Brocante et café

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Jean Pruvost, toujours passionné par l’histoire des mots, nous entraîne dans celle de deux lieux où il fait bon s’attarder : la brocante et le café. Au passage, notre lexicologue nous apprend ce qu’est une vendue, une canne à lait, l’origine du mot bar et celle de bistrot, sans oublier le café, littéraire bien sûr !


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Émission proposée par : Jean Pruvost
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Date de mise en ligne : 14 février 2010

Brocante et canne à lait

Si l’on se passionne pour les dictionnaires, il n’est pas rare que l’on soit au passage un fervent des brocantes, puisque c’est là que se cache parfois un dictionnaire oublié, au fond d’une caisse de livres souvent mal en point. Au reste, mes premiers dictionnaires ont été achetés lorsque j’avais vingt ans et quelques, en Normandie, dans des vendues, v e n d u-e-s, un mot curieux qu’il serait bon d’expliquer.

<i/>Brocanteurs sur un pont de Paris</i>, gravure de Jean Henry Marlet, tirée de Charles Simond, <i/>La vie parisienne à travers le XIXe siècle</i>, Paris, E. Plon, 1900
Brocanteurs sur un pont de Paris, gravure de Jean Henry Marlet, tirée de Charles Simond, La vie parisienne à travers le XIXe siècle, Paris, E. Plon, 1900

Que représentaient en effet les "vendues" du bocage normand, il y a trente ans ? Il s’agissait, au décès d’une personne, souvent un fermier ou une fermière, possédant une petite maison de campagne, de procéder directement devant chez elle à la vente aux enchères de tout ce que contenait la maison, au bénéfice des héritiers qui n’avaient donc pas à vider la demeure. Ainsi, devant le pas de la porte, la vente commencée tôt le matin pouvait durer jusqu’à la fin de la soirée, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Un commissaire-priseur, homme habile, populaire, doté de l’accent du terroir, mettait aux enchères tout ce qu’au fur et à mesure on sortait de la maison, devant un public souvent nombreux, intéressé par tel ou tel objet. De fait, ce mot en passe d’être oublié, la vendue, est encore définie à la fin du siècle dernier dans le Trésor de la langue française, qui signale que c’est un mot en usage dans l’Ouest, désignant une « Vente publique ». On cite même Flaubert avec son roman de 1857, Madame Bovary, que beaucoup d’entre nous ont lu sans probablement repérer que le mot y est bel et bien attesté. « Trois aunes de guipure [..] trouvées dernièrement dans une vendue » peut-on en effet y lire. Et La Varende, de préciser d’ailleurs aussi dans Bric-à-brac, en 1953, que les ventes « dans le pays normands, s’appelaient encore des vendues ».

La brocante met en présence des objets curieux, et en Normandie, au moment où je cherchais des dictionnaires,

Une canne à lait
Une canne à lait

mon beau-frère, collectionneur s’il en est de livres et d’objets rares, cherchait de son côté des cannes à lait… Seuls les Normands doivent se souvenir en fait de ce mot. Il s’agit en effet d’un récipient de cuivre dans lequel on recueillait le lait, comme en atteste encore, en 1895, Pouriau, dans un ouvrage sur la laiterie. Le mot comporte deux n et, de fait, on le retrouve encore aujourd’hui dans la cannette de bière, ou encore avec le Jerrycan, littéralement le bidon, can des Allemands, surnommés Jerry par les soldats britanniques, en 1919. C’est le latin cana, roseau, qui est à l’origine du mot canne, tuyau puis récipient, sans doute à partir du bec verseur en forme de tuyau.

Au fait, d’où vient le mot brocante ? Origine obscure, disent les étymologistes, peut-être du germanique brok, morceau. Et bien, il nous plaît justement que la brocante ait gardé son origine mystérieuse parce qu’elle est sans doute ancrée au cœur de l’humanité, en tant que lieu privilégié d’échanges et souvent d’heureuses négociations.

