Paris, le Titi, la Parisienne et le petit palais, Palaiseau

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Ah, Paris ne cesse jamais de faire parler d’elle... Elle fut d’abord cité gauloise, celle des Parisii, et prit définitivement son nom, sous Hugues Capet au IVe siècle,avant de devenir métropole. Non loin d’elle, à quelque 17km, il y avait pourtant un bien bel endroit où régnaient des fées... Palaiseau.Jean Pruvost rassemble pour nous le meilleur des mots et des expressions qui se sont appliqués aux deux cités.


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Émission proposée par : Jean Pruvost
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Date de mise en ligne : 17 octobre 2010

Paris, petit ou gros bec, et pas plus de 40 ans

D’emblée, dès qu’on décide de s’intéresser à Paris, un sujet sans mesure, on peut penser à l’écrivain normand par excellence, Flaubert, qui déclarait que s’« il y a une chose qu’on gagne à Paris, c’est le toupet », en évoquant tout aussitôt le revers de la médaille : cependant, « on y perd un peu de sa crinière », sous-entendons de sa santé. Alors, avec du toupet tout en essayant de garder notre crinière, rassemblons quelques mots autour de Paris. Paris qui fut d’abord cité gauloise, celle des Parisii, avant de devenir métropole. En fait, en s’installant dans l’île de la Cité, les Parisii ne se doutaient guère qu’ils donneraient leur nom à une capitale, qui prendrait définitivement le nom de Paris, sous Hugues Capet au IVe siècle, au moment où il allait être proclamé Roi de France et Comte de Paris.

Gravure d'Hugues Capet face à un vassal, par Alphonse-Marie-Adolphe de Neuville, 1883
Gravure d’Hugues Capet face à un vassal, par Alphonse-Marie-Adolphe de Neuville, 1883

La capitale sera forcément convoitée par les politiques prêts à de gros efforts pour ne pas en être écartés. Ce qui fait qu’un Béarnais du meilleur teint n’hésite pas à un reniement pour conquérir Paris, et on pense évidemment à Henri IV, qui déclara que « Paris » valait « bien une messe »… C’est en effet ce qu’aurait avoué le « bon roi Henri IV », lorsqu’il décida de se convertir au catholicisme pour reconquérir Paris. D’ailleurs, au moment des Guerres de religions, à la fin du XVIe siècle, une autre expression naissait, expression aujourd’hui oubliée : il ne faudrait pas, disait-on, « prendre Paris pour Corbeil », c’est-à-dire, commettre une lourde erreur. On faisait alors allusion aux protestants qui, n’ayant pas pu prendre Corbeil, avaient fait le siège de Paris, en imaginant à tort que ce serait plus facile.

Quelques expressions à propos de Paris sont également issues de la notoriété agaçante de la grande ville, et les Marseillais, dès le XIXe siècle, lancent en l’occurrence une boutade qui a du succès : « Si Paris avait la Canebière, ce serait un petit Marseille. » Et dans le même esprit, à Cassi(s)-sur-mer, on disait : « Qui a vu Paris et pas vi Kassi n’a rein vi ». Accent garanti.

Paris ne fut pas bien sûr du jour au lendemain l’énorme agglomération qu’on connaît, mais sa croissance fut l’objet d’un autre proverbe bien installé : « Paris ne s’est pas fait en un jour. » Dans un autre registre, dès le XVIIIe siècle, Rivarol s’écriait déjà, sans grande finesse, que « Paris, avec ses accroissements périodiques, ressemble à une mauvaise fille qui ne s’agrandit que par la ceinture. ». C’est que Paris est tout entier nourri de la province, et ce qu’on a appelé l’exode rural en direction de la capitale a en réalité commencé à la fin du Moyen Âge. « Peut-être Paris ne vaut-il que par ses provinciaux » aimait à dire François Mauriac. En tout cas, il y avait une hiérarchie dans l’ancienneté du Parisien venu de province. Dans un Dictionnaire d’argot de 1894, on signale par exemple l’expression « Parisien à gros bec », une insulte appliquée à un provincial récemment installé à Paris. L’auteur, Virmaître, précise que « Quand dans les ateliers, un provincial fait le crâne », c’est-à-dire fait le malin, « et dit nous autres Parisiens, parce qu’il habite la capitale depuis six mois, on lui répond : - tu n’es qu’un Parisien à gros bec. »

Avec sa Cour des Miracles au cœur du Moyen Âge, puis avec ses quartiers difficiles, Paris fut aussi le creuset de l’argot. Et là, il faut citer Pierre Larousse qui dans l’article consacré à l’argot dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, présente le sujet sur un ton pour le moins amusant. En voici un passage : « Il est tard, minuit sonne à l’église Saint-Étienne-du-Mont. Voici la Place Maubert, cette moderne Cour des Miracles. Mais l’auteur du Grand Dictionnaire », et là c’est Larousse qui se met en scène, « n’a pas peur ; c’est un homme à précaution, qui se ménage pour ses souscripteurs : il a endossé la blouse et la casquette de Rodolphe » - un prénom populaire du moment - « et, par amour de l’art, il peut entrer impunément et s’attabler au Tapis franc », un café louche. « Quels cris, quel mouvement ! Ici toutes les ordures de Babylone, morales et physiques, semblent s’être donné rendez-vous : Oh hé la rentière, ouvre donc le quinquet, et tricote mieux que ça des abattis. » On sent alors que Larousse prend beaucoup de plaisir à jouer les gavroches.

