L’Europe et le mythe de l’Occident : entretien avec Georges Corm

Pour en finir avec "les fractures imaginaires"
Pourquoi et comment l’Occident, simple notion géographique, est-il devenu le principe organisateur de la vision du monde la plus courante ? Georges Corm répond par un livre sur les frontières de l’esprit qui minent les conflits réels et supposés du monde actuel pour contourner, détourner et réduire cet axiome. L’Europe et le mythe de l’Occident aborde donc à contre-courant, la fracture imaginaire entre Orient et Occident : construction d’une histoire, vue par un homme de culture partagé entre l’économie et l’histoire récente, la philosophie et la géopolitique.


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : HIST579
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Date de mise en ligne : 21 février 2010


Georges Corm, le 19 novembre 2010, à Canal Académie
Georges Corm, le 19 novembre 2010, à Canal Académie
© Canal Académie

L’Europe et le mythe de l’Occident, la construction d’une histoire , Edition La Découverte, publié en avril 2009 s’inscrit dans une réflexion amorcée dans deux de ses précédents ouvrages Orient et Occident, la fracture imaginaire publié en 2002, au lendemain du 11 septembre et La question religieuse au XXI e siècle, Géopolitique et crise de la modernité aux éditions La Découverte en 2006.

Comment et pourquoi ce mot d’Occident peut-il être à la fois, vecteur de sentiments d’altérité odieux et porteur d’espérances humanistes ?

Pour Georges Corm, il s’agit « d’un concept mythique, englobant et globalisant » qu’il vérifie dans l’étude à rebours de ce qu’il appelle les grandes stylisations historiques, que sont, le mythe des croisades, le récit épique et imaginaire de Guizot sur l’Europe, la construction hégelienne ou wébérienne, les équivoques du concept de civilisation. L’idée de sortie de la religion qu’auraient effectuée les cultures européennes et qui donnerait au continent son caractère exceptionnel, est une autre de ces stylisations historiques qu’analyse Georges Corm en s’appuyant aussi sur les historiens des idées. Que nous fait-il remarquer ? Étonnamment, les différents moments fondateurs choisis dans les divers discours sur l’Europe, confondue avec l’Occident, modèlent des représentations qui entrent en contradiction, les unes par rapport aux autres. Ces points de départ n’ont plus de véritables résonances dans les cultures de l’Europe d’aujourd’hui. Qui se soucie de l’enseignement approfondi du latin et du grec, par exemple ? Pourtant l’antiquité gréco-latine est bien souvent considérée comme le temps fort des origines de l’Europe. D’autres souhaiteront un ancrage plus religieux. L’héritage religieux est fragmenté. Le romantisme qui traverse l’Europe rompt avec la tradition philosophique des Lumières, idéalisant et magnifiant le rôle du christianisme dans l’histoire mythologisée du continent. L’ouvrage de Chateaubriand, Le Génie du Christianisme (1802) constitue un modèle du genre dans la construction de l’imaginaire occidental. L’historien François Guizot, nous rappelle Georges Corm, au XIX e, oublie la civilisation byzantine alors qu’il est tout à fait conscient de la difficulté à trouver une cohérence à l’unité de l’Europe, parlant de « diversité agitée mais féconde de l’Europe », de « ses orages et de ses souffrances ». Bizarrement encore, le silence sur les violences passées de l’histoire européenne, les guerres de religions, n’ont pas entamé la certitude d’une unité et d’une homogénéité de l’Occident.

l’auteur étudie dans cet ouvrage qu’elles ont été les nouvelles visions du monde aux origines de la modernité européenne : le mythe de la « double révolution » scientifique et capitaliste en Europe, une vision qui va connaître un rayonnement considérable hors d’Europe. « Le capitalisme européen, en effet, est un autre centre de cristallisation de la mythologie qui anime le discours occidentaliste. »

Qu’est-ce qui a donc donné aux Européens ce sentiment d’appartenance commune sur lequel s’est bâti le mythe d’une identité commune occidentale ? Est-ce l’Europe ou les Etats-Unis qui ont contribué le plus à sa formation ?

Avant d’étudier les grands déchirements, les guerres du XIX et du XX e siècle et les violences de l’Europe, l’auteur s’intéresse à cette Europe qui a existé en dépit de ses guerres innombrables, au-delà de ses divisions politiques. Georges Corm considère le langage musical, langage universel par excellence, comme le sommet oublié de cette face glorieuse de l’Europe.
De Mozart à Hitler, que s’est-il passé ?

Il voit dans l’œuvre de Goethe Faust, ce monument allemand de la culture de l’Europe, tous les dilemmes philosophiques qui vont déchirer l’Europe romantique du XIXe et du XXe siècle. « Pactiser avec le diable, transgresser la morale conventionnelle, parier sa vie, celle d’un peuple et d’une nation pour accéder à la domination suprême : c’est bien ce qui se passera dans l’Europe des révolutions, du terrorisme, des rêves messianiques fous et des projets de puissances universelle ». Georges Corm aborde le dégout de Thomas Mann et de Friedrich Nietzsche pour la civilisation occidentale, tout en voulant sauver l’Occident de lui-même, mais aussi Oswald Spengler puis la folie nazie et surtout le choc des différentes visions du monde en Europe. Il s’interroge sur la face sombre de l’Europe : les raisons du succès du nazisme, sur l’antisémitisme et la destruction des communautés juives d’Europe, utilisant le terme de judéocide et de génocide.

Que reste-il, après 1945 ?

Georges Corm livre dans cet ouvrage sa perception des discours "occidentalistes" de la deuxième moitié du XXe, sur l’univers mental de la Guerre froide, et le monde actuel. Le Moyen-Orient est, pour lui au cœur du nouveau choc des visions du monde. Une terminologie et une vision qu’il oppose « au choc des civilisations » de Samuel Hugtington.

Il conduit son lecteur à penser l’identité européenne plus en termes d’interactions, de l’Europe avec les autres peuples, qu’en termes d’héritages.


Georges Corm (né en 1940 à Alexandrie) est un économiste de profession et un historien. Ancien Ministre des Finances du Liban (1998/2000), il est actuellement consultant auprès d’organismes internationaux (PNUD, FAO, ESCWA, FNUE, Conseil de l’Europe) et auprès d’institutions financières. Il est aussi professeur d’université à Beyrouth depuis 2001, à l’Université Saint-Joseph (enseignement de maîtrise de sciences politiques sur la « gestion financière de l’Etat » et de DEA sur la « coopération économique internationale » ; membre de nombreux jury de doctorat en France et au Liban.
Il vit au Liban et est l’auteur de très nombreux livres et articles consacrés au développement, à l’histoire du Moyen-Orient contemporain, et même, d’un roman.

- Son site Internet

Pour en savoir plus

- Georges Corm, L’Europe et le mythe de l’Occident, la construction d’une histoire , La découverte, avril 2009

- Georges Corm, La Question religieuse au XXIe siècle, Géopolitique et crise de la post-modernité (La Découverte, 2006),
- Georges Corm, Le Proche-Orient éclaté, 1956-2006 (Folio, 2006), ré-édité depuis les années 80
- Georges Corm, Le Liban contemporain, Histoire et société, la Découverte, 2003 et 2005
- Georges Corm, Orient-Occident, la fracture imaginaire, La Découverte, 2002 et 2004
- Georges Corm, La Méditerrané : espace de conflit, espace de rêve, L’Harmattan, 2001.

- George Corm, La Mue, Éditions Noël Blandin, 1992 (roman)






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