erasistrate découvrant la cause de la maladie d’Antiochus</i>, 1774
Jacques-Louis David, Erasistrate découvrant la cause de la maladie d’Antiochus, 1774
© Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts

Dans son cabinet de travail, c’est une reproduction du tableau d’Eustache le Sueur, La maladie d’Alexandre, qui figure en bonne place. Philippe Pinel s’identifie certainement là aussi au Philippe médecin soignant Alexandre.
Mais comment ne pas s’interroger sur cette scène d’un médecin accusé d’être le meurtrier de son propre malade, accroché au mur du cabinet de travail de Pinel ?

Dans le bureau de sa maison de campagne à Torfou, Philippe Pinel ne possède pas moins de quatre reproductions d’Eustache le Sueur :
- Le songe de Saint Bruno
- La mort de Saint Bruno
- Saint Bruno enseigne la théologie
- Résurrection de Raymond Diocrès

Il semble que Philippe Pinel s’identifie à Saint Bruno, homme qui ne compte pas son énergie pour créer une nouvelle institution au XIe siècle, un exemple qu’il a voulu installer dans son propre bureau. L’histoire de l’oubli puis de la redécouverte de Bruno semble être une métaphore de la vie de Philippe Pinel.
N’oublions pas que Pinel enseigna la théologie, avant d’abandonner la prêtrise pour étudier les mathématiques et la médecine.

Eustache Le Sueur, <i>Saint Bruno enseigne la théologie dans les écoles de Reims</i>
Eustache Le Sueur, Saint Bruno enseigne la théologie dans les écoles de Reims
© RMN / Gérard Blot

Dans la chambre conjugale de cette même maison se trouve Les comédiens au tombeau de leur fils de Jean-Jacques Le Barbier. Philippe Pinel, ayant perdu deux fils pendant son séjour à Bicêtre, semble ici vouloir symboliser sa douleur et à la fois une admonestation : il faut faire des enfants. Le père est effondré mais la mère, avec un sein à l’air, verse son lait sur le tombeau, comme pour faire revenir les morts à la vie.

Le Barbier Jean Jacques François, <i>Un canadien et sa femme pleurant sur le tombeau de leur enfant</i>, 1781
Le Barbier Jean Jacques François, Un canadien et sa femme pleurant sur le tombeau de leur enfant, 1781
Huile sur toile, 87 x 63 cm © Catherine Lancien, Carole Loisel et Morgan Cavecin

D’autres œuvres sont évoquées au cours de cette émission, notamment les gravures d’Héloïse et Abélard d’Auguste Boucher-Desnoyers.

Thierry Gineste
Thierry Gineste

Thierry Gineste est psychiatre, membre fondateur de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse.

En savoir plus :

Philippe Pinel, membre de l’Académie des sciences

- Thierry Gineste, Le Lion de Florence : Sur l’imaginaire des fondateurs de la psychiatrie, Pinel (1745-1826) et Itard (1774-1838) , éditions Albin Michel, 2004
- Thierry Gineste, Victor de l’Aveyron : Dernier enfant sauvage, premier enfant fou, édition Hachette revue et augmentée, 2004
- Dora Weiner, Comprendre et soigner, Philippe Pinel, La médecine de l’esprit, édition Fayard, 1999






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