Pour le coup, on a besoin d’un peu de fraîcheur, et on la trouvera du côté de deux figures de Paris, le Titi parisien et la Parisienne. Le Titi, popularisé vers 1830, vient du « petit », du « tit’ », et donc affectueusement, devient le « titi ». Avec Les Misérables en 1862, c’est à Victor Hugo de populariser Gavroche, son personnage, et au XXe siècle Francisque Poulbot, qui nous quitte en 1946, après des centaines de dessins de gamin de Paris, nous laissera le Poulbot, enfant pauvre de Montmartre, gai et railleur. Quant à la Parisienne, longtemps enviée pour son chic « parisien », son élégance parce que seul Paris bénéficiait de nombreux magasins, André Maurois en a fait le plus beau portrait qui soit : « À vingt ans, la Parisienne est adorable ; à trente ans irrésistible ; à quarante charmante. Après quarante ans ? »… La réponse est simple : « Jamais une parisienne ne dépasse quarante ans. » Eh bien, si on ne devait retenir qu’une formule de bonheur et de longévité, ce serait bien celle-là.

Transparents ou trompeurs : du palaiseau à la bonne fame

On oublie parfois le sens visible du mot, et par exemple que le plafond n’est autre qu’un fond plat et que l’adverbe maintenant correspond au moment où on vous tient la main, main tenant. Il en va de même pour les villes, ainsi en est-il de Palaiseau. Un bien joli nom si l’on y prête attention, puisqu’on en devine aisément l’origine étymologique : un petit palais. Et l’on ne peut s’empêcher de rêver à quelque fée régnant au cœur du palaiseau.

Il faut se souvenir en effet que la ville fut longtemps couronnée d’un château féodal qui fut un temps résidence royale. Ainsi, dans l’une des trois cents gravures que nous laissa le topographe d’Henri IV, Claude de Chastillon, on reconnaît ledit château encore représenté avec ses neuf tours, au tout début du XVIIe siècle. Ce qui laisse supposer que le palaiseau n’était pas si petit que cela ! Palaiseau tire son nom du mot latin palatiolum, le petit palais, avec un suffixe diminutif qui s’est transmis de manière transparente du latin au français. Comme bien souvent, la formule latine laisse d’ailleurs deviner ce qu’il en était du référent au tout départ : un élégant petit palais avant de devenir un imposant édifice de neuf tours. Du petit ou du grand palais, il reste hélas très peu de choses aujourd’hui ; de la grande bâtisse déjà en ruine au début du XIXe siècle, sous Charles X, on ne retrouve plus en effet qu’une belle arcade encadrée de contreforts, ainsi qu’une porte à encadrement du XVe siècle, auprès de l’Église Saint-Martin, surmontée de sa flèche d’ardoise. La légère déclivité sur laquelle est construite cette église nous servira de transition pour évoquer le relief gracieusement vallonné qui marque Palaiseau et dont Pierre Larousse offre une émouvante description dans le douzième tome du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, en 1874. « PALAISEAU : Bourg de France […] à 15 km de Versailles, à 17 km de Paris, sur la ligne de cette ville à Limours, sur la rive gauche de l’Yvette, au pied d’un joli coteau boisé ; 1949 habitants. Commerce de fourrages. » En réalité, Pierre Larousse rédige l’article en parfaite connaissance de cause parce qu’il aimait marcher à pied et pour ses marches il affectionnait tout particulièrement Palaiseau. Le petit bourg faisait en effet l’objet de sa promenade favorite, avec Moustache…, son chien. Et l’heureux linguiste et gourmet qui aimait à arpenter ces coteaux harmonieux, mais aussi sans doute à se reposer dans quelque auberge, ne put s’empêcher de citer Palaiseau dans ses commentaires livrés au tome VIII de l’École normale. Ainsi, l’enseigne d’une auberge située à l’extrémité de la rue du Haut Moulin représentait-elle une femme sans tête, avec cette inscription étonnante : « A la bonne femme ». Pierre Larousse, soucieux du respect dû aux dames et à la bonne étymologie, reconnaît alors ici immédiatement la déviation orthographique qui a fait confondre, au fil de l’histoire, le mot « fame », f.a.m.e., qui voulait dire « fameux », de « bonne renommée », avec son homonyme « femme ». L’insolente enseigne « à la bonne femme » doit alors être réhabilitée : il s’agit en fait d’une auberge de bonne « fame », de bonne renommée, tout comme le remède de bonne femme, f.a.m.e. est à l’origine un remède de bonne renommée et en rien de « bonne femme »…

Comment d’ailleurs imaginer une bonne femme dans un gracieux palaiseau ? Le Palaisien est forcément un prince et la Palaisienne, une vraie fée.

Texte de Jean Pruvost.

Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise. Il y enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.
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