Un café au café ou au bistrot…

Pour désigner les lieux où se désaltérer, les mots ne manquent pas et il serait bon d’y mettre d’emblée un peu d’ordre, à la manière de Léon-Paul Fargue qui, dans Le Piéton de Paris en 1939, déclare avec nostalgie que « Les cafés de Montmartre sont morts » remplacés « par des débits, des bars ou des grils » et, ajoute-t-il sur le ton de la confidence, « Je connais pourtant un petit bistrot, un Bois et charbon où le bonheur et le pittoresque se conçoivent encore. »

Alors essayons de nous y repérer. Commençons par le café. En vérité, c’est au XVIIe siècle qu’est entrée en France cette plante dont on fait la décoction que l’on connaît, avec de multiples variantes, du café turc au café italien. Mais ce n’est vraiment qu’au XVIIIe siècle que, selon le témoignage de Savary des Brûlons, extrait du Dictionnaire du commerce de 1723, « les cafés de Paris » se sont répandus, la plupart de ces établissements correspondant à « des réduits magnifiquement parés de tables de marbre, de miroirs et de lustres de cristal, où quantité d’honnêtes gens de la ville s’assemblent autant pour le plaisir de la conversation et pour y apprendre des nouvelles, que pour y boire cette boisson. »

Devanture du café <i/> Le Procope </i>, fondé en 1686
Devanture du café Le Procope , fondé en 1686

Tous les amateurs de littérature savent combien le Procope et la Régence étaient alors célèbres, ce dernier café constituant d’ailleurs le cadre du roman de Diderot, Le Neveu de Rameau.

En fait, si on compte environ trois cents cafés en 1723, il faudra en doubler le chiffre cinq ans plus tard. Mais dès la fin du XVIIIe siècle, le café n’était déjà plus une boisson exotique et Louis-Sébastien Mercier dans le Tableau de Paris signale même que « le café au lait » est très apprécié chez les ouvriers de Paris, cette boisson, affirme-t-il, ayant « pris faveur parmi ces hommes robustes », en devenant un « éternel déjeuner ».

Un café au lait
Un café au lait

Avec le XIXe siècle, les cafés en tant que débits de boisson se multiplient encore davantage, hiérarchisés selon leur taille et leur rôle, du petit « café du coin » au café-restaurant et au café-concert, à son apogée en 1914. Quant au café où l’on s’assomme d’alcool, c’est tout simplement un "Assommoir", comme en atteste le grand roman de Zola en 1877.

Il faudra en réalité attendre le deuxième Supplément du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse pour voir apparaître timidement le bar, avec tout d’abord ce commentaire étymologique. « Mot anglais, qui signifie barre, (b.a.r.r.e.) ou comptoir de cabaret et, par extension, le cabaret lui-même. » C’est bien effectivement la « barre » française du comptoir qui est à l’origine du mot anglais « bar-room », littéralement pièce où se trouve cette barre de comptoir. La définition offerte ensuite est d’ailleurs sans ambiguïté : « Sorte de cabaret où l’on consomme presque exclusivement sur le comptoir » suivi d’un commentaire encyclopédique explicite : « Le bar ne désigne autre chose que ce qu’en argot parisien on appelle le zinc, c’est-à-dire le comptoir du marchand de vin, sur lequel toutefois on sert, non du vin, mais des boissons variées telles que thé, café, grog, punch, bière, alcools divers. »

L’équipe Larousse du XIXe s. en profite pour pester contre le barman et ses barmaids, debout à côté de « pyramides de sandwichs » qui, déclare-t-elle, « permettent à John Bull de se sustenter vite, vite, entre deux affaires, car time is money ». Le bar, importé d’Angleterre, n’est vraiment pas encore en odeur de sainteté.

<i/>Au bistro</i>, huile sur toile de Jean Béraud (1849–1935)
Au bistro, huile sur toile de Jean Béraud (1849–1935)

On lui préfère de loin le bistrot, qui comme il est défini dans de Dictionnaire de l’Académie française représente un « débit de boisson, estaminet, petit restaurant populaire », avec par ailleurs un style particulier, d’où le mobilier style bistrot. Mais ici, l’origine étymologique est obscure. On a dit en effet à tort qu’il venait du russe « bistro ! », vite !, hurlé par les cosaques assoiffés qui occupaient Paris en 1814. On se demande plutôt aujourd’hui s’il ne faudrait pas le rattacher au dialectal bistraud désignant le « petit domestique ». Eh bien, quoi qu’il en soit, continuons d’aller prendre un petit café au bistrot du coin, un mot bien sympathique, un petit café certes, mais sans doute avec de gros croissants.

Texte de Jean Pruvost.

En savoir plus :

Jean Pruvost est professeur des universités à l’Université de Cergy-Pontoise où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire. Il est également le directeur éditorial Les honorables éditions Honoré Champion !

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